Les écrivains de ma trempe ont avec les peintres quelque chose de commun. Quand une exacte copie rendrait nos portraits moins frappants, nous choisissons le moindre mal, estimant plus pardonnable une atteinte au vrai qu'au beau. Cette remarque doit être entendue cum grano salis ; mais qu'on l'entende comme on voudra, car je l'ai faite seulement pour donner à mon apostrophe le temps de refroidir et il importe peu par la suite que le lecteur l'approuve ou non. [Sterne : Tristram Shandy]
C'est peut-être pas simple ni trop facile à comprendre cette histoire avec Les Carnets rouges mais il n'en reste pas moins que le site n'est plus hébergé nulle part parce que l'abonnement est terminé depuis hier et que je n'ai pas trouvé de solution ce qui fait qu'il n'est plus en ligne, disparu. Mais depuis hier tout s'est arrangé [almost]. Je vous raconte : un preux chevalier hyper gentil un vrai gentleman qui s'appelle Lancelot Le Brave, Chevalier de la Cour de Camelot En Exil dans le Temps et l'Espace bref un chevalier mousquetaire m'a écrit et il a de la place sur un serveur qui lui coûte trois fois rien alors il nous héberge les Carnets et Emma et il nous sauve la vie et comme ça on accède à un monde merveilleux où il pleut des roses et où le miel coule dans les ruisseaux.
Traduction : Emma n'aura pas besoin de changer d'url et les Carnets non plus et c'est plus simple finalement de garder Emma sur les Carnets que de la déménager sur Free enfin pour le moment on fera comme ça et plus tard elle fera comme elle voudra mais si Free fonctionnait, je dirais rien sauf qu'ils répondent même pas aux mails et ça ne marche pas et donc avec le preux chevalier Lancelot Le Brave, Chevalier de la Cour de Camelot En Exil dans le Temps et l'Espace on a dit on garde Emma et voilà on garde Emma.
Mais en attendant que tout cela fonctionne, L'[In]dicible loge à cette adresse : http://scriptocentris.free.fr/emma
Et ça avance, les changements sont faits avec les dns et ils ont été pris en compte au niveau de mon registrar. Maintenant, il faut que l'InterNIC prenne les changements en compte, à ce moment-là on pourra faire basculer Les Carnets sur le nouveau serveur. Floush. C'est de la vraie magie mais pas tant que ça, surtout du travail et de la réflexion, du vrai travail de preux chevalier et de moi avec mes blanches mains. Quelle aventure !
Donc les changements sont faits partout et nous ne pourrons pas les voir sur le big network d'Internet avant demain dimanche [et je suis optimiste car ils ont dit que ça prendra entre 24 et 48 heures...] à cause des changements de dns qui prennent leur temps parce que eux ils sont pas pressé mais c'est pas grave. Alors rien d'autre à faire qu'attendre il a dit quelle aventure.
Moi en attendant j'écris une page pour vous parler un peu de ça et ça leur fera bien les pieds à cette bande de jaloux [voilà que je délire encore je sais y'a même pas de jaloux enfin pas trop je sais pas mais j'aime bien en imaginer des centaines que l'on transperce avec le fil de nos épées et ils tombent comme des mouches sur le tapis dans les taches rouge sombre qui ne sont que du ketchup, arf-beurk je préfère la moutarde]. Enfin bref c'est samedi et je vous adore.
Emma dit que c'est normal sur Free qu'ils ne répondent pas, elle dit que c'est le week end et ce sont des robots qui mènent tout les weekends, je dis que je n'y connais rien aux robots et elle dit qu'elle n'y connait rien non plus, donc personne ne connait rien aux robots et ils marchent quand ils sont programmés, elle dit je suis sévère avec les robots et avec ce qui ne marche pas comme je veux, elle dit je dois être mal née, je dis moi c'est encore pire je dis que je suis mal élevée je jure et elle dit bon je dis des bêtises et maintenant tu dis que maintenant on accède à un monde merveilleux où il pleut des roses et elle dit oui, oui, et où le miel coule à flot dans les ruisseaux et je dis oui oui, j'ai dit ça et elle dit alors je suis drôlement contente que les robots ne marchent pas, bravo Annie ah tu as plein de ressources et je dis merci mais toi aussi c'est sûr et certain que toi aussi et les autres complices aussi nous avons tant de ressources c'est pas possible tu vois.
Emma dit : première réaction à chaud le ventre plein de riz et de curry de poulet avec des légumes étrangers et des carottes et juste pour le fun ; elle dit elle est venue aujourd'hui et elle a retrouvé la chaussure rouge dans sa voiture et quand je lui dis qu'il leur fait drôlement de l'effet aux femmes, elle dit il a toujours l'air très étonné et je ris, j'éclate de rire toute seule à cause du soulier rouge perdu et retrouvé et aussi à cause du roman et tout. Ouf on a eu chaud.
Je dis au preux chevalier je regrette de t'envahir avec tout ça et je lui demande : es-tu d'accord que je dise sur mon journal que c'est toi qui m'a sauvée la vie [lire: un espace web pour les carnets] ? je sais j'exagère mais j'ai écrit une page comme une histoire de cape et d'épée pour raconter le sauvetage du livre de la SDD [la Société des Diaristes Disparus], formerly known as les Carnets rouges, par un preux chevalier [toi] mais je dis ne publierai rien si tu n'es pas d'accord... je dis l'idée c'est aussi de dédramatiser mon entrée d'hier parce que j'ai vécu pas mal de stress avec ça toute la semaine et sans rien dire c'est pire encore. Je dis j'ai envie de légèreté et de fiction sauf que tout cela est vrai et je dis veux-tu lire la page avant de me dire ok si oui, je te donnerai l'adresse secrète de la tour la plus haute du château où je garde les pages en instance d'être publiées... [non, j'ai rien fumé je dis]
Il dit Hum. Il dit je voudrais surtout pas te vexer ni rien, mais j'aimerais mieux que je n'apparaisse pas clairement dans l'histoire, donc si tu parles d'un chevalier anonyme ça m'ira très bien. C'est pas que je sois adepte de l'anonymat ou que j'aie des raisons valables, mais bon l'identité du chevalier n'apporte pas grand chose à l'histoire, et je préfère encore que ça reste entre nous. J'espère que c'est pas un problème pour toi. Je dis ok tu me connais j'adore l'anonymat et surtout le pseudonymat n'est-ce-pas et je passe ma vie à inventer des personnages c'est même plus facile que de raconter les événements – qui n'existent pas [comme le temps] et ça permet de raconter encore mieux la vérité vrai live. Alors un personnage anonyme, ça me va car je ne suis pas une fan de tout tout dire c'est fou mais ce n'est pas pour te cacher, juste parce que c'est comme ça donc je dis ok pour l'anonymat sans aucun problème ni vexation mais va falloir trouver un nom au preux chevalier je dis t'as une idée ? Je dis cherche du côté médiéval hypermoderne chevalier de l'espace avec un nom inspiré qui vit dans un temps qui n'existe pas, dans le cyberespace aussi et il se promène partout dans la vraie vie. Idées ? Il dit tout de suite Lancelot Le Brave, Chevalier de la Cour de Camelot En Exil (Dans Le Temps Et l'Espace). Tout de suite je pense au Temps qui n'existe pas et je dis wow. Il dit pas terrible. Il dit parce que j'adore Monty Python and the Holy Grail. Alors je dis alors donc si tu l'adores je dis on le prend et on va transpercer cette bande de jaloux [je sais y'a pas de jaloux enfin presque pas et on s'en fiche éperdument on va même jusqu'à en inventer pour en faire plus, pour l'action] avec le fil de nos épées et ils vont tomber comme des mouches sur le tapis du salon tout plein de taches rouges mais ce n'est rien d'autre que du ketchup mais moi je préfère la moutarde alors tant pis. Ouf.
