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40. with love, forever - le 01 août 2002


Ça va me faire un peu bizarre de ne plus surveiller la caméra des petits merles bleus qui grandissaient dans le nid de l'Orégon. Dernier mot là-dessus ce matin. Adios los zozios.

En écrivant cette petite phrase d'adieu aves deux mots dans une autre langue, j'ai repensé à la question de l'accessibilité (ou de la lisibilité? ), bref, je me suis rendu compte que je n'avais pas encore trouvé le moyen d'indiquer les changements de langue dans mes textes.

Avec le code span lang="sp" (ou le code de la langue en question entre " " ), je ne suis pas certaine d'être lisible, mais le bidule à valider ne me signale aucune erreur. Je l'ai laissé exprès pour le lecteur bien informé qui aurait le temps d'y jeter un petit coup d'oeil. Si j'en ai encore un ou deux. J'arrive pas à trouver la manière de mettre l'autre code dont parle le W3C en personne. J'essaie avec le code span xml:lang="en" sur I dont'care et c'est pareil, je valide. Ben coudonc !

À la section C.7 du document, «The lang and xml:lang Attributes», ils disent : «Use both the lang and xml:lang attributes when specifying the language of an element. The value of the xml:lang attribute takes precedence.»

Mais encore ? On les place où et comment ces codes ? Les longs et indigestes textes expliquant toutes les normes et standards du html, xml et compagnie aiment bien garder leurs secrets, ce qui donne lieu à d'aussi indigestes et interminables blogs [ah zut, parait qu'il est bien vu de dire blogue maintenant que la madame office de la langue française s'est prononcée sur la question elle z'aussi... ] pour discuter de la question. Le plus beau c'est que tout cela n'a aucune espèce d'importance. J'exagère? Je crois qu'un jour tout cela va me faire mourir de rire.

Mourir de rire. Partir pour Tombouctou. Balancer l'ordinateur par la fenêtre. Débrancher forever l'Internet. Mais dites-moi, tout cela, vous le feriez dans l'ordre ou dans le désordre ?


41. tout donner pour un sorbet aux fraises - le 02 août 2002


une graine prise dans une toile d'araignée
Une graine prise dans une toile d'araignée...
© chocolat-bleu

Retour dans la grande fournaise. Love. Cette immense insoutenable chaleur les écrase. Elle leur fait du bien. Seigneur, si vous saviez combien les amants aiment les jours chauds, la canicule terrible dans cette ville délinquante, chaude et humide, à vous faire perdre l'envie de manger, à vous insuffler l'énergie de vous donner à lui jusqu'au petit matin, si vous saviez, il n'y aurait plus jamais d'hiver. Non : l'hiver glacial et le coeur de l'été, torride. Pareil.

Chaque nuit comme la dernière, après le gros orage, quand le tonnerre déchire le silence et que l'eau déferle de la fenêtre jusque sur le lit, elle ferme les yeux précisément au moment où il allait s'endormir la tête entre ses seins. Elle aime D. comme elle n'a jamais aimé avant. Jamais.

Et au matin, quand le jour perce derrière les lourdes tentures bleues, les amants se lèvent du lit et elle fait le café. La lumière éclate derrière les voilages blancs pendant qu'ils déjeunent dans la cuisine, interdits devant ces oeufs qui ont l'air de les regarder dans l'assiette : sunny side up : la bourse ou la vie ? Élu par cette crapule. Ils jouent au cow-boy avec les mots, les extrêmes, les envers, les endroits. Tout ça, c'est pareil. Jouer. Vivre.

Oui, joue. N'oublie pas de jouer. Elle n'aime pas la guerre. Je crois que je vais faire du thé. Il aura envie de se doucher une autre fois. Il aime le grattement de la loofa sur sa peau, l'eau qui descend lentement sur le corps pour le faire revivre. Les gouttes d'humidité qui perlent en longs collliers sur le rideau de plastique transparent dans la proximité de son corps à elle, odorant comme la mer, il goûte. Fougères.

L'eau, quand il fait si chaud, ça fait du bien. Le café turc, ça coule trop vite trop loin dans la gorge et c'est un peu amer, ça gratte, même si on met trois cuillèrées de sucre et que ça devient épais comme du vrai sirop, elle boira jusqu'à la toute dernière goutte. Et les yeux piquent à cause du manque de sommeil. Les corps sont brûlants. Tout donner pour un sorbet aux fraises. Donner.

