
« Je vais écrire tous les noms du calendrier, je vais mêler votre nom à tous les autres noms. Oui, on va faire ça tous ensemble. On va réciter tous les noms par coeur, trouver un air de quatre notes qui envahit le monde, la hauteur du ciel. »
[Yann Andréa : Cet amour-là]
Des histoires sont écrites par terre, dans le ciel, sur le sable et sur les feuilles des arbres. Sur le dos voûté des passants. J'ai envie d'écrire des histoires d'amour, d'écrire partout. Pour vous.
Les plus belles histoires se cachent dans les secrets que l'on ne raconte pas et qu'on grave sur la pierre polie. La pierre plate est ronde. Je monte dessus et je tourne, je tourne, en lisant les mots que vous avez écrits pour moi dans le plus grand secret de votre coeur.
Je monte sur la montagne, puis je monte sur la ronde pierre plate et je tourne en rond pour lire des mots sur la montagne secrète de votre âme endimanchée pour m'aimer, pendant que chantent les cigales et que vous m'arrachez de doux frissons.
Oui, vous m'aimez pendant que chantent les cigales et que les longues herbes sèchent sur pied dans l'entre-deux saisons, juste un peu avant que le tamia rayé ne surgisse de son trou, sous les gros cailloux, au bord du chemin graveleux. Aujourd'hui, c'est le 2 septembre 2002, et la vie est belle, si belle.

« Que Septembre en tes mains prodigue ses fruits murs,
Poires, pommes, raisins, les deux chèvres et vins purs;
Qu'un doux jus dans ton sang coule et le renouvelle,
Fais-toi saigner au bras ; mange amande nouvelle. »
[L'École de Salerne, 1880]
Les matins de septembre, tout peut arriver. Les matins de septembre sont différents de tous les autres matins. Il fait soleil. Je bois du vin.
Les après-midis de septembre, tout peut arriver. Des montagnes de livres anciens. Trouver une biographie de Marie Bonaparte. Et des photos de Virginia Woolf jaunies par le temps. Chercher les Relations des Jésuites. Chercher l'Organon d'Hahnemann, et trouver L'École de Salerne. Vouloir y retourner le lendemain.
Les soirs de septembre, tout peut arriver. Dans un restaurant vietnamien, une toute petite grenouille essaie de se faire plus grosse que le boeuf et dit : «j'ai traversé quatre-vingt fois Paris et chaque pavé m'a fait des ampoules aux pieds». L'homme dit : «j'ai fait x fois le tour du monde». Il drague. L'homme raconte des histoires. J'écoute. J'oublie que les nems se mangent avec des baguettes. Les chips ont goût de crevette, avec des baguettes. La nappe est en brocart gris-vert, un soir de septembre. Les nuits de septembre, tout peut arriver. Le vent, le froid. Dormir. Pleurer.

La science ne se transvase pas d'un esprit dans un autre ; il faut qu'elle se fasse dans chaque esprit. C'est chaque esprit qui est le véritable auteur de sa science.
M. Fustel de Coulanges [15 août 1879]
Les histoires ne s'écrivent pas toutes seules. D'autres mots sont gravés dans la pierre blanche. Les mots nouveaux écrivent le vent dans les feuilles. Ils écrivent tout le temps pour arrêter le temps et le garder prisonnier au creux de leurs mains.
D'autres mots s'élancent avec le vent, dans le bleu du ciel, ils s'infiltrent sous le vert des feuilles qui tourne, qui tourne, et devient jaune. Un après-midi de septembre 2002, sur la montagne.
Il découvre une autre pierre ronde et polie, toute plate ; avec d'autres mots gravés dessus. Il monte sur la pierre comme on va au ciel. Il en fait le tour. Heureux. Cette pierre est blanche, si blanche, et elle parle de l'absence. Elle dit tu me manques, tu me manques beaucoup, et tant d'autres choses.
Des choses comme : tu m'écriras souvent, et des mots qui arrachent le coeur. Et puis le vent dans les feuilles. Le vent s'écrase, indécent s'élance à la poursuite des écureuils qui dansent dans les derniers rayons du soleil couchant. Je dis ce n'est pas possible, pas possible tant de beauté. Encore une fois, elle pleure. Cette fois, c'est de joie.