C'est ce qui fait que j'ai dit tu veux un scoop, Emma a retrouvé le soulier rouge je dis mais oui mais le problème c'est juste qu'elle a plus de journal pour écrire la nouvelle dedans et je peux quand même pas lui voler son scoop ce qui fait que c'est le retour de la revanche du soulier rouge. À moins que ce soit Lancelot Le Brave, Chevalier de la Cour de Camelot En Exil dans le Temps et l'Espace, qui aie capturé le soulier rouge avec son lancelot-lasso ? Ça se peut ? Je dis tu crois que ça peut arriver des choses comme ça ? Il dit oh non, moi j'adore le film il dit le nom du chevalier, c'était juste une invention comme ça, sans trop y penser. Il dit il faut avant tout que tu l'aimes toi (le nom), sinon c'est pas juste, c'est toi qui écris le texte ! Je dis que je commence à être toute mêlée et je dis j'ai envie d'aller me coucher. Il dit Eh non pauvre Lancelot, il est devenu daltonien [il préfère dire colorblind] à cause de tous ses voyages à la vitesse de la lumière, à dos de cyberdestrier. S'il avait retrouvé un soulier, il aurait été vert. Et c'est là qu'il dit je vais me coucher, j'ai assez raconté de sottises comme ça. Alors je dis quoi qu'il en soit tu ne t'en doutais peut-être pas mais le fait que Lancelot soit daltonien c'est tout ce qu'il me fallait pour que je l'aime et que je comprenne l'histoire de ce soulier et pour que le ketchup devienne jaune moutarde je dis évidemment elle adore les pays qui font pleuvoir les roses, c'est tellement beau des pluies de roses, et j'oubliais elle dit avec le curry, il y a du vin, du Buzet elle dit gros bisous et puis elle va se coucher elle aussi. L'histoire est terminée.

Ne me demandez pas pourquoi le titre et ce que ça veut dire je ne sais pas, c'est peut-être à cause de cette image qui attendait sagement son tour pour entrer dans le journal, peut-être aussi à cause de la confiture d'oranges amères que j'ai goûtée au petit déjeuner et peut-être simplement un souvenir tenace de ces vers d'Aragon. Quoi qu'il en soit, elle dit que selon le calendrier lunaire, aujourd'hui c'est le jour des fleurs et je dis que c'est très poétique, quelles fleurs allons-nous planter sous la neige ?
Par ailleurs j'ai lu des vieux trucs de Woody Allen, entre autres l'histoire de Cloquet, un type qui s'était retrouvé en prison pour le meurtre de Brisseau et qui se termine ainsi, j'aime bien la fin :
Cloquet brülait d'être libre — hors de la prison —, de gambader dans une verte prairie... (Cloquet gambadait toujours quand il était heureux. En fait cette manie l'avait fait réformer.) L'idée de liberté réveilla en lui un mélange d'exaltation et de terreur. Si j'étais réellement libre, songea-t-il, je pourrais développer mes facultés au maximum. Je pourrais peut-être devenir ventriloque, ainsi que je l'ai toujours souhaité. Ou aller visiter le musée du Louvre en bikini, avec des lunettes noires et un faux nez.
Son esprit s'embruma tandis qu'il envisageait ces diverses options, et il était sur le point de s'évanouir quand un gardien ouvrit la porte de sa cellule et lui apprit que le véritable assassin de Brisseau venait de se dénoncer. Cloquet était libre de partir. Cloquet tomba à genoux et embrassa le sol de sa cellule. Il entonna La Marseillaise. Il sanglota ! Il gambada ! Trois jours plus tard, il réintégrait sa cellule sous l'inculpation d'avoir visité le musée du Louvre en bikini, avec des lunetes noires et un faux nez. [Destins tordus]
J'ai trouvé un fort beau calendrier lunaire sur le site du calendrier lunaire. Surprenant !
Tout est revenu à la normale sur Les Carnets rouges. Les nouveaux codes sont remis en place, ficelés, déliés sur le serveur de sire Lancelot. Et si vous voyez une erreur quelque part, svp, prévenez-moi. Et puis Emma est là elle aussi dans sa forêt de bambou. Tiguidou.

La fatigue, le travail, les conflits, ce qui ronge et qui inquiète, la guerre, ce qui gruge et qui fait du chagrin se couche toujours avec le soleil et ça se réveille la nuit et ça joue avec les limites du dedans et du dehors et le matin ça revient et certains matins je me retourne vers l'intérieur fragile et vacillante. La fragilité est là comme un volcan endormi et la psy à la radio dit c'est la souffrance enfouie, je dis c'est un torrent et on ne guérit pas de ça ce n'est la faute de personne si on ne guérit pas et guérir c'est un mythe et la psy à la radio décrit cette souffrance et la fragilité avec l'image que j'ai du volcan endormi ; comment peut-elle savoir ce qui est au dedans [elle doit être un peu sorcière] elle dit la fragilité c'est le terreau de la création sinon le volcan risque d'entrer en éruption.
Quand c'est comme ça la grande fragilité et le torrent et le volcan endormi la psy me disait autrefois écrivez. Quand ça va pas je me dis écris, écris, on s'en fout que tu pleures. Et ce n'est pas en écrivant un journal sur l'Internet qu'on peut se guérir ni se connaître mieux, évoluer, grandir, et tout le tralala. On ne guérit pas de soi. Être et vivre c'est pas une maladie et la peur et la souffrance, l'angoisse, la fragilité non plus, c'est là et c'est tout.
Ce n'est pas Soi qu'on offre au regard de l'autre quand on écrit dans le journal c'est des mots et ce sont les mots qui évoluent et qui grandissent sur la page ou dans le livre ou le site web les mots s'accumulent et c'est avec les mots que les lecteurs sont en relation, pas avec Soi, Moi ou Toi ou Vous. Une fois que les mots sont écrits chacun qui lit y prend ce qu'il veut mais il ne peut pas avoir, capturer l'auteur. Toute cette histoire n'est qu'illusion et c'est marcher sur un fil au-dessus du vide que de se nourrir de cette illusion que les mots sont à eux seuls capables de représenter la personne qui écrit. J'aime voir savoir le jeu, et l'illusion, j'aime l'idée que de soi on ne se guérit pas si on s'aime voyons quelle idée, je me nourris de la lave bouillante du volcan qui me nourrit [aouch c'est chaud ça brûle] en retour pour laisser se créer la fiction. Et la fragilité, ça me va.
Il y a des jours je perds toutes mes images de fleurs : trop fragile. Trop triste. Pourquoi ? Cette maudite guerre et caetera. Je meurs, et je dis que je veux rentrer dans ma coquille pour ne plus en sortir jamais. Dimanche je ne voulais même pas aller dehors. Ça va passer.
