À peine quelques jours de paix et puis voilà que la peur et la tristesse reviennent me déchirer comme des bêtes affamées. Je suis plutôt douce et aimante. Pourtant je perds l'amour, l'amour tombe toujours de moi.
Je suis moins douce parfois. La peur et la colère, je ne les sens pas en moi, mais derrière moi. Et c'est plutôt cette chose-là qui me torture, c'est elle qui est méchante avec moi, ce n'est pas moi. Je n'ai jamais voulu faire de mal à qui que ce soit. Même le fourmicide, c'était du faux, cela ne les tue pas mais détourne les fourmis de leur route pour qu'elles aillent se promener ailleurs. Et si j'en tue parfois à pieds nus, c'est qu'elles m'envahissent trop, alors c'est un geste naturel, pas méchant qui a pour but de me défendre de leurs piqüres.
Je sors de mon lit pour écrire parce que je suis encore aux prises avec une sorte d'effroi et cette tristesse pesante. La nuit, je dors d'un sommeil lisse, léger, et superficiel comme si je flottais à la surface. Comme si je faisais la planche sur une mer glacée sans vagues et qui me porte sur elle comme sur le dos d'une main morte. Quand j'écris ici, je suis consciente de le faire pour des yeux que je ne connais pas. Alors je pense : j'écris pour vous, lecteur inconnu.
Quand je vous écris comme je le fais ce soir, je suis déchirée par la peur et l'inquiétude. Et si je ne vous écris pas, je suis lourde, triste et fatiguée, si fatiguée. Après cette page j'irai me cacher dans un trou. Et quand je songe à me réfugier dans le silence et dans le noir, c'est quand j'ai l'impression de parler dans le vide.
Quand vous ne m'entendez pas, je parle dans le vide. C'est ainsi que l'amour tombe de moi.
Parfois X. joue à se prendre pour Dieu. Ou pour un tout petit enfant malicieux. Ou encore pour Jésus-Christ. Il m'écrit le Lève-toi et marche de Lazare, il me demande de lui dessiner un mouton. Et aussi de lui écrire un feuilleton. Rien que ça, et juste pour lui en plus. Un petit chausson avec ça ?
Et moi, qu'est-ce que je fais maintenant ? Il pense un peu à moi ? Est-ce à dire que j'écrirais pour X., que j'entrerais dans le jeu de son écriture qui se confond et se calque sur sa vie et vice versa, avec Annie Strohem insérée au beau milieu de ses nuits, comme au coeur d'un gros in-octavo dont les pages n'auraient pas encore été coupées ?
L'écrirai-je ce feuilleton ? Je suis damnée mais j'en ai eu envie. Je dois être folle ou tombée sur la tête. Alors pour ses trente-huit balais, j'écrirais pour le diable en personne, au risque de me faire tordre le cou tout de suite après par ses propres mains ? Si. Et avec des gants de peau.
En attendant, je retourne me coucher un peu. J'ai besoin d'en parler à la belette et au renard qui a inventé la courbe des C majuscules. Et j'ai un urgent besoin d'un entretien faussement philosophique avec la poule noire. La suite bientôt.
Quel magnifique dimanche ! Mais est-ce bien dimanche ? Je termine cette page au plus vite, je la mets en ligne et je m'évade dans les Cantons de l'est jusqu'à demain soir tard pour profiter un peu de la montagne et de la forêt d'automne avec ce qui reste de feuilles jaunes rouges et oranges.
Hier soir, j'ai finalement découvert le moyen de recevoir par email les informations saisies sur un formulaire sans que l'utilisateur n'aie besoin de passer par sa boîte aux lettres. Ça, c'est mon nouveau bidule [qui fonctionne, s'il-vous-plaît] pour les Carnets rouges. Le formulaire est visible ici.
Et c'est qui l'auteur des codes et du mode d'emploi ? Thomas VAN STEENWINCKEL, sur phpindex.com
Le script lit le formulaire, compose le message du mail, et il poste le mail. Et ce n'est pas tout. Le bidule renvoie l'utilisateur vers une page html qui lui dit merci et bla bla bla... C'est pas beau, ça ? Alors je cite monsieur VAN STEENWINCKEL ? OK. Mais allez voir sa page pour les explications. N'oublions pas que ces codes ne sont pas de moi. Moi, j'ai juste suivi la recette et j'ai fait mes trois pages [celle de envoi_form.php3, celle du formulaire_publier.html et la page merci.html. Voici que je cite des codes en plus [je me geekanise de jour en jour] :
<?
// Variable à initialiser
$email = "[ici, on écrit l'adresse email où on recevra le contenu du formulaire]";
$page = "[ici, on écrit l'url de la page-réponse où l'utilisateur sera redirigé]";;// Décompose le tableau
while (list($key, $val) = each($HTTP_POST_VARS))
{ $message .= "$key : $val\n"; }// Envoi du mail
mail($email, "Formulaire", $message, "From: [ici, on écrit l'url du formulaire]");// Renvoi l'utilisateur vers une page
Header("Location: ".$page);
?>
Le but de cet exercice c'est faire avancer les choses sur les Carnets rouges, toujours dans l'esprit initial de sortir un peu du journal pour écrire autre chose. Ça part du principe qu'à plusieurs on est plus forts que tout seul. Il s'agit d'oser envoyer un premier texte. Un peu comme quand vous m'écrivez à moi : j'aurais pu écrire ce que j'ai lu de vous. Quand on dit ça, en général, c'est qu'on a envie d'écrire. Là, sur ce formulaire-là, c'est un des lieux possibles pour essayer, lancer vos mots à votre façon. Librement.