Ils diront : on se rattrapera ce soir, ce soir on dormira. Et puis le soir venu, quand la nuit tropicale tombera tendrement sur eux, ils se retrouveront dans les bras l'un de l'autre et ils ne se lâcheront pas, et ça durant des heures. C'est le premier été de leur amour. Tendre.


42. la Fée Verte - le 04 août 2002


Absinthe Robette : Livemont
Photo d'un vieux poster démodé que j'aime bien

Week-end torride, humide. Plus de temps passé au lit qu'en rêveries d'une promeneuse-pas-tellement-solitaire dans le Mile-End, tendon d'Achille douloureux et oedémateux oblige. Enfin bref, la fin de semaine idéale pour lire et relire les gros bouquins et les poètes disparus chers à mon âme : Nin, Verlaine, Nelligan, Nin, Van Gogh, Miron, Miller, Nelligan, Degas, Arthaud, Verlaine, Rimbaud... oups [je sais], et pour retrouver la Fée Verte prise comme la graine de la page 41 entre deux pages de mon journal en vrai papier. C'était peut-être une graine de l'Artemisia absinthium, qui sait ? Impossible de l'oublier longtemps, celle-là.

Impossible de l'oublier, parce que c'est le premier été de leur amour, si tendre. Sauf que si l'Armoise n'existait pas, on ne pourrait pas parler de cet été-là, ni de la Fée Verte, ni de toute une génération d'artistes qui se sont brûlé le cerveau avec [entre autres].

L'Absinthe était fabriquée à partir de la plante au joli nom latin, [Wormwood, en anglais]. C'était un alcool «efficace» et «naturel», et surtout moins cher et moins bourgeois que le vin, alors on l'associait à la Fée Verte, à cause de sa couleur et des ses propriétés hallucinogènes.

Était-ce une première manifestation du politically correct, pour ne pas nommer les sorcières, ces femmes qu'on avait brûlées par milliers et qui portaient des robes de velours vert, celles [les femmes, pas les robes] qui avaient la joyeuse réputation de coucher avec le diable en personne [la nature], ce qui devait leur donner bien des idées, n'est-il pas ?

Toujours est-il que la légende raconte que ce sont les femmes qui faisaient fondre ou brûler le sucre dans des cuillères perforées au-dessus des verres d'alcool qui ressemblaient à de très jolis verres à pastis, parce que l'absinthe avait l'air d'être assez amère [bitter], et que donc il fallait la sucrer. Quelle sensualité. Quelle image ! Au sujet de l'absinthe, Oscar Wilde écrit :

After the first glass you see things as you wish they were. After the second, you see things as they are not. Finally you see things as they really are, and that is the most horrible thing in the world.

Et...

If he didn't drink [absinthe], he would be somebody else. Personality must be accepted for what it is. You mustn't mind that a poet is a drunk, rather that drunks are not always poets.

Selon le Larousse encyclopédique, l'absinthe est une plante très amère et très odorante, que l'on trouve dans les terrains vagues, les sables et les rocailles, mais que l'on cultive aussi. C'est aussi le nom d'une liqueur alcoolique obtenue par macération d'un mélange de plantes (grande absinthe , petite absinthe, anis, fenouil, hysope, etc.) et distillation : Il se passait là d'extravagantes bacchanales, enfiévrées par l'absinthe et par le climat d'Afrique (Loti).

[...à suivre]


43. la Fée Verte [suite] - le 06 août 2002


Artemisia absinthium
Artemisia absinthium

Comme c'est le cas pour plusieurs plantes, le nom de la fleur est souvent celui de la personne qui l'a vue le premier. Dans le cas de l'absinthe, la découverte remonterait à tellement loin dans le temps que ça me donne le vertige, et que cela me rappelle la naissance de l'anémone et des autres fleurs que Script collait dans son journal l'année dernière.

La première histoire, et la plus belle, que je retiens à propos de l'Artemisia absinthium est celle rapportée par Coligny [1862]. C'est l'histoire de la reine Artémise, épouse du roi Mausole qui régnait à Carie dans un temps aussi éloigné qu'il était une fois. Artémise était-elle une Fée verte ? L'histoire ne le dit pas.