J'ai lu la page du dimanche d'Emma, cette page qui parlait de guérir avec des fleurs et ce jour-là, au même moment, j'écrivais [je le jure on s'était pas parlé avant] qu'on ne se guérit pas avec les mots qu'on écrit dans un journal online, et que c'est pas surtout pas pour me faire du bien à moi [nausée] ni pour faire le bien d'autrui [re-nausée] que j'écris. J'écris parce que je ne sais pas vivre autrement, et parce que je mourrais si je ne le faisais pas. Écrire ça n'a jamais été pour faire du bien, c'est pour faire n'importe quoi sauf ça : déranger, réveiller, et, et... Le bien et les bien-pensants ça sert à quoi ? Se sentir trop bien ne serait-ce pas s'endormir-mourir ? autant prendre des pilules ou de l'alcool qui cogne, non ? Mais là n'est pas la question. La seule question c'est : pourquoi les fleurs ?
Si les fleurs consolent et font du bien et parfois du mal aussi, elles ne sauvent personne, elles rassurent et donnent du plaisir aux sens, du rêve, et de l'évasion ou même de l'espoir... et si elles guérissent le corps avec ce qu'on en extraie pour faire des essences et des élixirs, des infusions, des parfums, et des médicaments [c'est bon – encore mieux –], c'est tout ce que je sais. Mais je doute : en pleine guerre, les fleurs, elles font quoi pour arrêter les bombardements ?
Ces jours-ci les fleurs me donnent la nausée comme le reste, mais au moins elles n'inspirent et ne sèment pas la guerre ni la haine — peut-être donneront-elles l'opportunité à quelques génis [sic] oubliés d'exprimer leur irrréductible et néanmoins fort «viril» mépris, eux les derniers et valeureux défenseurs et chauds partisans de la riposte sans vergogne à coup de tapes sur la gueule et qui trouveront toujours puérile cette histoire de fleurs — : je me demande «néanmoins» pourquoi ils me lisent, euh? – Mais c'est pas grave. Le mépris et le ridicule ne tuent pas. Enfin, pas moi. Les insultes et le dénigrement non plus. C'est un peu humiliant sur le coup mais bon. Maman disait souvent : quand on vaut pas une risée on vaut pas grand chose. Non ? Bref, on écrit et on dérange. Les fleurs dérangent. Les oiseaux aussi. C'est très bien comme ça. Et ne me demandez pas comment ça se fait, je ne sais pas. J'y réfléchis.
Quoi qu'il en soit, il se passe de bien drôles de choses dans le monde et à Montréal c'est fort étrange, comme ailleurs, et ça n'arrête jamais, et je sais que je ne suis pas la seule à être bouleversée et surtout triste avec tout ça. Triste. Ce qui me rassure c'est que je n'ai pas peur. Il y a une femme quelque part sur la terre qui a écrit sur l'internet qu'elle était triste et qu'elle a planté des fleurs dans la pluie avec de l'eau qui dégoulinait dans son cou, et c'est ça. Planter des fleurs. Continuer malgré tout. Je ne sais pas comment ni pourquoi je veux et peux le faire ni comment je vais y arriver : c'est marcher sur le chemin du coeur, le dos droit et le corps-coeur en avant. Et ne pas se laisser abattre. Jamais.
Quand ça va pas trop bien, je me réfugie à l'intérieur et j'entends toutes sortes de choses. Parfois, quand ça va hyper mal, c'est des vieilles prières oubliées depuis longtemps comme le je-vous-salue-marie ou des notre-père-qui-êtes-aux-cieux qui se récitent ad nauseam et caetera ; mais ça, c'est pas souvent. Quand la chose pénible est diffuse et que cela n'a pas à voir avec ma vie propre, quand ça origine du monde extérieur, le grand tout, la planète et le reste, ces moments-là j'entends des comptines. Aujourd'hui, c'était celle-là, et je serai peut-être obligée d'aller me coucher avec - argh -, à moins de la laisser ici. Des fois que ça marcherait.
Oh maman j'ai mal au coeur
Vite un verre de liqueur
C'est ma soeur qui m'a fait peur
Dans la rue des trois couleurs
Bleu, blanc, rouge
Entendre c'est un bien grand mot, ce ne sont pas des sons mais le rappel de quelque chose d'obsédant qui chante en dedans. Plutôt épuisant. Il a encore neigé à plein ciel toute la journée et vers cinq heures la voiture s'est enlisée. Ce matin aux Tarots, j'ai tiré l'Étoile.

Je devais partir le samedi huit mars pour le Mexique. Déception. Pas le choix de reporter mon départ au samedi 12 avril. Mais patience, dans un mois c'est Isla Mujeres, c'est vivre au chaud soleil au bord de la mer sur une île avec une histoire de déesses et de sable et de ruines et j'irai. Régler les problèmes qui me retiennent ici et puis prendre l'avion à Dorval vers 17 heures jusqu'à Cancun et ensuite 40 minutes de traversier [trouver le pont Puerto Juarez] pour aller sur l'île. Arrivée là, respirer un bon coup, retrouver le petit hôtel sur la carte, y jeter ma valise et courir sur la plage.
D'ici le 12 avril, prendre mon mal en patience, prendre congé de moi-même le plus souvent possible, si c'est possible. Relire le guide Ulysse et l'histoire. Je lis que Isla Mujeres fut découverte en 1517 par Francisco Hernández de Córdoba, qui dirigeait une expédition espagnole à la recherche de main-d'oeuvre [des esclaves] pour exploiter les mines d'or de Cuba. Il a trouvé un beau temple Maya et des nombreuses petites statuettes de femmes en argile enterrées dans le sable.
Les femmes de terre aux seins nus ont visiblement inspiré Córdoba quand il a voulu donner un nom à son île. Les temples ont pratiquement tous été pillés et vandalisés si ce n'est détruits par le temps, les ouragans et la bêtise humaine. C'est un endroit qui me plaît, coup de foudre, et l'histoire est fascinante : les figurines représentaient la déesse du pays Ix-chel, ses filles Ix-beliax, Ix-hunie.
L'île mesure seulement huit kilomètres de long, et elle n'est pas très large, quelques centaines de mètres seulement. Il semble que les Mayas n'ont jamais habité Isla Mujeres. On croit que l'île leur servait uniquement de lieu de pèlerinage vers les temples qu'ils avaient construits en hommage à la déesse de la lune et de la fécondité, Ix-chel. Sur Isla Mujeres, les plages sont belles, il y a beaucoup de récifs de corail, et des temples. Et puis il y a la vie.

Lorsque l'on ne considère pas la littérature comme un gagne-pain, mais que l'on écrit de manière à en tirer du plaisir et à oublier pourquoi on écrit et pour qui on écrit, l'écriture devient indispensable, il est impossible de ne pas écrire et la littérature est inéluctable. La littérature est sans utilité, c'est justement une de ses caractéristiques intrinsèques. Que l'écriture littéraire devienne un métier est le résultat malheureux de la division du travail dans la société moderne, et pour l'écrivain, une conséquence extrêmement fâcheuse. [Gao Xingjian, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait, 2000]
Ciel gris bleu avec un peu de soleil au loin de temps en temps. Du café et des roses blanches, du pain grillé et du miel dans un grand plateau, et flâner longtemps au lit, la fenêtre ouverte. Après midi, avec un bon livre dans ma poche, monter à pied sur le Mont-Royal encore enneigé et lire tout en haut, assise dans les marches du chalet. Et entendre ce que personne n'entend plus. Pas trop malheureuse de ne pas partir aujourd'hui, pas malheureuse du tout, heureuse même, car ça me permettra de voir arriver le printemps. Et de faire des choses indispensables, des choses.