Le Lilium candidum ou lis blanc est une fort belle fleur. Elle pousse à partir d'un bulbe formé d'écailles jaunes et très longues. Ces bulbes seraient comestibles mais j'ai jamais essayé d'en manger. Dès l'automne, les feuilles réunies en touffes naissent des bulbes et, au printemps suivant, on voit vite apparaître une tige florale qui peut facilement dépasser un mètre de hauteur.
Le lilium candidum est une de mes fleurs préférées. Les feuilles sont lancéolées et elles n'ont pas de pétioles, leur sommet est pointu et le bord ondulé ; elles sont glabres, avec une surface supérieure brillante et lustrée. Plus on monte sur la tige, plus les feuilles sont petites.
Les fleurs qui arrivent à maturité en juin et juillet sont groupées au sommet de la tige. Elles ont cinq ou six beaux pétales blancs dont le sommet est retourné vers l'extérieur et vers l'arrière. Et elles portent cinq étamines jaunes. Le pollen est jaune orangé et l'odeur est parfaitement suave.
De plus, elles ont une fort jolie histoire. Le nom lilium candidum est tiré du latin lilum [lui-même venant du grec leirion = délicat, tendre]. Il semble qu'il serait question du lis sur une tablette sumérienne [> 5000 ans]. Wow.
Selon la légende, deux gouttes de lait s'échappèrent un jour des lèvres d'Hercule [bébé] tétant le sein de Junon endormie. Une goutte de ce lait se répandit dans le ciel et créa la voie lactée. L'autre tomba sur la terre et fit naître le lis blanc.
Une autre légende ? Le jour où Ève fut chassée du paradis après avoir mangé la pomme, elle versa quelques larmes qui firent pousser des lis.
Et l'Histoire ? Sous le règne de Louis VII, en 1147, après la deuxième croisade, le lis devint le symbole de la Royauté. Il fut d'abord appelée fleur de Louis puis fleur de lux [lumière] et enfin fleur de lis. Cet emblème disparut avec la Révolution.
Autre chose : le lis blanc est gravé sur de vieilles pièces de monnaie devenues extrêmement rares pour ne pas dire introuvables, le Blanc aux lis accotés [1429] de Charles VII le Victorieux.
Qui ignore encore que le fameux lis fut l'emblème floral du Québec de 1963 à 1999 ? Pour des raisons pratiques, il fut remplacé par l'iris versicolore.
Qu'y a-t-il de mieux à faire que de se coucher le samedi midi, à part manger des crêpes et boire trois bols de café au lait en discutant avec un grand ami aux yeux verts et un foulard de laine gris de cette «maladie» d'écrire un journal sur l'Internet, et de la nécessité d'écrire tout court ? On le fait en baissant parfois le ton et en riant nerveusement, un peu comme on parlerait d'un mal honteux attrapé au contact de ces livres que j'ai lus. Et puis on finit par manger trop de crêpes.
Écrire un journal vient-il d'une forte envie de se livrer, de la nécessité de l’aveu ? Parce que si cela ne provient pas du désir d'avoir un témoin, le témoin ne semble pas trop gêner. Serait-ce un besoin de témoigner de l’inavouable, le cher tout dire ? Ou encore pour recréer le lieu du confessionnal ? [beurk] Chercher la rédemption ? [re-beurk] Comme Clamence, alors ?
Je ne sais pas pour les autres, personne peut savoir. Je ne peux que réfléchir et me demander où cela me conduira. Nulle part ? Vrai, mais faux si ce carnet se transforme en broyeur à déchets pour ces ruminations incessantes, et si j'arrive à traduire assez librement et sans peur mes obsessions. Oser.
Oser ? Je rêve parfois [la nuit] que je tue, ou que je suis tuée. Schlak. D'un seul coup, on tranche net la vie, on zigouille. Écrire cela aussi ? Le fait d’écrire rapprocherait-t-il du geste de tuer?
J'ai lu un fort beau journal, celui de Cesare Pavese, Le Métier de Vivre, écrit entre 1935 et 1950. Plusieurs passages trop intimes ont été coupés. Dommage. Le journal ne fut publié qu’après la mort de l’écrivain. Selon une note de l’éditeur, il n’y a pas de meilleure explication au suicide de cet homme que son journal. Pavese se sentait «condamné à penser au suicide» ; l'obsession comme une chienne ne le lâchait pas d'une semelle, et il échappait à «l’abîme» en l’explorant le plus qu’il pouvait. C'est ça l'idée ? poursuivre l'obsession avec acharnement ?
Pour en revenir à Pavese, j'ai noté ce qu’il a écrit dans sa dernière entrée, celle du 18 août 1950 : Tout cela me dégoûte. Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus.
Puis il a fait le nécessaire. Schlak.
Ne croyez pas que je flirte avec l'idée de la mort. Je ne pense pas que cela soit mon obsession à moi. Le suicide pourrait bien être la plus grande tentation, la pire aberration humaine. Ce journal que Pavese a laissé, c'est l'un des plus importants monuments-témoins de la littérature dite personnelle parce qu'il pose des questions indispensables sur la connaissance du monde. Il n'apporte pas de réponses. On a pas besoin de réponses mais de chercher, de fouiller le monde pour y trouver l'espoir d'en sortir vivant. C'est l'effet que ça me fait quand je lis Pavese.
C'est bon la campagne avec la neige qui tombe avant l'hiver, et avec Judith qui fait de la soupe aux tomates. Je comprends pas comment elle réussit à la faire si bonne : elle fait revenir des oignons, puis elle ajoute des tas de tomates sans la peau ni les graines, et après elle laisse mijoter. Et c'est après ça que la chose se corse : elle verse du lait et elle agite doucement la crème rosée avec sa grande cuillère en bois, longtemps, longtemps. Ça sent si bon, si bon, la soupe aux tomates, ça sent la campagne avec Judith.