Il avait dit que pour lui, c'était curieux à ce point-là, que leur histoire était restée comme elle était avant, qu'il l'aimait encore, qu'il ne pourrait jamais de toute sa vie cesser de l'aimer. Qu'il l'aimerait jusqu'à la mort.
[M.D., L'Amant de la Chine du Nord]
Cette lanterne rouge-là, elle me vient de vous. Vous me l'aviez offerte avec des étoiles dans les yeux. Vous l'aviez suspendue au plafond et puis vous aviez pris des photos. Et ces photos, vous me les avez données aussi, comme tout ce qui me vient de vous, en disant : je tiens à toi, je vous aime, je veux vivre avec vous, forever.
Depuis des jours, quelques jours, je ne savais plus bien me retrouver dans ce jeu insoutenable des mots-témoins. Je ne savais plus écrire dans le journal online. Comme si Love and Writing Project devait d'abord s'écrire dans le coeur, et sur le papier [manu scriptum] avant de s'offrir aux regards, pour lecture. Je regarde mes mains. Je regarde la petite fleur verte tatouée dessus au Jardin Botanique : c'est un trèfle. L'encre a coulé et je dis que peut-être la fleur a pleuré.
Les graines de pavot et de datura sèchent sur le bord de la fenêtre, au soleil. C'est pour semer le printemps prochain ; faire pousser des fleurs, encore et toujours des fleurs.
J'ai fermé les chassis doubles à cause du froid d'hier. Ne pas oublier de brosser le chat et de changer sa litière. Quand vous ne serez pas là, qui donc s'occupera de ce chat ? Et de moi ? Qui s'occupera de moi ? Vous voyez bien que vous ne pouviez pas partir, prendre cet avion. Et en plus, c'est un vendredi treize... Et vous ? Quelqu'un s'occupera-t-il de vous ? Il faudra penser à manger. Et à faire du thé, le soir. Et puis aussi écrire, vous devez écrire, cela est en vous.
L'âme secrète, la flamme amoureuse, intime, cachée, scintille entre l'ombre et la lumière. Entre le rire aux éclats, sous les draps, et les larmes qui perlent sur les joues, si chaudes et salées, quand elle se croit abandonnée, entre la fusion et l'arrachement. C'est ainsi que jour et nuit, elle vous aimait.
Je rentre de l'aéroport. Je vous ai laissé là. Je n'aurais pas dû. Après, j'ai marché. J'ai marché dans les ruelles quand le soleil se couchait, avec les chats que je ne connais pas. Les vignes tombent en cascades sur les palissades verrouillées avec des chaînes et de lourds cadenas. Je ne vois que ce qui n'est pas visible pour les autres. Vers 18:50, je rentre. J'écoute votre message, au répondeur. Je ne pleure pas. J'allume la lanterne rouge et je suis heureuse de voir que la maison se souvient de vous. J'ouvre l'ordinateur, mon éditeur de textes. Je colle d'abord une [votre] image [la lanterne rouge] et j'écris que tu vas me manquer. Vous me manquez. Je vous écrirai souvent.
Le chat s'endort en ronronnant. Elle dit : je serai forte. Vous dites : il le faut. À 19:30 précises, votre avion s'élevait au-dessus de Montréal.

Chaud, il fait chaud pour un 14 septembre. Parmi toutes les images que vous avez capturées des gros champignons bruns attachés au tronc d'un arbre géant, sur la montagne, je choisis celle-ci pour la rugosité de l'écorce que je caresse d'un doigt comme pour écrire dessus.
J'ai dormi jusqu'à deux heures et demie de l'après-midi. J'en avais besoin. C'est le téléphone qui m'a réveillée. C'était D. J'ai dit que je faisais la sieste et ce n'était pas vrai. Pourquoi je lui ai dit ça ? Pourquoi maintenant je vous écrit ici, ce que je ne faisais jamais avant ? Je ne sais pas. Peut-être parce que je sais que vous ne lisez pas mon journal. J'aime que vous ne lisiez pas mon journal, c'est bon. Et aussi parce que je vous sens dorénavant trop loin. Parti.