Mais la littérature, qu'il s'agisse d'écriture pour l'auteur ou de lecture pour le public, s'accomplit dans l'instant, et de là vient le plaisir. Écrire pour l'avenir, si ce n'est pour faire semblant, c'est se tromper et tromper autrui. La littérature est faite pour les vivants, elle est même l'affirmation des vivants de l'instant. Cet instant éternel, reconnaissance de la vie de l'individu, c'est la raison d'être inébranlable de la littérature pour la littérature, s'il est encore besoin de chercher une raison d'être à cette immense liberté. [Gao Xingjian, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait, 2000]
Il y a quelque chose d'exaltant à citer de tels mots, juste le fait de les recopier donne du plaisir. Écrire, transcrire ou encore lire à haute voix c'est autre chose que lire pour soi sans même remuer les lèvres. Ça fait vivre autrement le texte en l'ouvrant à une autre dimension. J'aime l'avoir fait. Je recopie pour me souvenir, et pour partager. Pour que cela soit lu, que ça parte ailleurs.
Et puis je relis Rimbaud parce que l'étoile pleure rose.
Entendu à la radio, vers 17:15 : Ne pas avoir peur d'envoyer paître le lion et de lui faire boire du lait de girafe [ou quelque chose comme ça]. Pas eu le temps de saisir le nom de l'auteur.
Reçu en cadeau : des centaines de fleurs en images. Et un gros bouquet de fleurs fraîches. Et c'est même pas ma fête.
...le renard incarne l'intelligence et la ruse, et ceux qui l'arborent sur leur emblême possèdent les mêmes qualités.
(Böckler, Ars Heraldica, 1688)
Un jour j'ai dit stop et il m'a dit que mon stop impératif était aussi cinglant que la morsure du renard. Voilà que je ne voulais pas mordre et que mon mot avait mordu comme un vilain renard impératif.
J'ai voulu réfléchir à cela hier soir, prendre le temps d'y penser et j'ai fait chauffer un bol de lait et quand le lait a été bien chaud, je l'ai sucré avec de la confiture de roses et j'ai ajouté un peu de cynorrhodon et le lait était tout rose.
Un peu plus tard j'ai entendu des coups toc toc toc à la porte qui donne sur la rue. Qui cela peut-il bien être à cette heure me dis-je, mais il était déjà passé onze heures du soir et j'étais bien installée dans mon lit en train d'écrire une histoire dans mon cahier en buvant le lait chaud à l'églantine. Je fis néanmoins l'effort de me lever et d'aller ouvrir la porte à l'inconnu du soir. C'était toute une surprise.
C'était Charlemagne, le grand frère de ma mère qui était beaucoup plus jeune qu'elle, bref, c'était mon vieil oncle barbu qui porte un anneau d'or à l'oreille droite et des bottes de cuir rouge été comme hiver et qui ne vient pas souvent me rendre visite. J'ai toujours pensé que dans une autre vie il avait dü être élevé par une louve ou une renarde. Et en plus, il est roux.
Charlemagne le dix-huitième [c'est le surnom que je lui donne en cachette] arrivait au bon moment. Il s'installa dans le grand fauteuil de la chambre et je repris ma place dans mon lit et il se mit spontanément à m'expliquer toutes sortes de choses que je devais savoir au sujet du renard tout en s'allongeant les jambes pour reposer ses grands pieds sur le bord du lit.
La suite plus tard...

Charlemagne [le dix-huitième] m'expliqua que le renard, autrefois appelé goupil, est vite devenu le symbole de la ruse et de l'astuce perfide. Si vous dites astuce je veux bien, mais je ne suis pas d'accord avec votre épithète perfide. Alors il dit attends un peu, attends la suite.
La couleur rousse du renard te rappelle celle du feu ? Sache que cela a suffi pour qu'on donne à messire renard une place de choix dans le cortège qui accompagne le diable à côté du lynx et même de l'écureuil. Et ça va plus loin, dans la Rome antique, le renard était lui-même un démon du feu. Et quand c'était la fête de la déesse Cérès, pour empêcher que les céréales ne brûlent, on accrochait des flambeaux allumés à la queue des renards et on les chassait à travers les champs. Pauvres petits renards dis-je, c'est pas de leur faute si leur pelage est roux.
Mon oncle éclata de rire et il raconta qu'autrefois, on dessinait une étoile de mer rouge sur les portes avec un large pinceau trempé dans du sang de renard et cette coutume était censée éloigner le mauvais sort sur toute la maison et toute la famille au grand complet. J'aimerais bien avoir une étoile de mer rouge sur ma porte pour chasser le mauvais sort dis-je c'est une excellente idée, mais jamais au grand jamais vous ne verserez le sang de ce renard. Prenez plutôt mon rouge à lèvres Rouge Rubis Lancôme.
Et alors Charlemagne le dix-huitième se leva du profond fauteuil moelleux après avoir baillé deux ou trois fois car la fatigue commençait à le gagner et il dessina une splendide étoile de mer avec mon rouge à lèvres Rouge Rubis Lancôme sur la porte de la maison, il dit il sent très bon ce rouge à lèvres-là et puis il se rassit et, allongeant les jambes, il mit ses grands pieds sur le bord de mon lit, alluma une cigarette, et se remit à me raconter ses histoires de renard.
Et cela m'enchantait même si je les ai déjà entendues cent fois. La suite demain, ou ce soir tard...
ISATIS n. m. - 1740 ; mot gr. « pastel » (1765) Renard polaire à la fourrure grise en été, blanche en hiver. Renard bleu. « le renard bleu, connu zoologiquement sous le nom d'isatis [...] est noir de museau, cendré ou blond foncé de poil, et nullement bleu » (J. Verne)
P. me dit que «Isatis c'est joli, aussi joli que goupil, et plus féminin.» Il y a des jours où je me demande ce qui est féminin en moi. Il y a des matins, comme ce matin, je serais un homme ou une femme et ça serait pareil. Pour faire ce que j'ai à faire, dire ce que j'ai à dire aujourd'hui, il n'est pas utile d'appartenir à un genre plutôt qu'à un autre. À l'intérieur, je ne sens aucune différence et ça m'est totalement égal. J'aime bien le mot isatis, et j'aime aussi goupil. J'aime les deux, je garde les deux.
J'ouvre une parenthèse aux histoires de mon oncle Charlemagne. On ne comprend pas. Comprendre. Je serais portée à dire c'est pas grave de pas tout comprendre ce que je ne comprends pas toujours moi-même. Est-ce qu'on écrit pour tout comprendre. Est-ce qu'on lit pour tout comprendre. Je ne crois pas. Il ne faudrait peut-être pas en arriver là. Mais il est difficile de passer par-dessus de telles réflexions.
Les lecteurs, on ne peut pas les oublier et on n'écrit pas directement pour eux, enfin avec le temps, on se fait un ou des lecteurs en dedans, des méchants et des gentils, des indifférents et d'autres, il y en a de toutes les sortes, et au moins un, le plus fort, celui qui t'aime le plus et qui t'encourage tout le temps, qui dit vas-y dis-le écris comme tu cries comme tu veux. C'est bon d'arriver à avoir ce lecteur à la fois aimant et critique en dedans de moi et de trouver ce que moi seule pourra arriver à écrire avec mes propres mots, pas ceux des autres, c'est difficile à expliquer et on écrit pour soi à travers eux, on a toujours besoin des autres pour écrire ou pour faire n'importe quoi.