Et comme dans toutes les belle histoires, l'époux d'Artémise devait être un tantinet belliqueux car il partit un jour pour aller faire la guerre à ses voisins. Quand il revint, il était gravement malade et il mourut de la thyphoïde dans les bras de sa femme [on a le diagnostic en plus... je commence à douter de ma source, mais chut... c'est juste une histoire].

Folle de chagrin, Artémise fit bâtir un mausolée [à Mausole, arf]. On fit brûler le corps et ensuite Artémise, obsédée par l'idée de posséder son mari à l'intérieur [oups, j'avais oublié, c'est elle la reine qui préférait l'amour oral] prit un jour un peu de ses cendres qu'elle mit dans du vin rouge et elle but le mélange jusqu'à la dernière goutte. Comme elle avait beaucoup de peine et qu'elle avait toujours soif, elle en but tous les jours. Après, elle sortait se promener autour du mausolée pour pleurer [et digérer].

C'est ainsi qu'un soir elle vit une belle plante toute verdoyante couverte de fleurs jaunes, une plante si belle qu'elle n'en avait jamais vue de pareille dans tout le pays. Les grands experts et savants furent appelés en consultation, la reine leur demanda quel était cette plante, et ils déclarèrent :

Nous, docteurs assemblés du royaume de Carie et fidèles sujets de la reine Artémise avons examiné avec soin la plante en question. Sa racine est un peu épaisse, fibreuse et aromatique : elle pousse des tiges hautes de deux à crois pieds, cannelées, blanchâtres, dures, feuillées et rameuses. Ses feuilles sont assez larges, molles, d'un vert argenté. Ses fleurs sont jaunâtres, globuleuses, un peu aplaties en dessus, et naissent aux sommités de la tige et des rameaux en grappes. Ses propriétés sont stomachiques, toniques, anti-acides, anti-putrides, fébrifuges, vermifuges et emménagogues...

Et pour faire une histoire courte, les éminents savants finirent par dire après trois jours de grattage de crâne qu'ils n'en savaient rien, et que cette plante était inconnue des grands livres de la science.

Il n'en fallait pas plus pour qu'Artémise se mette à croire que l'âme de Mausole avait donné vie à la fleur mystérieuse. Et comme la reine avait presque fini de manger tout le corps de Mausole, elle résolut de consommer également son âme. Et l'âme, cela ne pouvait être que la fleur, et rien d'autre, se dit-elle.

Artémise mit donc une autre équipe de savants à la tâche dans son labo de chimie le soir même et la plante jaune exprima une jolie liqueur verte, dont la reine fit une infusion qu'elle sucra avec la cendre conjugale. En gros, c'est à peu près ça qui a dû se passer là, dans ce temps-là.