Vous dites : je ne suis pas sorti de votre vie, je suis loin. Vous avez raison. Mais pour moi, loin c'est loin. Loin, c'est parti. Je sais bien que vous êtes resté tout près de mon coeur. Je le sais. Alors pourquoi je dis ça? Vous me direz que c'est une autre de mes réactions bizarres que vous ne comprenez pas.
Vous savez quoi ? Je ne comprends pas non plus pourquoi je réagis comme ci ou comme ça. Pas grave. S'il fallait « s'en faire » avec la moindre réaction qu'on a, avec le moindre poil qui se hérisse, on finirait tous fous à lier.
Aujourd'hui je me suis habillée sans trop regarder d'un jean bleu et d'un t-shirt noir. J'ai mis le rouge à lèvres que vous aimez par-dessus l'autre, le rubis red. J'ai laissé la masse de cheveux en friche avec leurs frisous peser dans mon cou. Ainsi, je suis sortie les pieds nus dans mes sandales acheter du café, du lait, de la viande rouge, du raisin et du fromage au lait cru, et des gâteaux, beaucoup de gâteaux. Et du chocolat. Et je suis passée chercher ma commande de savons Marius Fabre à l'églantine chez Thuy. Ce soir je préparerai de la bavette à l'échalote. Je boirai du vin rouge en pensant à vous pour me donner des forces. Je travaillerai quelques heures [ou toute la nuit] sur Épiphanie, et après je prendrai un long bain et je dormirai un peu.
Demain matin, j'essaierai de faire fonctionner la webcam. J'aime qu'il y ait des objets à vous chez moi. Nous avons dit : chez-nous. Alors demain je ferai fonctionner votre webcam pour faire des images, pour conserver une trace du laurier rose et de ses fleurs très belles, si belles.
J'ai mangé en écoutant les vieux disques de Garfunkel. Je n'ai pas oublié : j'ai nettoyé la litière du chat. Et puis je l'ai brossé longtemps et il m'a parlé de vous en ronronnant. De vous, si doux.
J'ai déjà eu une petite liste de liens sur cette page et puis un jour, pfuitt, elle s'est envolée. Un journal sans liens, c'est pas un journal, c'est trop lone ranger, trop fermé sur son petit monde à soi, enfin... j'ai peut-être simplement envie de re-publier la liste complète des adresses que je visite et que j'aime un peu, beaucoup, à la folie.
Ma liste de liens ? Quelqu'un a vu ma vieille liste ? Non ? Dommage. Elle a dû se perdre dans le cyberespace. Mais qu'à cela ne tienne, j'en ferai une autre dès aujourd'hui. Une belle. Et pleine de fleurs. Mais attention... Il faut se méfier des fleurs
.
Qu'est-ce qu'une fleur ? Un sexe géant qui s'est mis sur son trente et un.
Cette vérité est sue depuis longtemps ; ce qui n'empêche pas les grands dadais que nous sommes de parler de la délicatesse des fleurs avec mièvrerie. On va jusqu'à dire des soupirants niais qu'ils sont fleur bleue : c'est aussi incongru et inadéquat que de les déclarer « sexe bleu ».
[Amélie Nothomb, in Le sabotage amoureux]
Dans les fleurs, il y a ce parfum déchirant, toute la nostalgie de la beauté qui dort au fond de soi et qui se réveille de temps en temps. Aujourd'hui, j'ai lu tous ces journaux et blogs sur l'Internet et j'ai pensé à vous tous qui me lisez, j'ai pensé à vous en jouant avec les images de fleurs, en les découpant en petits carrés d'égale grandeur et en les assemblant comme dans un herbier bizarre. Et comme les fleurs de mon jardin, vous étiez bien sages, indifférents et superbes, me laissant m'amuser à vous coller une autre identité, juste pour jouer.
Ça, c'était la version officielle. Mais off the record, Lady A. m'a raconté ceci, en grand secret :
Prise de remords d'avoir retiré sa liste de liens subrepticement et sans donner d'avertissements préalables et cohérents à son fidèle et néanmoins a-do-ra-ble lectorat, Script fait aujourd'hui amende honorable en publiant cette page de liens inspirée par le blog éléments de Roxane [voui voui, elle s'en cache même pas/et elle en profite pour dire merci à sa muse;-)]. Elle fut aussi inspirée par un beau livre qu'elle regarde tous les soirs avant de s'endormir, Un Jardin d'Éden.