Avoir des lecteurs tout de suite ça aide à écrire, c'est très stimulant, et il ne faut pas trop essayer de se mettre à leur place non plus, c'est un peu comme s'imaginer parler devant des gens et faire abstraction qu'ils sont là, pour mieux se concentrer pour les rejoindre, ou encore c'est comme jouer à colin maillard les yeux bandés et marcher en tâtonnant, une fois tu touches une personne, une fois tu crois qu'ils sont tous partis et une fois ils t'entourent et te serrent dans leurs bras et ils te font du bien et puis les jours où tu touches le vide autour de toi et que tu ne sens rien, tu penses qu'il n'y a plus personne mais c'est précisément à ce moment-là qu'il faut «savoir» qu'ils sont là malgré tout, c'est juste parce qu'on a un bandeau sur les yeux qu'on les voit pas, et finalement, je crois que c'est jouer à collin maillard écrire.
Je dois avoir de la fièvre, ce matin. Je me suis amusée avec Paint Shop hier et j'ai réussi à mettre un cadre sur la tête de mon renard, ça lui donne l'air presque humain et j'imagine les lecteurs qui vont rire et d'autres qui vont dire elle est cinglée celle-là et d'autres qui vont dire que c'est stupide ou insignifiant et d'autres seront totalement indifférents et c'est ça que je veux : m'amuser à mettre un cadre sur la photo de mon renard comme si c'était une vraie personne et qu'il reste un vrai renard quand même. C'était important de faire cette image-là, je l'avais «vu» avec la tête dans un cadre doré et j'avais besoin de la créer, et puis de l'exposer ainsi aux regards comme s'il était sur un mur de la maison parce que c'était comme ça que je pensais à lui. Au fond, on fait ça aussi quand on écrit. Écrire c'est mettre un cadre sur la photo d'un renard.
Je dois faire de la fièvre pour écrire des choses comme ça. Je reprendrai les histoires de Charlemagne plus tard.
...on dit de étoiles filantes qu'elles sont des «renards célestes»
Les renards ont longtemps été perçus comme des animaux particulièrement sensuels à tel point que les gens fabriquaient des aphrodisiaques infaillibles en ajoutant un peu de testicule de renard dans du vin. Et pour augmenter leur pouvoir de séduction, les hommes se nouaient une queue de renard autour du bras. Autrefois est fini. Et plus personne ne rencontre de renard nulle part, plus personne n'a jamais vu de renard de toute sa vie. Les gens ont bien d'autres chats à fouetter que de s'occuper des histoires de renards. Je crois qu'ils ont tort. Mais je peux me tromper, parce que tout le monde peut se tromper, surtout ceux qui énoncent de grandes vérités la queue entre les jambes en courtisant leur propre basse-cour pour se rassurer, et je serais bien la dernière à les blâmer de se priver de courtiser et de séduire, quoi que...
Charlemagne le dix-huitième, mon oncle chéri, me racontait aussi qu'autrefois on racontait que les renards pouvaient vivre mille ans et qu'ils développaient, grâce à leurs neuf queues, des facultés particulières de séduction.
Il me racontait aussi que les femmes-renards ne changeaient jamais de vêtements et que pourtant ceux-ci demeuraient toujours propres, on n'a jamais su exactement pourquoi. Ces femmes étaient vues comme de fascinantes séductrices, capables de dévorer, sous l'assaut de leurs désirs érotiques effrénés, les dernières forces des hommes qui avaient succombé à leurs charmes.
Quoi qu'il en soit, les histoires de Charlemagne n'intéressent plus personne, mais ça ne fait rien, elles ne cesseront jamais d'enchanter et de charmer Annie Strohem.

... je passais devant un miroir, je mettais du khôl et du rouge à lèvres, pour moi toute seule, je brossais mes cheveux lourds et rebelles pour les rendre soyeux, et je me trouvais belle. Vous pensez que c'était normal, ça, de me courtiser moi-même devant mon miroir ? J'épluchais des haricots verts, je pensais à lui, je les mettais à cuire, je riais de ses folies, je lavais la vaisselle, je pensais à la douceur de ses mains, je faisais du gâteau avec des fraises, j'avais envie de le lui faire goûter, je buvais du vin rouge.
J'avais lu ceci dans le Journal de Katherine Mansfield : « Quand je me trouve avec lui, je suis prise d'une envie insensée, une envie de souffrir, de souffrir beaucoup, par lui. Je voudrais être étranglée par ses mains fermes. Il fume beaucoup, la cigarette, d'un air merveilleusement raffiné.»
Et je ne sais pas pourquoi je pensais que cela était la plus belle chose que j'avais lue de toute ma vie. Je pensais à ses mains. Tout le temps à ses mains qui auraient pu m'étrangler pour une citation.

Encore la grippe, la crève, et ça m'a fait rater la marche pour la paix. Obligée de rester comme une poule au plumard, les muqueuses à vif, la gorge en feu, enfin bref, il suffit de lire les symptômes sur les bouteilles de sirop Bénilyn, et vous savez tout. Pas grave, ça va passer.
Pas capable de composer trois lignes qui tiennent la route. C'est ainsi que j'ai juré toute la matinée contre le papier mouchoir et les pastilles pour la gorge. Quelqu'un pourra-t-il un jour trouver un remède pour faire passer ça en quelques heures ? Avec tout ça, ça va un peu mieux. Et puis je vais arrêter de chiâler et faire une bonne sieste.
Il m'arrive de parler à des gens qui ne me connaissent pas du tout, mais il faut bien reconnaître que la plupart des gens ne me connaissent pas du tout, je veux dire qu'il m'arrive de parler à des gens que je côtoie tous les jours ou presque et que à ces gens-là je leur causerais un léger choc nerveux, qu'ils arrriveraient mal à dissimuler, avec cette question-là de l'internet si je disais par exemple que j'apprécie beaucoup l'internet, c'est génial [sic] – et cela en réponse à la question d'usage : « internet, j'y comprends rien, faudrait bien que je m'y mette, et toi ? »
Je prends toujours bien soin de respirer profondément et de mesurer mes paroles en prenant un air tout à fait détaché pour formuler une réponse je dis que j'aime bien l'internet, c'est pas mal, et je dis que j'ai une connexion haute vitesse et si l'autre s'intéresse, j'avoue même que je peux construire un site web à partir de zéro en écrivant les codes html à la main mais ça c'est rare que je le dis alors personne le sait ou presque, ou encore je dis que j'écris des textes sur le web, je reste vague.
Si je sens l'interlocuteur dubitatif, je dis que l'internet c'est pratique pour faire des recherches et je parle de Google et des autres moteurs de recherches et je me retrouve à chaque fois un peu désemparée devant cette énorme gigantesque extraordinaire ignorance des gens en général devant cette réalité que l'on appelle virtuelle parce qu'on a pas eu le temps de la baptiser autrement, et surtout devant ce nouveau monde inconnu des signes qu'on a pas encore eu envie d'appréhender et dont la plupart des gens se méfient comme de la peste bubonique, le sida, ou je sais pas quoi de galeux.
Mais quand je pense à ce journal, à dire simplement quelque chose comme j'écris un journal — [disons intime ?] sur l'internet, je n'y pense même pas, parce que ça serait tellement incongru comme révélation, comme réalité, une bombe, je me dis que non, pas question de parler de ça et je ne le dis pas à des gens qui ne s'en remettraient tout simplement pas. Je suppose.