Moi, je suis nulle avec la soupe aux tomates, ça se met à bouillir trop vite, ça fait des petits mouis mouis, et finalement c'est immangeable. Je préfère allumer les grands feux dans la cheminée géante quand je rentre de deux-trois heures de marche autour du lac et je dis que je sais pas faire la soupe. Je lève pas le moindre lièvre. Ne vois pas de renard. Pas de poule noire non plus.
Quand je rentre de dehors, je m'écrase sur le grand canapé devant le feu qui flambe trop fort, le portable sur les genoux. Je me sens bien. Aujourd'hui, j'en ai profité pour butiner un peu dans mes codes, surtout les liens, et pour réparer des petits machins ici et là. Comme re-valider les css et tout le reste. Un peu comme si j'envoyais le journal voir l'esthéticienne.
Tout ça pour dire que c'est lundi soir pas trop tard, que j'arrive de la campagne, et que j'ai les pieds mouillés et le nez gelé. J'écoute de la musique grave et nostalgique : le Requiem de Mozart.
Mais personne va me croire si j'écris que j'ai marché nu-pieds dans la neige et que c'est même pas froid, la neige, c'est très chaud et même brûlant, et puis j'ai de la soupe aux tomates pour la semaine. Personne va me croire, surtout les lecteurs pressés qui n'ont lu que les deux premières lignes... j'ai souvent envie de garder le meilleur pour la fin : écrire, ça serait comme le sexe, finalement ?
Voilà que je me retrouve envahie de minuscules fourmis qui mesurent à peine 3 millimètres de longueur. Envahie est un bien grand mot. J'en ai vu quatre rôder par ici.
Mais s'il y en a quatre ou cinq qui sont visibles, je sais qu'il doit y avoir une petite armée planquée quelque part, et j'ai enfin trouvé où : les acharnées marcheuses sortent d'une plante qui a passé l'été dehors et que j'ai rempotée ce matin.
J'ai repris ma lecture du Journal de Kafka, abandonné à la page cinquante l'été dernier. Je ne me souviens plus pourquoi [ou pour qui]. K. me manquait. Pour le lire, lui, j'ai toujours envie comme quand j'avais quinze ans d'accrocher sur mon front ces petits cartons que l'on place aux portes des chambres d'hôtel : Prière de ne pas déranger.
Et mes fourmis ? Pas grave. La plante aux fourmis est un pamplemoussier que j'ai fait pousser à partir du noyau d'un fruit dégusté il y a quelques années, abondamment recouvert de sucre granulé blanc, qui était très bon, merci, et qui mesure maintenant 90 centimètres de hauteur [pas le fruit, la plante]. Je mesure la progression de mon oeuvre régulièrement en faisant des marques sur le mur.
Elle n'a pas l'air trop malade, mais qui sait, je ferais bien de la nettoyer de ces petites bestioles qui servent pas à grand chose dans une maison. Allez hop sous la douche les fourmis.
Ce journal que j'ai transformé en « carnets » n'aurait-il pas avantage à jouer l'unique rôle de sismographe pour mon travail d'écriture ? Ainsi, je pourrais me fixer des lignes-guides à suivre, mesurer l'écart qui me sépare des buts que je veux atteindre, m'encourager dans mes progrès, me secouer quand je n'avance pas. Au lieu de ça, je n'arrête pas d'y parler de moi. Pourquoi ?
Les curieux de ma vie privée seraient sans doute déçus que j'arrête de parler de Script, déjà que j'en parlais plus beaucoup. Et les autres, les curieux de voir progresser mon écriture, ça ne les dérangerait sans doute pas.
C'est pas un secret, Le Journal de Script fut un joyeux terrain d'expérimentation pour Épiphanie. Depuis juin, depuis Love and Writing Project, j'ai voulu continuer le journal sans trop mêler l'écriture de fiction à tout cela. Argh. N'aurais-je pas davantage besoin d'un vrai journal-témoin de l'écriture ? Je commence tout de suite ? OK.
Le plus difficile, pour moi, c'est et cela sera toujours de concilier travail et écriture. D. me disait que si je voulais vraiment faire des livres, je n'avais qu'à continuer de travailler le jour et d'écrire la nuit [ben oui, facile...] Selon lui, les vrais écrivains l'ont toujours fait [quel mythe crasseux, n'est-il pas ?] Et il a ajouté que si je ne peux pas écrire la nuit, c'est parce que je dois pas y tenir tant que ça.
Ça me tue des commentaires comme ça. Écrire, c'est un travail en soi. Pourquoi faudrait-il en avoir un autre en plus ? Si j'écris toute la nuit, le matin, je suis fatiguée, et il faut que je dorme un peu. Je le fais parfois, je veux dire : travailler sur mes textes toute la nuit et aller bosser le lendemain après une ou deux heures de sommeil. Mais à long terme, je ne peux pas tenir le coup et c'est l'écriture que je sacrifie.
Le pire, c'est que certaines pages [souvent les «meilleures»] se forgent dans ce maudit journal. C'est ici que ça vient au monde. Alors je ne devrais rien changer ? Accepter ce qui est serait déjà changer quelque chose.