Note pour ceux qui d'aventure n'aimeraient pas la fleur que je leur ai collée... z'avez qu'à m'écrire un petit mot et je vous la changerai.
Pourquoi toutes ces fleurs ? Pourquoi tant travailler, construire l'assemblage maniaque des petites images de fleur déjà publiées ad nauseam dans Le Journal de Script, en pensant aux personnes que j'ai envie d'y associer en toute liberté, sans aucune autre contrainte que celle de l'amitié, de l'appréciation et de l'amour, jongler avec les noms et les créations de ceux qui seront associées à mes fleurs sans les connaître vraiment, sans rien savoir [ou presque] de leurs rêves, de leur âme ? Pour tenter d'abolir l'espace-temps, la distance entre les autres et moi ? Je ne sais pas. Mais pour le savoir, il faudrait qu'il me reste un soupçon d'âme.
Tout ce que je sais, c'est que ce n'est pas un jeu. Pas une mode non plus. Je ne suis pas un courant qui m'emporte. Je crée, à tout le moins je participe à un discours/récit collectif que j'ai voulu représenter dans ce tableau. Et au fond de moi je suis intimement persuadée que cela ne sert pas à rien.
Je n'ai pas d'âme ? Je ne sais pas ce que cela veut dire que de garder un secret. Tout ce que je sais : Aimer et Écrire. Écrire et Aimer, et si Imparfaitement, seigneur, si Imparfaitement.
J'ai une âme ? Non. Je ne sais pas garder un secret. Je l'ai déjà su, mais cela a failli me coûter la vie. Question que je me pose pour moi. Mais les autres, les autres ont-ils une âme ? Savent-ils garder un secret ? Vivre follement, avec le corps [en tant qu'âme] ? Aimer ? Protéger l'amour et ceux qu'ils aiment ? Ces questions ne sont-elles pas légèrement dépassées, obsolètes ?
Jamais je n'ai été capable de me rapprocher un tant soi peu de cette légèreté, de cette insouciance qui semble si facile à mes amis, à mes proches, ce qui semble les unir. Et m'exclure en même temps.
À moi, rien qu'à moi et en moi, cette apparente facilité des rapports humains, un écart de solitude qui se pose sur mes sentiments, la moindre émotion que j'éprouve. Entre eux et moi.
Oui, c'est bien un écart, une frontière, une toute petite barrière de bois, ou de métal, qui met une distance entre moi et les autres, qui me fait traverser du lieu où je suis vers un ailleurs secret où la solitude se dépose. C'est fou.
Il y a des jours, des soirs, elle ne comprend plus le monde dans lequel elle vit, les personnes qu'elle croyait connaître. Retour à la case départ où elle se sent toute seule et abandonnée, isolée dans un enfer hostile. À ces moments-là, elle éprouve comme une envie soudaine et irrésistible de sortir de la maison en laissant les lumières allumées et les portes ouvertes, envie de courir jusqu'au lac et de se coucher dans l'eau, sur le dos, toute nue et bien à plat, et puis de s'endormir là jusqu'au dernier matin du monde.
W. m'écrit : « Et parfois, il faut dormir pour que le matin - un matin - revienne. »
Ces mots coulent sur moi comme l'eau du lac. Ils me font du bien.
Si certains mots font du bien, c'est parce qu'ils permettent de reprendre le fil de l'écriture en soi, de renouer avec ce qui se niche profondément tout au fond de la caverne et qui cherche une voie pour sortir. La parole et encore plus les mots ont ce pouvoir de nous envelopper comme une seconde peau. « Et parfois, il faut dormir pour que le matin - un matin - revienne. »
Le contenant se resoude, la fuite peut ainsi se colmater tranquillement. Tout n'est pas fini, ce qu'elle vit n'est pas plus tragique que ce qui se passe dans la maison de son voisin. Pourtant, d'où lui vient cette impression qu'elle souffre plus que les autres, que ses sensations sont exacerbées [qu'elle saigne en dedans] et que les mots la pénètrent comme de petits couteaux à la lame bien tranchante pour la blesser. Ils diront ensuite : je n'ai pas voulu te faire mal, je disais ça comme ça. Et alors ? Alors elle a mal et ils sont impuissants à l'apaiser, la consoler. Personne ne peut la protéger de ça.