Par exemple, je teste juste un peu et je dis que j'écris un livre et ce que cela implique, un peu, pas beaucoup, et à peu de personnes je le dis, parce que je vois à quel point cela déstabilise [surtout moi, d'ailleurs], parce que soit ils ont l'air désolés comme pour dire la pauvre elle doit être totalement paumée ou illusionnée de s'imaginer qu'elle sera publiée un jour, ou bien elle doit fabuler ou soit ils osent parler et là, c'est terrible, ils me demandent si j'ai lu tel ou tel auteur américain de best seller que leur belle soeur ou leur femme a dévoré les six premiers tomes mais ils se souviennent plus des noms ni des titres, mais elle elle les a tous lus voracement et c'est bon comment ça tu le connais pas et elle ne jure que par ça et comment ça toi tu as pas lu, tu connais pas cet écrivain de génie, ah, et c'est à ce moment-là exactement que mon image de futur écrivain ternit et se dégonfle parce qu'ils pourront jamais dire à leur belle-soeur référence littéraire de premier choix et grande lectrice que je suis auteur de best seller et que donc je ne suis rien et à partir de là ils perdent tout intérêt à ce que je peux écrire ; mais en général, je n'imagine même pas la réaction qu'ils pourraient avoir alors j'en parle pas ou je commence doucement par dire j'écris et on me dit que c'est un beau loisir et que ça doit donc faire du bien. Bullshit.
Et quand on me demande candidement si je sais comment envoyer un «courriel», je dose la réponse... question de leur épargner un trop grand choc.
Un jour, le vent s’est levé et il y a eu un gros orage. Au matin, j'ai trouvé un creux confortable dans un rocher et je me suis reposée auprès de mon ange blessé. Sa voix me parvenait de loin et apaisait les dernières violences de la tempête. Si j'avais eu assez de forces, je me serais levée tout de suite et j'aurais ramassé les coquillages et autres débris charriés par la mer en furie, pour nettoyer la petite plage coincée entre les grosses roches froides et noires. Autour de moi, les objets faisaient semblant de rêver, j'ai dit o.k., et je me suis endormie. Je les ai laissés faire la fête et valser. Puis, à mon réveil, tout avait été nettoyé. Il ne restait plus qu'un gros coquillage rose-jaune, énorme, qui se lovait autour de ma main droite. Il m'a dit d'aller me baigner dans la mer. J'y suis allée. Je me suis couchée sur le dos et je me suis laissée flotter et dériver longtemps, le regard perdu dans les nuages. Quand je flotte sur l'eau de la mer, sur le dos, je renais. Je refais me forces. J'en ai besoin pour être moi et maintenir ensemble les parties de mon être. Ainsi, je consiste. Je reconstruis mon mur de protection. Après, je retourne me coucher, épuisée, et je dors une partie de l'après-midi dans la chaleur de ce magnifique soleil d'avant printemps. Ce soir j'ai envie de rien du tout alors que je suis presque morte de fatigue après la nuit à écrire et la journée à flotter, à dormir et à parler avec vous sur la plage.
Plusieurs fois je me suis dit que je fermerais ce chapitre de mon journal quand j'arriverais à la page 200. Et puis c'est la page 199, et demain j'écrirai la suivante, sans avoir la moindre envie de fermer l'Épisode du Love and Writing Project, pas maintenant.
Alors c'est reparti pour une autre centaine de pages ? Yes. Arrivée à la page 300, il est fort probable que j'approcherai d'une nouvelle mutation et que je découvrirai un autre titre, avec des thèmes différents. On verra.
Toutes ces questions concernant le journal me semblent bien futiles avec la guerre qui menace et plane sur nos têtes comme une épée de Damoclès. J'aimerais calmer les angoisses des gens, rassurer ceux qui sont anxieux et qui ont peur, mais comment faire ? J'aimerais surtout sauver toutes ces vies innocentes et même les coupables ou ceux qu'on dit coupables. Il n'existe jamais de bonnes raisons de tuer. Prétendre défendre le monde en faisant la guerre, je n'y crois pas.
Mais je n'ai aucun moyen d'aider les gens sauf prier... et j'ai oublié comment prier. J'ai même oublié que j'ai déjà cru en l'existence de Dieu. Et c'est surtout pas aujourd'hui que j'ai envie d'y croire. Il y a suffisamment de dieux cruels à l'oeuvre sans les prier en plus. C'est d'abord en soi qu'on a besoin de prendre confiance pour se prier soi-même de rester debout et de continuer à aimer, aimer toujours. Regarder le ciel avec le soleil qui brille et les étoiles la nuit et regarder les gens dans les yeux qui sont des soleils brûlants parfois éteints mais on peut les réchauffer avec de la tendresse, et sourire, et chanter pour que la vie continue toujours, et que la vie exulte, si belle malgré la guerre et la souffrance. Non, je ne crois pas que c'est faire insulte aux gens qui souffrent que de dire que la vie est belle. Bien au contraire, dire que la vie est belle c'est garder et retrouver l'espoir que quelqu'un un jour osera cesser de verser tout ce sang inutilement. Dire que la vie est belle c'est faire la paix et marcher sur le chemin du coeur. La paix. Regarder les fleurs blanches du prunier. Et continuer de dire que malgré la guerre, la vie est belle. Surtout maintenant, si belle.
J'ai essayé d'écrire comment je sentais les choses et encore je n'ai pas écrit tout ce que j'aurais voulu sur la page d'hier parce que ça demande du courage et du temps et c'est de courage surtout dont j'aurais besoin pour aller plus loin mais je ne peux pas le faire, quelque chose me retient, quelque chose d'étrange et de vague. J'avais écrit des mots très violents et très politiques touchant mon pays et quelques autres et j'ai tout rayé avant de mettre en ligne. Le premier ministre d'ici avait déclaré qu'il ne ferait pas la guerre mais je n'y crois pas. Je crois qu'ils nous manipulent. Je vais me calmer un peu. Il fait beau ce matin, un beau soleil, et chaud et la neige fond et ça sent déjà le printemps alors que la semaine dernière encore on était dans le gros de l'hiver. Mais l'angoisse et la peur sont partout, à couper au couteau, c'est ça que je sens.
C'est un nid d'oiseau dans l'arbre et j'ai tout de suite regardé à côté du prunier et c'est là que j'ai vu le contraste entre ces deux arbres magnifiques, l'un qui paraît mort et pourtant... et l'autre de qui la vit surgit en folie et en grande beauté.
C'est peut-être pour ça que j'ai envie de regarder du côté de l'amour et de la beauté et moins du côté de la guerre qu'ils veulent nous vendre comme si c'était un jeu video devant lequel on va tous tomber gaga à l'heure des informations avec la sale gueule de B. et de H. en toile de fond, et je vous jure, quand j'ai vu ce discours de B. avant-hier soir avec ses mots valises choisis avec soin pour tenter d'endormir les foules, et toutes les images qui ne sont là que pour la propagande, ça m'a donné envie de vomir de rage et d'impuissance.
Bon, je vais me calmer, manger un peu. Alors l'amour ? L'amour sans avoir d'amoureux, sans être la personne la plus importante pour quelqu'un, ça se peut.