Aveu : toute la semaine j'ai mijoté l'idée de transformer [encore une fois] Love and Writing Project en journal de création. Mais j'ai trop besoin de ce journal pour écrire tout ce que je pense des écrivains et des livres que j'aime. Je ne veux pas sacrifier ça, perdre cet endroit pour écrire ma fascination pour Kafka, Duras, Mansfield, Rilke, Dostoïevski et tous les autres, et pour les vieux contes de fées, les légendes, l'histoire des fleurs ; et aussi mes découvertes au jour le jour : la musique, le théâtre, la peinture, l'opéra. Et relater mes errances dans Montréal, la vie quotidienne et ses riens tout nus qui donnent envie de vivre longtemps longtemps. Et j'ai aussi besoin de ce journal pour mettre en mots mes petits et grands malheurs, mes interrogations métaphysiques, les maladies, le corps, la douleur, mes bonheurs, mes rêves. J'ai envie de m'amuser encore à y déposer les thèmes et les figures qui me hantent et qui sont la matière première de mes textes de fiction. Et je ne me lasserai pas d'y écrire toujours et encore les ébauches de récits et de romans : c'est ça le travail brut sur mon écriture, si pénible, si difficile, celui qui me fait hurler de douleur toute seule derrière cet écran maudit quand il fait nuit noire, quand je sens tout l'univers m'abandonner. Publiquement.
C'est tout ? Non. Je ne veux plus jamais oublier qui je suis. Et je compte sur vous, lecteurs de la première heure, pour me le rappeler si je dérape à nouveau. Moi, y'a rien à faire, j'ai pas de mémoire pour ce qui me concerne.
La bonne nouvelle du jour ? Mon hibiscus qui était tout seul dans la petite chambre depuis la fin de l'été a fleuri pour la première fois de la saison : une immense fleur rose, double. Et superbe. Faudrait que je ressorte la web cam pour capturer quelques images avant qu'il ne soit trop tard, les fleurs de l'hibiscus ne vivent pas longtemps.
Lumineux samedi qui s'enfuit trop vite. J'ai passé la matinée à bouquiner dans les librairies d'occasion. Rapporté mes trésors en les serrant sur mon coeur. Je fais la liste ? OK. J'en ai pris quatre, des beaux, ça compensera pour les quatre en moins, ceux que j'ai vendus l'autre fois. Ceux-ci, je sais que je vais les garder toujours, ce sont des vieux bouquins usés [mais pas barbouillés] avec de belles reliures, sauf le Carroll.
Je viens de me lever d'une longue et bienfaisante sieste. La radio joue Le dialogue des Carmélites. J'en suis au deuxième acte. Je bois du thé. Et j'avance bien dans le Journal de Kafka.
Et maintenant ? Vite les images avant qu'il fasse noir.
16 heures 27, et quelques images de la webcam pour garder une trace de mon hibiscus rose




Je ne saurai jamais pourquoi cette plante n'a pas fleuri de l'été. Les bourgeons poussaient et ils tombaient avant d'ouvrir. Avortement ? Ça mérite une petite recherche sur Google.
*********21:03
Pas eu le temps de fouiller Google. Les conversations de la journée ont tourné autour de cette fleur. J'ai appris que les plantes sont très mystérieuses, et qu'elles ne fleurissent jamais exactement au même moment.
M. dit que une année tu as une fleur jaune et une bleue ensemble, magnifiques, et l'année suivante les mêmes plantes à la même place fleurissent décalées. Elle dit aussi que l'homme veut contrôler mais qu'il n'y arrive pas, pas vraiment. Heureusement. Et toujours selon M., l'hibiscus est magnifique et avoir cela quand c'est bientôt l'hiver, c'est du bonheur.
Dans un coup de téléphone vers 5 heures, A. m'apprend que l'hibiscus à fleurs doubles est très fragile et qu'il n'a peut-être pas bien supporté les écarts de températures de l'extérieur avec le vent et les grosses chaleurs et tout [bref, l'environnement/climat de ma petite terrasse]. Elle dit de garder la plante à l'intérieur l'été prochain en me souhaitant bonne chance avec la mélodie du bonheur. J'aime bien son humour.
Quoi qu'il en soit, mes images sont un peu ratées : la fleur est moins rose et mes murs sont blancs. Aurais-je pu obtenir une meilleure qualité d'image avec le petit oeil de cette caméra ? Ou encore en retravaillant les clichés avec Paint Shop ? Pas envie de faire des retouches maintenant, Kafka m'attend pour finir la soirée.
Dernier mot : Emma désirait secrètement être une fleur bleue dans mon jardin de liens, et je lui avais donné une fleur rouge, le papaver rhoeas... C'est arrangé, elle a maintenant deux fleurs, une rouge et une bleue. Logique. J'aime bien l'idée que le coquelicot se ressème tout seul. Si c'est comme ça, on va vivre vielles ma chère Emma, très très vieilles et pas malades. Yes Sir.

Journal de Goethe. Une personne qui ne tient pas de journal est dans une position fausse à l'égard du journal d'un autre. S'il lit, dans le Journal de Goethe par exemple : 11.1.1797. - Passé toute la journée chez moi à prendre diverses dispositions, il lui semble qu'il ne lui est encore jamais arrivé de faire aussi peu de choses dans une journée.
K. portait, selon la mode de son époque, un veston et une cravate bien coincée sous un faux col rigide, et très blanc, les coins attachés avec de petites épingles dorées. Il avait un regard noir vraiment perçant, très triste. Sur la photo illustrant la couverture du Journal [et un peu différente de celle-ci], ses oreilles ont l'air décollées, et le nez assez long descend droit ; est-ce un nez aquilin ? Il semble remonter un peu vers le bout... Ses pommettes très hautes font paraître le menton plutôt fin et les joues creusées. Les lèvres sont minces et déployées comme les ailes des oies sauvages. J'aurais aimé voir K. en photo debout. Le voir en vrai. Savoir s'il était grand, si son dos était un peu voûté, et si la peau à l'intérieur de ses mains était aussi douce que celle de Nietzsche. Savoir s'il était gentil et s'il aurait accepté de m'écrire des lettres très longues comme à Milena. Ce n'est pas de la curiosité à proprement parler, mais bien plutôt de l'amour.