44. c'est plus la peine - le 08 août 2002


Ça y est, elle l'a fait. Elle a sauté dans le vide. Légère. Désormais, elle vivra seule et coupée du monde. Elle a tranché net tous les liens. Éloigné les amants, les amis, les parents, les enfants, les chats, les chiens, les voisins, les colporteurs, les facteurs et les témoins de jéhovah. Tous. Elle ne veut plus voir personne. Qu'on la laisse en paix. Elle jette tous les vieux souvenirs qui ne servent à rien, les dessins, l'herbier, les petites boîtes avec des trésors dedans, les fleurs séchées, les bibelots. Brûle les lettres d'amour attachées avec des petits rubans roses et bleus et les vieilles photos de famille, de vacances. Elle dépose des choses dans un coffre à la banque, des choses, et une grosse enveloppe pour les papiers des monsieurs Laloi, le testament et tout, les trucs d'argent et pour dire qu'elle ne veut pas être incinérée, juste enterrée dans le jardin de sa petite maison de Cacouna, elle demande à la vie que le vieux pommier pousse ses racines au travers de sa cage thoracique. Elle rêve de ça. Elle ne veut plus aucune trace des mots des gens qu'elle a connus, morts ou vivants, du passé et du présent. Elle gomme, elle efface. Elle remet les compteurs à zéro pour qu'ils restent à zéro. Elle ne garde que ce qui arrivera à survivre dans sa mémoire jusqu'à ce que celle-ci se fissure et qu'elle la perde, comme tout le reste. Elle ferme aussi tous les abonnements aux magazines, aux journaux, met un ruban gommé sur la fente de sa boîte aux lettres pour que la communication se fasse du dedans vers le dehors et non plus jamais l'inverse. Elle a connu l'éblouissement, l'amour, le don et l'abus : douleur et humiliation. Mépris. Plusieurs fois. Elle vivra loin de tout cela. Qu'on la laisse en paix. La lourde porte de bois se referme. Le serrurier pose des gros loquets, elle ferme. Débranche le téléphone. Elle déclare la guerre aux imbéciles. Elle s'installe dans la résistance. Elle inventera de nouvelles lois. Méthodiquement. Elle ne lira plus rien d'autre que des vieux livres dans des langues étrangères qu'elle apprendra toutes seule avec des dictionnaires. Elle ne travaillera plus. Elle ne fera rien de ses dix doigts. Elle écrira une seule longue histoire à tout le monde, pour tout le monde, pour des inconnus sans visage. Elle écrira une légende. Elle n'écrira à personne ni pour personne en particulier. Elle vivra avec la foule. L'immense foule géante des gens. Elle se donnera à tous en bloc sans rien donner de soi mais en donnant tout ce qui l'a fait elle. Anonymement. Pour sortir faire ses courses, elle porte des lunettes noires, des vêtements noirs et ses cheveux qui lui descendent le long du dos en une longue natte foncée, brillante. Elle ne vivra plus de coups de foudres, plus d'amour, plus d'humiliations ni d'insultes, plus de souverain mépris. Elle ne montre plus ses yeux. Elle est et restera une inconnue sans visage. Une monstrueuse légende qu'elle construit lentement, infiniment et dans laquelle elle vit avec un immense amour absolu et impossible. Elle retire une à une ses billes du grand jeu. Ils ont tous tellement bien tout fait pour lui entrer dans le crâne que la plus petite c'était elle, il avait bien fallu qu'elle finisse par les croire. Au diable la stylistique. La comédie est finie. Elle tire le rideau [rouge]. Elle s'en fout. Ils vont tous crever, de toutes façons. Et puis elle est déjà si vieille, si vieille que c'est plus la peine.


45. pour rêver toujours - le 10 août 2002


FRAGMENT [fragmentum] :

Morceau d'une chose brisée ou déchirée, débris : Fragments d'un os fracturé.
Reste de quelque chose présentant un intérêt historique, scientifique, etc. : Fragment d'une inscription.
Morceau d'une oeuvre, d'un texte, etc. : Citer un fragment de « l'Odyssée ».
Partie plus ou moins importante de quelque chose, par opposition au tout : Entendre des fragments de conversation.
[© Larousse / VUEF 2001]

Le mot fragment est un mot génial. J'aurais aimé l'avoir inventé. Je préfère le fragment au tout. J'aime pas trop le tout, le grand tout qui sait tout.

Alors aujourd'hui, je ferai un fragment du ménage de la maison. Je mangerai le fragment d'un oeuf au miroir. Je me regarderai dans le fragment de la psyché. Je porterai un fragment de sous-vêtement. Je ferai le fragment d'un clin d'oeil à mon voisin. Ça marche pas.

Le fragment, ça marche pas parce que je peux pas fragmenter tout. Le tout c'est le tout et c'est lui qu'on veut, qu'on cherche partout, l'absolu avec un grand A.

Par exemple, je peux pas dire : Je vais aimer un tout petit [ou un gros] fragment de mon amoureux. Il aimera pas ça. Il va dire qu'est-ce qu'y a ? Pourquoi t'es comme ça. Rha la la, quand elle s'y met celle-là, elle exagère tout, c'est tout le temps comme ça.

Je vais répondre : Stop, pas tout, un fragment, j'exagère seulement un fragment de l'Odyssée. Je peux pas exagérer toute l'Odyssée en Grec ancien.

Et puis je dirai : je peux pas fragmenter non plus mon pauvre petit tendon d'Achille parce qu'il est partiellement déchiré. Le fragmenter en plus ? Impossible.

Et qui plus est [c'est cute le « qui plus est » j'aurais aimé l'avoir inventé...], tu n'y penses pas : fragmenter ma maison d'oiseaux ? Pas question. Des fois que les parents auraient commencé à construire le nid cette nuit ? Castastrophe. Défense d'ouvrir la petite porte. Défense d'aller voir avant d'installer la web cam. Le premier oeil, c'est elle, pas nous.