La maison change de couleurs et d'odeurs. Le silence pèse. Le doux temps s'infiltre par les portes et les fenêtres ouvertes. Hier je cours sur la montagne, je cherche la pierre ronde des secrets. Je coupe les ponts. Je dis je veux retrouver la roche plate, celle du secret pour monter dessus et danser en rond. Le journal pèse. Le soir j'allume des cierges blancs comme si c'était Pâques. Je bois de la moskovskaya glacée en grimaçant un peu. Je mange à la Troìka. J'apporte la moitié du manuscrit, je vous le donne et vous m'ouvrez les bras, vous dites nasdrovia et votre barbe pique ma joue. Je souris et nous cassons les verres en les lançant dans la cheminée. La nuit je rêve que je suis ivre et le rêve me fatigue. Je n'aime pas l'ivresse, c'est un point quelque part entre désespoir et espoir, un point mort. Dans le rêve, il pleut sur moi et l'inondation monte dans les champs partout autour de sorte que je me liquéfie. Ivresse, lettre morte. Je travaille le roman, je lui donne toute la place, tout ce que j'ai. Pour le reste je ne donne rien. Je fais mon travail d'écrivain. Je ne vois personne. Je ne sors pas. Je ne réponds pas au téléphone. Je n'écris pas de lettres ni de mails. Réclusion volontaire. J'achète une housse de couette blanche bordée de dentelle et brodée d'une fleur rouge pour l'amour qui se meurt. Je range mes livres, je mets les plantes dans des paniers, je refais mon lit avec des draps bleu clair. Je plante les pousses de bamboo et ça fait comme un rideau vert. Les tiroirs de la vieille commode restent ouverts. J'essaie d'être un animal aussi correct que possible, et si vous me jetez un os avec assez de viande dessus je serai peut-être même capable de vous lécher la main.
Il me reste trop peu de « Je » pour le donner en pâture. Cave canem. Je relis Francis Scott Fitzgerald.
J'ai dormi beaucoup ce week-end. Beaucoup travaillé. J'arrive au dimanche soir fourbue et fraîche comme une rose. R. a passé beaucoup de temps à la maison. Du temps pour discuter et goûter ce qui se goùte au quotidien comme l'aube fraîche des petits matins, le café au lait très chaud, le pain grillé et la confiture de roses, les bains, les livres et la musique.
Et le roman ? Terminé, Sir ? Yes Sir. Mission accomplie. Fini d'entrer les corrections des dernières pages du manuscrit. J'émerge. Je refais surface. Faut pas que j'oublie de peaufiner le lexique [et non le moindre] – du travail pour une à deux semaines, c'est bon – pour moi, c'est sans l'ombre d'un doute la plus belle partie de ce roman et ce qui fait que justement c'est un roman [parenthèse pour dire que la question du genre importe peu, au point où j'en suis] mais je peux me tromper. Je craque pour ce lexique, c'est tout.
Curieux comme 48 heures de travail et de sommeil remettent les choses de la vie en perspective. Comme toujours quand j'en ai besoin, R. est là pour rendre possible ma réclusion volontaire. Je lui dois le calme et la sérénité, je lui dois le confort et le repos. Ça, c'est la faute à certaines odeurs qui finissent par monter à la tête.
Parlant des choses de la vie, la propagande bat son plein dans les médias et un peu partout avec cette guerre. Censure et désinformation, on a droit à tout. Fallait s'y attendre avec le règne de l'hypocrisie à grande échelle. Comme si le fait de voir les corps morts des soldats américains était pire, plus immoral, que l'immoralité de cette guerre elle-même. Pire que tous ces hommes, femmes, et enfants dont le corps est blessé ou mort déjà et qu'on ne voit pas. L'image de ce que je ne vois pas est tout aussi insupportable que celle que je vois. À notre époque, c'est comme si le fait de ne pas avoir d'image créait l'illusion que l'événement n'existe pas, que rien ne peut être, ou prendre forme sans le support visuel ; c'est ce qui fait sans doute qu'on en arrive à ce que toute réalité sans photo ou vidéo peut être occultée, niée, même les massacres, la torture, et la mort. Alors il suffirait peut-être d'une image pour tout arrêter de cette guerre et toutes les guerres à venir ? Reste à savoir d'où viendra la photo, et ce qu'on jugera de visu assez horrible pour imposer la paix.
Voilà que je recommence à rêver tous les jours au grand amour, ce bel assassin du Montréal matin. Que je voyage toutes les nuits à sa rencontre par les rues de la ville allumées de brume. Je prends le train, je roule jusqu'au bout du monde et vous êtes là.
Je lis Aragon chanter Elsa. Où est-il donc le grand poète qui un jour écrira Annie mon amour ma jeunesse. Elle rêve la nuit. Elle vit le jour. Elle dit comme vous je n'ai pas assez de temps à consacrer à l'important : lire, écrire, vous lire et vous écrire. Elle dit qu'elle ira dans toutes les gares, prendra chacun des trains pour un voyage en forme d'étoile de mer. Avec elle.
Suffit-il donc que tu paraisses / De l'air qui te fait rattachant / Tes cheveux ce geste touchant / Que je renaisse et reconnaisse / Un monde habité par le chant / Elsa mon amour ma jeunesse
Je me réveile avant l'aube et j'assiste au lever de la lumière caressante au pied du lit vous êtes là. Elle dit ferme les yeux, écoute la chanson d'Elsa.
O forte et douce comme un vin / Pareille au soleil des fenêtres / Tu me rends la caresse d'être / Tu me rends la soif et la faim / De vivre encore et de connaître / Notre histoire jusqu'à la fin
Les jeudis soir, je sais pas pourquoi, j'arrive toujours à mes cours de russe avec au moins dix ou même treize bonnes minutes de retard. Et chaque fois Eva se montre outrée et j'en ai pour plusieurs interminables secondes à soutenir un silence coupable et gênant avant de me faire pardonner ; lesdites secondes sont comme il se doit suivies d'une ou deux minutes de bavardage superficiel et puis tout d'un coup nous basculons invariablement, après deux ou trois calins, dans les bonnes grâces de la petite fille de quelque vieux prince de la sainte Russie. Eva sourit, le cours peut commencer.
Avec ou malgré ce rituel j'avance dans mon apprentisage de la langue russe. L'alphabet et les magnifiques verbes et aussi les sonorités me séduisent. Je répète cent fois les mêmes mots les mêmes phrases en fixant ses lèvres et ses mains. J'offre des chocolats. Je bois le thé du samovar et un grand verre d'eau à moitié rempli de glaçons. Je demande avez-vous lu Nina Berberova, elle dit j'ai lu trois fois Dostoïevski deux fois en russe, une en anglais. Je dis Marina Tsvétaìeva et elle a les larmes aux yeux, elle ne répondra pas, elle fait souvent le signe de croix et de longs discours anticommunistes et je n'écoute pas. Je rentre trop tard et j'allume les bougies blanches et je passe une partie de la nuit dans mes dictionnaires.

Aujourd'hui il fait beau pour le moment mais la pluie est pas loin dixit miss meteo. J'ai donc ouvert toutes les fenêtres pour aérer la maison, c'est jour de grand ménage.
Alors je me suis donné congé de journal pour la journée. Ça sonne bizarre journal pour la journée... Pour changer, je vais bloguer [ou essayer, grrr], je dis bloguer comme dans écrire un blog à ma façon : poster quelques lignes pour donner des nouvelles brèves.
Et les liens vers la blogosphère ? Pas le temps, trop égoscriptocentrée pour ça, j'oublie même les dates d'anniversaire de mes amis, je suis un cas désespéré pour ce genre de choses mondaines ou sociales de la vie que tout le monde maîtrise et pas moi. Enfin je sais plus.