Une personne qui n'écrit pas, et qui n'écrit pas de journal non plus, est dans une situation encore plus fausse à l'égard du journal d'une personne qui écrit.
*********
Aujourd'hui, je commence à apprendre le russe sérieusement. Dans un gros dictionnaire. Et quelques livres. Le ciel est gris presque blanc. Il faut que je sorte de cette maison. J'ai commencé à déménager Emma sur Blogstudio. Est-ce mieux que Blogger ? Sans aucun doute. J'en peux plus de Blogger, c'est trop plein de pannes et de bogues. Hier j'ai dit : c'est fini. Pour commencer, on s'occupe de L'[In]dicible. Ensuite on déménagera les Carnets rouges. Da.
ym [ym ="young man"] a encore fumé dans le bureau cette nuit. Avant, j'aimais bien l'odeur de cigarette. Mais les relents de ce truc-là, qu'il fume, me gratte la gorge comme une armée de fourmis rouges. Tôt le matin j'ouvre les fenêtres et peu à peu c'est Paris qui me monte à la gorge. Paris me manque. C'est parce qu'il pleut. Une pluie comme ça et la ville se métamorphose. Le temps est gris-blanc, et bien humide, tout pareil, et j'entends les floush floooussshes amortis des pneus sur la chaussée, les klaxons annonçant la course contre la montre du lundi matin, et ça sent l'essence, la terre humide et sale. Je me demande pour la millième fois cette semaine s'il ne vaudrait pas mieux que je déménage à la campagne. Pas de réponse. Et une fois de plus je me sens lâche et surtout coupable & lâche de ne pas avoir touché à Épiphanie depuis vendredi.
J'ai presque fini de déménager le blog d'Emma sur Blog Studio. C'est visible : ici. Seul problème : pas trouvé le moyen de faire les permalinks en français.
Il semble que quelqu'un, une fée ou une déesse [?], a trouvé « mon » kimono de soie bleu pâle très pâle avec des dragons roses brodés sur les seins et dans le dos [pour une description exacte, faut fouiller dans les archives] à Pékin. Je rêve ?
En bas, juste au-dessus du toit plat des maisons, c'était un bandeau blanc, mince, et déployé en rond sur la ligne d'horizon. Rien de plus qu'une souple et vaporeuse écharpe blanche, une simple dentelle effilochée qui se dessinait grâce aux griffes touffues et toutes nues des plus hautes branches des arbres faussement morts pour l'hiver. Fascinée, je regardais ce ciel-là.
Juste au-dessus de la bande laiteuse, il y avait le bleu de vos yeux, si pâle, couleur du kimono fou dont je rêve comme une enfant pas raisonnable.
Et beaucoup plus haut que cet étalage lumineux bleuté et quasiment indécent, encore plus haut, il y avait un autre blanc, un blanc neigeux, à perte de vue.
Et par-dessus ce plus loin du plus haut - en hauteur-, dans cette sorte de coupole que forme le bord du ciel, à l'endroit où doit se trouver le trône du Dieu auquel je ne crois plus, de gros nuages gris se bousculaient. Gris-noir. Et cette couleur formait le reste de la voûte. Comme un casque.
Je marchais sur le trottoir. Je regardais cet incroyable ciel de nuages blancs avec une mince bande bleuâtre que je n'avais jamais vue avant. Jamais. J'étais toute seule avec mes livres que je serrais sur mon coeur, et le sac trop lourd plein de papiers, pour ce travail con qui permet tout juste à l'écrivain de manger. Il était 5 heures du soir, et je rentrais à la maison. Et je ne sais pas comment ça se fait, je pensais à vous.
Encore malade depuis deux jours. Et pas du tout envie d'en parler. Je passe ? Pas trop contente non plus. Pas du tout contente : j'ai manqué ma visite au Salon du livre avec Steph et Karl. Déception.
Coincée ici, entre le lit et le fauteuil, je tire une carte du jeu de Tarots : la Lune. L'image me fait un peu peur. Comme je ne crois en rien, je ne vais pas commencer à croire à la divination et à des trucs ésotériques tirés par les cheveux. N'empêche. Sur cette belle arcane XVIII, la lune est bleue avec des rayons pointus qui jettent des gouttes rondes en direction des deux tours entre lesquelles deux petits loups ont l'air de hurler à la mort, cou dressé, langue tirée. Et puis, à l'avant plan, une espèce de mare bleue avec un gros homard dedans. Et si je remonte plus haut sur l'image, en direction de la lune, je vois en son centre ce que je n'ai pas aperçu au premier coup d'oeil : une autre lune se cache dans cette lune ronde et bleue, un petit croissant de lune en D, remplie d'un profil qui n'a pas l'air très ravi d'être là. C'est curieux, moi non plus.
La carte XVIII du jeu de Tarots, la belle Lune qui m'a fait un peu peur hier avec ses deux petits loups qui hurlent à la mort, n'a pas l'air de me porter bonheur. Superstition ? Non. Désir. Peut-être un certain rêve d'amour qui dure et porte plus loin, et vers le haut, une sorte de rêve fou qui cherche à voler pour se rendre jusqu'à l'autre. Et la lune jaune et bleue est si belle cette nuit, à peine voilée. Elle murmure votre nom, blanc comme le lis blanc. Le ciel de novembre est froid, et glacé, mais tendre. Trop.