Comme elle, je ne sais pas me réparer toute seule. Je suis une poupée qui a le coeur et le corps cassés. Il faudrait qu'elle se rende à l'hôpital des poupées. Cela, ou bien se coucher dans l'eau du lac, si fraîche et apaisante. Elle en a tellement envie parfois, depuis toujours. Envie de laisser l'eau entrer dans ses oreilles, dans ses yeux, dans les narines puis dans la bouche et dans les poumons, cette eau en elle, dans le nombril et le sexe, partout, partout dans les moindres orifices, il y aurait de l'eau partout. Ça serait bien. Elle serait si bien toute entourée d'eau, comme une peau. Dormir jusqu'au premier matin du monde. « Et parfois, il faut dormir pour que le matin - un matin - revienne. »

L'autre nuit j'ai rêvé à une femme sauvage, étrange. Bien qu'elle eut ses quatre membres, et fort musclés, quelque chose en elle m'a fait penser, quand je me suis réveillée le lendemain matin, à la Comtesse unijambiste de Pierre Rey. En plus sauvage, en beaucoup plus étrange.
La femme de mon rêve marchait en prenant appui sur ses mains, les genoux un peu pliés et le postérieur, nu, relevé - comme un singe-. Elle avançait sur le trottoir, rue Joyce, vêtue de quelques guenilles et voilages fleuris, multicolores, qui lui glissaient sur les reins, laissant voir un corps rougi par le froid. Elle avait beaucoup de poils longs et très foncés sur les avant-bras, comme un homme. Ses traits étaient fins, ses yeux perçants, son profil délicat - elle grognait et bavait aussi. Soudain elle s'est retournée vers moi. J'avais peur, je ne sais pas de quoi. Elle est venue tout près et je suis restée calme, je l'ai regardée comme si je n'avais pas peur. Elle a dit quelque chose que j'ai oublié, et puis elle est partie. Je crois que sa nudité me choquait, surtout le sexe nu, alors que le reste de son corps était à peu près couvert. C'était un tableau fascinant.
La nuit, jadis, il y avait avenue de la Grande-Armée, à Paris, une vieille prostituée unijambiste. On l'appelait la Comtesse. Debout sur le trottoir, pouce de la main droite levé pour arrêter les autos, elle jouait de la gauche avec un immense fume-cigarette. De minuit à l'aube, elle damait le pion à ses rivales de vingt ans. Mi-goguenardes, mi-jalouses, elles regardaient la Comtessse monter et descendre des voitures tout en faisant voler d'un geste pathétique ses atroces oripeaux de folle de Chaillot. Son âge, sa dégaine, il était évident que par rapport aux autres qui s'offraient, à leur jeunessse, à leur beauté, il lui manquait quelque chose.
Bien évidement, il lui manquait une jambe, la gauche, et c'est ce manque qui explique, écrit Rey, que les clients la préféraient. Ce n'est pas la beauté qui attire, pas la perfection : On ne baise pas ce qui est parfait, on ne couche pas avec sa mère
[in Le désir : 1999].
Curieux rapprochement. Et qui n'a rien à voir avec ce qui a continué de se construire par-dessus les images de ce rêve. La femme sauvage que j'avais rencontrée dehors, des amis en parlaient à table, et ils disaient qu'elle était en réalité Sénatrice à la pige. Je sais, il n'y a sûrement pas de pigistes au Sénat canadien, mais dans un rêve, tout est possible. On me disait : tu vois, elle fut très active en politique, et très revendicatrice, et à un moment donné elle a tout abandonné pour vivre dehors comme une bohémienne. X. est très bizarre, elle fait peur, mais elle n'est pas méchante. Et quand elle entre travailler au Sénat, elle porte un tailleur noir très classique avec une fleur rouge à la boutonnière ; elle est coiffée, maquillée et elle accepte de jouer le jeu de la femme civilisée. Le reste du temps, elle vit comme elle veut, comme un animal. Parce que vivre comme un animal, c'est sa seule passion.