Structurer toute une page de journal ça prend du temps et j'ai pas le temps ce matin. Mais je veux être là, mettre des mots sur cette journée en même temps qu'elle s'écoule. J'ai presque fini de laver la vaisselle de toute la semaine en écoutant Leonard Cohen, reste plus que les ustensiles et la cocotte en argile qui sent encore l'agneau parce que je l'ai pas nettoyée tout de suite.
Et je ferai aussi encore un peu de ménage dans ce journal : pas fini de classer les pages dans leurs catégories ou thèmes respectifs. Ça craint comme disent si joliment mes cousins. Que de travail, que de travail en perspective.
Et puis j'ai aussi du ménage à faire dans mes emails. Du courrier en retard. Et le Lexique avance pas vite. Bon, un peu de sérieux. Au travail Sir ? Yes Sir ! Et à plus tard pour la suite.
J'en ai terminé avec le nettoyage de la maison. J'ai pris soin du chat. Pris le temps d'aller faire mes courses pour les fruits, le fromage, et le pain, j'ai aussi pris des endives et des asperges, des pattes de crabe, du poulet et du vin rouge et aussi quelques livres chez le libraire. Plus une seule bouteille de vin de prune japonais à la SAQ. C'est une conspiration, ou quoi ? Je vais boire quoi, moi, avec mes chips Miss Vikies ? Ainsi donc je redeviens libre comme l'air pour écrire un peu. Un petit coup sur ce blog occasionnel et une page cachée avant de me préparer pour le concert de ce soir.
Livres ouverts depuis quelques jours et que je traînerai encore partout durant la prochaine semaine : Chroniques algériennes, Mémoire du mal, tentation du bien, L'écriture comme un couteau, Le marin de Gibraltar, La vie matérielle, les Lettres persanes et La montagne de l'âme. Sans oublier que je grignote toujours un peu dans L'autobiographie de tout le monde.
Tiens, recopier quelques passages de G.S. me ferait le plus grand bien, à cette heure-ci :
Les Stein s'appelaient Stein du temps de Napoléon avant ça n'importe quel nom faisait l'affaire mais à l'époque de Napoléon et dans tous les pays qu'il traversait il a été décidé que le nom de chacun devrait être écrit et alors les gens ont pris le nom qu'on leur donnait et Stein était un nom commode. Par la suite quand on donnait un nom à n'importe qui d'entre nous on le faisait en souvenir de quelqu'un qui était déjà mort, après tout s'ils sont vivants leur nom leur appartient si bien que n'importe qui peut porter le nom d'un mort, c'est ainsi qu'il y avait une grand-mère qui était morte et son nom qui n'était pas un nom facile commençait pas un G aussi ma mère a-t-elle préféré que ce soit un nom facile et c'est pourquoi ils m'ont appelée Gertrude Stein. Bon, c'est mon nom.
L'identité ça me tracasse toujours et aussi le souvenir et l'éternité.
J'ai lu un poème de George Elliot quand j'étais très jeune je me rappelle rarement un poème mais il m'est resté ceci : Puissé-je me mêler au choeur invisible de ces morts immortels qui vivent à nouveau. Eh bien je ne faisais pas exprès mais comme n'importe qui j'étais au courant.
Dans mon bain ce matin je tambourinais contre la paroi de la baignoire, j'aime m'attarder dans l'eau d'une baignoire, et je me suis retrouvée en train de rythmer la marche funèbre de Chopin j'aurais pu m'arrêter mais j'ai continué parce qu'on avait coutume de la jouer sur la Golden Gate Avenue à San Francisco et j'étais en train de me poser des questions sur l'identité et le souvenir et l'éternité, et je ne m'en pose pas maintenant mais enfin si les étoiles sont des soleils et si la terre est la terre et qu'il n'y a d'hommes que sur cette terre et que n'importe quoi puisse mettre un terme à n'importe quoi et que n'importe quel chien fasse tout de la même façon que n'importe qui quelle différence y a-t-il entre l'éternité et n'importe quoi. Comme je le disais il y avait un Dieu mais on ne parlait pas de l'éternité. Tout est de la superstition et l'on a bien raison d'être superstitieux. Parce qu'il est certain que la superstition signifie que ce qui a été continue à être. Je crois et j'ai toujours eu raison de croire en toute superstition.
Ça ne m'a pas beaucoup aidée quand j'étais jeune mais ça m'aide davantage maintenant. Aujourd'hui la superstition a beaucoup plus de réalité qu'alors. Il y a pourtant une chose qui n'a jamais changé et c'est que si vous commencez à extérioriser ce que vous avez en vous, vous devez continuer sinon tout s'en trouvera changé.
Envie de ne rien faire, je ne fais rien. Je reste une heure dans la baignoire et après je fais une sieste, les cheveux mouillés enroulés dans une serviette. Je reste longtemps à paresser entre les draps blancs. Je laisse les images se présenter et je rêve que je pars. Et puis je décide que je pars et je me lève, j'arrête au Café et je mange un peu et ensuite je descends jusqu'au feuve large et saupoudré de la neige si fine et puis il y un bateau et sur la berge des gens attendent. Ils portent des vêtements noirs, c'est une petite foule qui attend là. Je trouve un banc et je m'asseois pour lire et réfléchir à cette question de la mémoire. Si je dis que le temps n'existe pas, la mémoire est là et sans elle on avance pas, il n'y a rien devant. Et quand il n'y a rien devant on ne peut plus vivre. Sans mémoire on ne vit pas.

Depuis le matin j'avais envie d'écrire et rien ne voulait sortir. Ça n'arrive pas souvent. Je me demande ce qui se passe quand les mots ne viennent pas, quand j'attends le bateau avec les gens sur la berge. Je pense à maman. Il ne se passe rien. Il neige. Toute la neige était partie et voilà que ça recommence avec l'hiver au mois d'avril. Et toujours la mémoire se perd rose dans le temps qui n'existe pas.
Si vous saviez à quel point j'aimerais faire comme vous dites, si je pouvais respirer et aimer votre printemps tout blanc qui s'installe toujours plus vite chez vous. J'irais marcher bras dessus bras dessous avec vous dans les poiriers en fleurs et dans les pommiers aussi, marcher dans les pommiers, et on mettrait une couverture par terre et on sortirait nos livres et nos cahiers pour écrire un peu et discuter rêver en regardant les pétales blancs et roses tomber comme la pluie en inondant le bleu du ciel. Vous me feriez admirer vos primevères dans tous les coins et les pensées comme des aquarelles, les mahonia délicatement parfumés, les giroflées ravenelles dans les murets et ce phlox bleu pâle, toutes ces fleurs dansant dans le vent et la lumière,
votre lumière.
Vous ne pouvez pas savoir combien j'aimerais entrer dans ce jardin pour continuer à écrire toujours. Ma solitude je l'aime et j'en ai besoin, je ne veux plus aimer comme j'aimais avant, comme il me demandait d'aimer, ça ne marche pas. Dorénavant j'aime à ma manière, selons mes désirs, je travaille beaucoup et j'ai un nouveau livre en chantier, je commence à peine et c'est jamais facile les premières pages.
Et puis il y a toujours ce livre à finir, les dernières pages du « Lexique » sont les plus longues, interminables et les « Lettres à Erika » aussi qui sont tout à la fin, c'est long de relire et de corriger, je veux le faire bien et ça prend du temps. Alors c'est long, c'est pour ça que c'est long.