C'est étrange. Le mot superstition est lié aux étoiles [ça, c'est une idée à moi]. Parce qu'il vient du latin superstare : « se tenir au-dessus ». C'est une belle idée qui me plaît, celle de se tenir au-dessus. Y réfléchir.
Le souffle court. Ennuis de santé. Envie de recréer l'illusion d'écrire pour elle, juste pour elle. La carte du monde est à l'envers. La grande mascarade l'écrase. Elle disait qu'elle avait mal comme si on l'avait rouée de coups. Je lui ferai du café noir. Avec beaucoup de sucre de canne. Je lui donnerai un long bain bouillant en prenant bien soin de faire déborder la baignoire à la façon du Saint-Laurent. Elle se lavera le coeur dans la mare des larmes. Après ce samedi de sabbat, jamais au grand jamais, jamais plus elle ne vous laissera lui faire du mal, je vous le jure. Elle gravera votre nom sur une pierre et elle la jettera en bas du pont Jacques-Cartier. Et si c'est pas assez, elle ira la jeter en bas du Grand Canyon. Elle aura pris soin de suspendre devant la scène le grand rideau de velours rouge sombre. Elle aura placé mille longues bougies de cire blanche dans les vieux candélabres en laiton à neuf branches. Dans une heure exactement elle les allumera une par une. Et quand le théâtre sera ruisselant de lumière, cela signifiera qu'un monde nouveau a été créé. Juste pour elle. Toc toc toc. Le rideau s'ouvre. Elle danse.
Connaissance totale de soi-même. Pouvoir encercler l'étendue de ses capacités, comme la main enveloppe une petite balle. Prendre son parti de la plus grande déchéance comme de quelque chose de connu, à l'intérieur de quoi on reste encore élastique. [Journal de K., 8 avril 1912]
Bientôt 15 heures. Je suis sortie faire des courses au centre Rockland malgré la toux et la douleur partout. Je fais comme hier, je fais comme si j'étais en forme. Vu des pères Noêl énormes. Acheté trois pyjamas. Fait trop froid pour coucher toute nue. Et puis si je m'habille pour dormir, peut-être que je guérirai, qui sait ? Un autre avantage, c'est que je vais pouvoir vivre en pyjama jour et nuit. Et puis, heureux hasard, j'ai eu un vrai coup de coeur pour une petite écharpe en fausse fourrure noire qui coûtait une fortune. Si douce. J'ai pensé c'est du luxe, j'achète pas ça, j'en ai pas «vraiment» besoin. Moi et ma logique. Je pourrais pas m'adonner à des obsessions moins souffrantes que l'écriture et l'amour, compulser comme les autres femmes dans des trucs dingues comme manger trop ou acheter des tas de choses inutiles ? Peut-être que ça me ferait du bien. Depuis que je suis sortie du magasin, j'arrête pas de penser à cette fourrure. Elle me manque. Et puis j'aurais été beaucoup plus jolie pour dormir, ce soir, avec mes trois pyjamas.
La vraie première neige de l'hiver, abondante et lourde, celle qui ne fondra pas tout de suite, s'est enfin décidée à descendre des nuages cette nuit. Ça m'a réveillée. C'est souvent comme ça quand il neige, j'ouvre les yeux au beau milieu de la nuit, pleine d'énergie. À 4h45 je fais le café, j'allume l'ordinateur. Pas grand chose de nouveau dans les journaux. Autant écrire mes histoires moi-même. Je me demande comment je ferais pour vivre sans la neige et les grands froids, sans les extrêmes, finalement. Peut-être que j'avais trop chaud avec ce pyjama [mais non, j'ai pas mis les trois...]
Rêve éveillé. Je marche près de vous, le bras gauche passé sous le vôtre, et je sens la chaleur de votre corps, alors je colle un peu mon coeur et c'est très doux. On est quelque part dans une vieille ville, la rue est étroite avec un drôle de nom, et sur certaines maisons il y a des plaques de bronze avec des noms d'écrivains gravés dessus. Et aussi des bouquets de fleurs blanches en plein hiver. Vous racontez des choses bizarres que vous avez lues au sujet d'un vieux bonhomme qui a écrit trop de livres, des histoires qui se passent dans le cabinet secret des vieux médecins avec des barbiches grises et des personnages célèbres, et moi je vous casse les oreilles avec Kafka. Rue Gît-le-Coeur.
Déjà 6 heures. Je retourne dormir.
Plus tard, toujours en ce bienheureux dimanche, je lis Sterne. Découvert :
[...] les deux traitements médicaux appliqués autrefois à l'amour : le premier prôné par Aetius qui débutait toujours par un clystère rafraîchissant de chènevis et de concombre broyé et se poursuivait pas des infusions légères de nénuphar et de pourpier, par une prise nasale de l'herbe Hanea et, quand Aetius s'y risquait, le port d'un anneau de topaze ; le second prescrit par Gordonius lequel (dans son chap. 15 De Amore) recommande de rosser les malades d'amour ad putorem usque jusqu'à leur faire recouvrer leur puanteur. [Laurence Sterne, Tristram Shandy]
Voilà ce que je cherchais depuis fort longtemps. Ainsi donc, Aetius et Gordonius avaient des remèdes pour guérir de l'amour? Je trouve la solution du clystère un peu agressive, mais bon.