C'est donc le désir bien plus que l'aspect étrange de ces deux femmes qui est le point commun entre le rêve et ce livre.
Autre chose : le même matin [ou était-ce plutôt la veille?], une femme qui a déjà été Ministre de je ne sais plus trop quel Ministère, à Québec, marchait devant moi sur l'autre trottoir, un peu en biais. Elle regardait les gens étrangement, comme si elle s'attendait à être saluée, ovationnée, et les gens ne semblaient pas la reconnaître du tout, ils passaient leur chemin. Elle s'est retounée, m'a regardée : j'ai baissé les yeux, pas un mot. C'est si bizare et pourtant ce n'est pas un rêve, cette femme dont on a vu la tête aussi souvent aux informations, la photo sur de grandes affiches, personne ne faisait attention à elle. Et pourtant il était évident qu'on la reconnaissait : on l'ignorait ?
Vendredi soir, une autre personne rencontrée par hasard m'a troublée et rappelé ce rêve, je ne sais pas pourquoi. J'étais assise dans un restaurant et je mangeais. Une femme est arrivée avec d'autres personnes. Elle aussi avait occupé des fonctions assez importantes en politique et un jour elle fut accusée d'avoir volé une paire de gants dans un grand magasin. Et toc. Bien que visiblement ils ne pouvaient pas ne pas la reconnaître, les gens faisaient mine de rien. Et moi, j'ai continué de manger et d'écrire dans mon cahier, entre deux bouchées. On aurait dit la même scène qui se rejouait : ni vue ni connue.
On vit dans un monde bien étonnant. Et dans ce glorieux monde-là, la personne la plus étrange, je crois bien que c'est moi, car il n'y a rien à comprendre dans tout cela, pas de liens entre toutes ces images, ces instants, ces personnes, ces rêves. Rien d'autre qu'un mince petit fil de soie rouge nommé Désir.
Il me semble que ça fait longtemps que j'ai écrit une page de journal, une simple page, commençant par aujourd'hui, je.
Une page où j'aurais pu écrire : aujourd'hui, je blablabla c'est l'automne mais il fait soleil et chaud comme en été et j'ai travaillé pour gagner ma vie et c'était merveilleux parce que j'ai rencontré des personnes étranges avec des attitudes encore plus étranges et leur vie ah je vous dis pas leur vie est encore plus étrange que celle des personnages auxquels je rêve la nuit [faut le faire].
Oui. Aujourd'hui, le je [de la diariste] aurait pu écrire que j'ai passé une journée folle à avoir les yeux qui pleurent - on dira que ce sont des allergies au pollen - ...mais moi je dis qu'il doit y avoir un fou quelque part qui a épluché des oignons toute la nuit et c'est pour ça qui ça pique et que je pleure.
J'écrirais que ça m'a fait suer de larmoyer sans avoir de chagrin, et puis pour terminer je ferais un petit commentaire [qui ça, moi ?], que le plus fou de mes lecteurs comprendrait tout de travers ou pas du tout. Ou pire, au pied de la lettre.
Il me semble que ça fait fort longtemps, très longtemps, que je n'avais écrit ici que j'en avais marre de ce journal et que j'allais oser poser le point final et le un point c'est tout. Et que j'en prenne pas une ou un à s'y objecter et blablabla.
Bien sûr, j'ajouterais [c'est légitime, la ou le diariste n'essaie-t-elle-t-il pas toujours de tourner les choses à son avantage ?] que c'est parce que j'ai pas le temps, que je veux laisser toute la place au roman que je commence, ou encore mieux travailler à celui qui avance pas assez vite à mon goût, ou pire : finir celui que j'arrive pas à finir parce que [manque de bol] j'ai pas le temps parce qu'il faut que je travaille comme toute le monde [qui travaille], god save the queen.
Il me semble que ça faisait longtemps, très longtemps, que je n'avais pas écrit simplement pour écrire, sans penser plus loin que le bout de mon nez. Pour rien.

Tout ce que j'écris, c'est jamais pour rien. La preuve ? Quand j'ai écrit la page 68, je n'aurais pas dû faire semblant que je jouais à écrire une page de journal alors que tout ce que j'ai écrit là était arrivé vrai, du pur vécu comme une tranche de jambon découpée près de l'os, rose et parfumée. J'aurais pas dû jouer à faire comme si. Parce que certaines choses nous rattrapent toujours au tournant. C'est comme quand on joue au boomerang, la petite courbure permet un retour de l'objet vers son point de départ.
Et la petite courbure de la page de journal, c'est que la tentation est forte d'y écrire ce qui fait mal quand ça va mal. En fin de compte, un journal est un excellent endroit pour se plaindre. Le meilleur endroit ? J'en doute.
Le problème c'est que ce soir ça va pas bien du tout. J'ai de la peine, beaucoup. Et que j'ai une très forte envie de faire des confidences à ce journal-ci. Je sais, je ne peux pas faire de confidences sur l'Internet, cela n'en serait pas.
Une confidence, c'est privé, ça se dit à quelqu'un et on s'attend à la discrétion autour de la chose confiée. On dit à l'autre : jure moi que t'en parleras à personne. Normal. On a ordinairement pas envie que toute la ville s'apitoie sur nos petits [et grands] malheurs.
En vérité, quand ça va mal, je me dis ok, ça va passer. Je vais me faire un bol de thé. Du thé, c'est bon, ça ramène les petits coeurs blessés [surtout les idées] à la bonne place. C'est vrai.
Ce soir, j'ai fait chauffer de l'eau. Et jusque là, ça allait. J'ai versé l'eau bouillante dans le bol [rose], je l'ai placé sur la table. Je suis allée vers l'étagère, j'ai pris un sachet de thé dans la boite et hop, il m'a filé entre les doigts pour descendre jusque dans le bol d'eau du chat [un bol vert lime] en décrivant une joli petite courbe planée. C'est vrai.
Le chat a bondi vers son bol et j'aurais juré l'entendre me dire : quoi ? du thé ? J'ai dit : pardon minou, pardonne-moi, je ne le ferai plus.
Pauvre minou. C'est vrai, il a pas besoin de ça. Finalement, j'ai réouvert la boîte de thé, pris un autre sachet et je l'ai mis en plein milieu du bol rose. Cela fit naître un petit nuage rouge foncé. J'ajoutai un carré de sucre. Puis un deuxième. C'est vrai. J'aime sucrer le thé de temps en temps. Surtout quand ça va pas.
J'apportai ensuite le bol de thé sucré ici, sur ce bureau. Je me suis dit que ce bol est bien beau, alors je ferai une photo pour montrer que c'est vrai, cette histoire de bol de thé. Et pour faire encore plus vrai, je croquerai un petit bout de ma main droite, celle qui écrit.
Ça, c'est une confidence. Et je n'écris pas pour rien. La preuve ?
Le corps malade, je n'ai plus de mots. Depuis trois jours, je passe les trois quarts de ma vie couchée avec la fièvre, la douleur. Guérir, oui. On ne meurt pas de la grippe. Donc, m'habiller, aller dehors, marcher dans le parc. Insister, marcher encore, entrer au café. M'installer à la table du fond et commander des oeufs et une montagne de toasts beurrés avec du thé au lait sucré. Faire le vide, ne penser à rien. Ne rien désirer. Passer chez le coiffeur faire laver mes cheveux. Prendre soin de ce corps. Rien que d'y penser je suis fatiguée.
Prendre soin de ce corps qui me réclame un peu de douceur devient une corvée. On ne peut se délivrer de soi-même. Trouver la force de poursuivre au moins ma lecture. Noter une citation dans une citation (Claude Mauriac : Le temps immobile) :
24 septembre 1972
Vertige. Impression d'extrême difficulté, non de péril. Je ne suis pas menacé, n'étant pas capable de cette décomposition des concepts dont parle André Green : « Je pense qu'il y a des gens qui meurent de cela. Je crois que Proust est mort d'avoir écrit Le temps perdu, je crois que Bataille est mort lui aussi de la décomposition des concepts. Car il n'y a pas de travail conceptuel qui n'engage mortellement celui qui s'y livre » (in Cause commune, no 2).