Hier, au lieu de travailler, j'ai fait de longues promenades dans la neige et le vent. Le froid intense et l'exercice ont réussi à me faire retrouver ma forme, du moins physiquement, et ce matin je me sens presque complètement remise. Plus de fièvre, plus de douleur, et une certaine énergie, l'envie de reprendre les tâches habituelles. Mais je suis encore fatiguée et fragile. La neige s'accumule. Et il en tombe encore. C'est bon. Les gens se désespèrent, moi ça me plaît. Parfois je me dis que je devrais continuer de m'isoler jusqu'à l'engourdissement complet, l'inconscience. Tant que tout ce qui leur déplaît me plaira d'instinct, je suis sauvée. À l'abri de la bêtise.
J'avance dans mes leçons de russe. Je saurai bientôt lire et écrire des listes de mots, des phrases simples. Mais pour le parler, pour la prononciation et pour, comme on dit, me faire l'oreille à cette langue, je vais m'inscrire à un vrai cours avec un professeur qui roule ses R. Aujourd'hui. Je chercherai un café fréquenté par des vieux immigrants russes. J'y rencontrerai Aliocha. Il m'appellera Anna. Il aura vieilli, et il sera encore très beau.
Il m'est arrivé très souvent de parler de quelqu'un et au même moment cette personne me téléphonait, ou encore je recevais d'elle une lettre ou un email. Qu'est-ce que c'est que ça ? de la télépathie, de la clairvoyance, de la synchronicité ? J'aime bien l'idée de la synchronicité. Je suis toujours charmée d'apprendre ces coîncidences étranges. Comme le jour où j'ai tiré la carte du Soleil aux Tarots et que le même jour Emma a tiré elle aussi un Soleil. Mais est-ce que ce n'est pas nous qui créons l'événement ? Ne serait-ce pas une sorte de manipulation télépathique inconsciente ?
J'avoue que tout cela me dépasse vertigineusement. Personne ne connaît la ou les réponses à ces questions. Les gens cherchent encore et toujours comme des fous pour essayer de comprendre. Et cela nous échappe. Jung s'intéressait aux théories de la synchronicité qu'il décrit comme : un phénomène qui semble principalement lié à des conditions psychiques c'est-à-dire des processus de l'inconscient. OK.
Et aussi qu'il s'agirait de l'occurrence simultanée de deux événements liés par le sens et non par la cause. Je continue ? Dans : Synchronicité et Paracelsica [Albin Michel, 1988], Jung écrit ceci :
Il y a longtemps déjà que le problème de la synchronicité m'occupe : de façon sérieuse, plus précisément, depuis le milieu des années vingt, le temps où, étudiant les phénomènes de l'inconscient collectif, je rencontrais sans cesse des connexions séries ou termes groupés - que je ne parvenais plus à expliquer par le hasard. Il s'agissait en effet de « coïncidences » dont l'apparition présentait un tel caractère de « sens » que dans leur cas l'improbabilité, d'un hasard ne pourrait s'exprimer que par un nombre d'une grandeur immense.
Je citerai, simplement à titre d'exemple, un cas que j'ai observé. Dans un moment décisif de son traitement, une jeune patiente eut un rêve où elle recevait en cadeau un scarabée d'or. Tandis qu'elle me racontait son rêve, j'étais assis le dos tourné à la fenêtre fermée. Soudain, j'entendis derrière moi un bruit, comme si quelque chose frappait légèrement à la fenêtre. Me retournant, je vis qu'un insecte volant à l'extérieur heurtait la vitre. J'ouvris la fenêtre et attrapai l'insecte en vol. Il offrait avec un scarabée d'or l'analogie la plus proche qu'il soit possible de trouver sous nos latitudes : c'était un scarabéidé de la famille des lamellicornes, hôte ordinaire des rosiers : une cétoine dorée, qui s'était apparemment sentie poussée, à l'encontre de ses habitudes normales, à pénétrer juste à cet instant dans une pièce obscure. Je suis bien obligé de dire qu'un tel cas ne s'était jamais présenté à moi auparavant ni ne s'est représenté par la suite ; de même ce rêve qu'avait eu ma patiente est resté unique en son genre dans le champ de mon expérience.
Je ne pourrai jamais cacher à personne que cette histoire me fascine à l'os. Shamanstvo ? Encore une fois, tout ça c'est la faute au journal, à la neige blanche, au chemin du coeur, au kimono bleu pâle très pâle, à mes cours de russe, et au scarabée d'or. Et à ce fil de soie rouge.
Ce matin j'écris pour vous dire que je vous aime et que vous me manquez trop au point que je sens la vie s'en aller de moi jour après jour. Ce que j'écris ici et maintenant c'est juste pour vous et pour personne d'autre. Vous vous reconnaîtrez si un jour par hasard vous me lisez. Mais cela ne risque pas d'arriver. Vous avez tourné la page, vous êtes ailleurs et déjà si loin. Peut-être êtes vous honteux et triste de m'avoir abandonnée. Ce n'est pas grave, vous savez bien que je peux comprendre cela, cette peur qui vous habitait puisque je l'ai si souvent ressentie avant vous.
J'écris l'essentiel, ce qui nous concerne vous et moi, moi et vous ensemble. L'un sans l'autre, je ne trouve de sens à rien. J'ai essayé très fort de vous fuir. Et ça ne marche pas. Les autres avant vous, c'était facile de fuir, ils me faisaient peur. Pas vous.
Je continuera cette page ce soir. Je pense à vous jour et nuit. Il fallait que je vous le dise, que je vous l'écrive, parce que je suis fatiguée de surmonter, de me montrer courageuse. Je vais aller travailler. Là-bas, il y a des gens qui comptent sur moi et qui ont besoin de ce que je fais pour eux en échange de ce salaire qui me permet de survivre et de vous écrire. Et vous savez quoi ? Je crois avoir trouvé un professeur pour mes cours de russe, une très vieille princesse à la retraite qui a des tas de livres et de dictionnaires. Je ne sais pas pourquoi, je sens que cela me rapproche de vous.
Je reviendrai ce soir et je vous écrirai encore. Je n'écrirai plus qu'à vous. Ce matin, je vous écris.
Jeudi, 19h43. Je me suis demandé aujourd'hui ce qui se passerait si désormais, je n'écrivais que pour vous, si je m'adressais à vous, uniquement à vous. Avec amour, avec ferveur.
Et encore ce soir, c'est à vous seul que je veux m'adresser ; c'est à vous seul que j'ai envie de dire tout. Je veux que vous connaissiez toute ma vie, qui est à vous depuis toujours et dont vous n'avez presque rien su parce que vous ne m'avez jamais rien demandé.
Mais personne ne connaîtra vraiment tous mes secrets que lorsque je serai morte, quand cette flamme dansante se sera éteinte et que ce qui fait passer dans mon corps à la fois tant de neige et tant de soleil m'aura emportée. Je veux vous écrire encore ce soir parce qu'aujourd'hui c'était trop difficile. Mais si un jour je devais aller mieux, je détruirai l'une après l'autre les pages de ce journal à partir de maintenant, et je continuerai à me taire, ou à écrire des choses qui ne consistent pas, qui ne sont pas l'essentiel.
Mais si vous lisez jusqu'au bout ce que j'ai à vous dire, et qui s'adresse uniquement à vous, vous saurez que c'est une morte qui vous raconte sa vie qui a été à vous.
N'ayez pas peur de mes mots : je ne vous demande rien ; je ne cherche ni amour, ni tendresse, ni consolation. La seule chose que je demande, c'est de me permettre de me réfugier en vous.
Une fois encore, j'écris juste pour vous. Mais mon plan n'a pas marché, il ne marchera pas. Jamais. Je ne pourrai pas vous raconter ma vie et effacer toutes les pages si un jour je vais mieux. Ou les laisser là pour que vous les trouviez un jour quand je ne serai plus là. Mon plan ne marchera pas puisque vous avez déjà lu « l'essentiel » et quelques pages d'avant. Encore un coup du hasard.
Hier soir, après avoir lu ce journal, mon cher D., qui disait ne plus vouloir le lire jamais, m'a téléphoné. Il m'a demandé de ne pas écrire en ne m'adressant qu'à lui. Je ne peux pas. Il dit que les lecteurs n'aimeront pas ça. Et après ? Je n'écris pas pour qu'on aime ça.
Il me demande d'écrire sur du papier, et pas sur l'Internet. Je ne peux pas. Pas maintenant. Il dit que ce journal est en train de me bouffer. Il n'aime pas ce journal. Je n'ai pas touché au roman depuis une semaine. Je suis trop triste pour travailler la fiction ces jours-ci et j'ai choisi de vivre le spleen au lieu de le fuir. Et puis écrire du neuf. Les émotions ne sont pas des sorcières que l'on chasse à grands coups de balai. Il me faut écrire, écrire à tout prix.
Ce soir, je me fabrique une devise en m'inspirant d'un documentaire sur les crevettes primitives [à traduire en russe dès que je serai capable de le faire] : Mourir temporairement. Me réveiller quand vivre en vaudra la peine.
C'est fragile un journal. Et sur l'Internet, ça devient vite une feuille au vent. Si vulnérable et tournoyante. Parfois je dis que c'est pas un journal. Mais quand on écrit tous les jours ou presque en mettant la date dessus, d'habitude, ça porte le nom de journal, intime ou pas. Et un journal «de soi», surtout s'il est ouvert sur le monde, si on le donne à lire, c'est délicat et sensible, et secret, et on doit le protéger. Sa propre écriture il faut la protéger du regard et tant qu'elle n'est pas prête à s'envoler, la garder à l'abri des monstres et de la destruction. Libre et pure.
On me dit de ne pas oublier qui je suis. Toujours vivante, je n'oublie pas. Je remercie celles et ceux qui ont apprécié les mots que j'ai poussés doucement ou autrement hors de moi. Merci à vous tous, lecteurs amis ou inconnus. Je veux donner davantage de place au livre en papier. D. a un peu raison, car dans l'immédiat, ce journal m'empêche de bien travailler, j'y consacre trop de temps et de ferveur. J'ai besoin, et je prends une pause bien méritée. J'avais pensé revenir de temps en temps écrire une page ou deux avec des mots cachés dedans, comme un gros gâteau pour nourrir les enfants. C'est trop dangereux. Ça me donnerait le goût de recommencer. Faut pas. Je me garde le retour au journal pour quand j'aurai bien ficelé Épiphanie et sorti le manuscrit de cette maison. Le gros gâteau, le vrai, celui dans lequel je casse des douzaines d'oeufs, c'est dans ce livre que je dois le cuisiner. Pas sur l'Internet. Voilà, je dis au revoir au journal. Pour quelques semaines, quelques jours, je ne sais pas. Et si je réussissais à couper le cordon ? Ça serait trop dur d'écrire une dernière page, trop dur. Surtout quand c'est pas la première. Cette fois je ne dis pas : terminus, tout le monde descend. Je prends un pause. Et si c'était la putain de dernière page et que je la mette cent fois en ligne en écrasant l'autre avant, que je la réécrive jusqu'à rencontrer le mot fin ? C'est ça. Après, j'y toucherais plus. Mais je continuerais le roman et mes cours de russe. Et l'Amour, toujours...