Et puis et puis, qu'est-ce que je peux pas fragmenter encore ? L'Histoire ? Les restes dans le frigo ? Non, je ne peux pas non plus. Ce qui reste de l'histoire après qu'elle est finie, c'est tout ce qui reste, c'est pas un fragment puisque le reste a disparu, comme le macaroni d'hier soir. Alors ce qui reste de l'Histoire et du macaroni de la veille, c'est tout ce qu'on a, rien d'autre. Tout ce qui reste c'est pas un fragment, c'est rien. Donc je crois pas au fragment. Pas du tout.

Et les fragments de conversation ? Ça n'existe pas non plus, si on entend que des petits bouts ça n'a aucun sens détaché du reste. Donc ça veut rien dire : Ça n'a pas de sens à moins de lui en forger un et c'est débile de s'amuser à faire ça, autant parler tout seul ou écrire des fragments dans un journal sur l'internet. Arf.

Alors on en parlera plus de cette histoire de fragment, OK ? J'ai envie de dormir toute la journée couchée dans le gazon au bord du lac. Et le grand lac bleu, c'est pas un fragment de réalité. Moi non plus. Parce que je t'aime, Infiniment. Forever : « Pour rêver toujours » [ça, c'est moi qui l'ai inventé...]. Pour vous.


46. de l'exagération et autres excès - le 11 août 2002


Toile d'Araignée
© chocolat-bleu

Je sais, j'exagère. J'exagère tout le temps en fait. J'avoue que je suis un peu excessive. Une amie a dit une fois : arrête donc, tu dramatises. J'ai répondu : mais non, et puis oui, tu as raison, je dramatise parce que ce moment est follement dramatique, et c'est pour ça que tu m'aimes... Un autre jour D. m'a dit : tu es si théâtrale parfois. Et j'ai répliqué : pourquoi pas ? Je suis ainsi, alors tu dois bien aimer le théâtre, sinon tu pourrais te passer de moi. Une fleur qui s'ouvre au jour n'est-elle pas théâtralement belle ? Et le lever du soleil n'est-il pas dramatiquement éclatant de lumière ?

Pourquoi cet aveu ? Parce que parfois, j'ai envie que ces pages quotidiennes jouent aussi un peu le rôle traditionnel du journal, ce fameux déversoir de l'égo qui se mire. Pourtant, je me méfie de tout cela comme de la peste bubonique ou du typhus exanthématique.

Je veux bien avouer. Je suis tentée de jouer le jeu du journal, mais j'y crois pas trop. Parce que le fait de savoir qu'il sera lu par des centaines, que dis-je des milliers d'yeux [ça y est, X. va encore me traiter de tous les noms... mais je m'en fiche royalement, totalement, et infiniment], je me dis que c'est pas possible, que malgré un authentique effort d'authenticité, la feinte va se glisser partout. La feinte est insidieuse. Et puis tout cela est un peu redondant, prétentieux. J'assume. On a beau ne pas vouloir tricher, se fouiller pour raconter la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, les mots enjolivent ou déforment. C'est pas possible autrement. Mais je veux bien faire un effort. Sans exagérer.

Alors ce matin, j'avoue l'école. J'avoue qu'enfant, mon plus grand vice était d'aimer aller à l'école. Parce que j'apprenais ce qu'il y avait dans les livres avant d'y aller, et que je pouvais ensuite rêver toute la journée, et puis écrire des petits papiers en cachette.

Quand j'allais à l'école, le plus gros souci de Mademoiselle Vollant était que je pusse définir le losange, le cercle, conjuguer le verbe « coudre », dire par coeur les capitales de tous les pays du monde, expliquer la condensation ou le principe d'Archimède. Mais, pour moi, la chose la plus intéressante était, au mois de mai, que les hannetons naissaient dans mon étui à crayons en bois ; un de mes secrets plaisirs était que l'araignée filait sa toile dans les ténèbres de mon pupitre et même dans celui de mon cher professeur.

Dans les rangées de bancs tachés d'encre et couverts de graffitis gravés avec des croix de chapelets, on se passait des petits billets pliés dans les trous des encriers. Ou encore des mots vite chuchotés ; l'inconvénient était que Mademoiselle Vollant surprenait parfois un fou rire et cassait net le fil de nos intrigues. Parfois, une abeille, venue du grand pommier de la cour, entrait sans se méfier par la fenêtre, et moi, je surveillais son bourdonnement comme celui d'un avion à bord duquel je montais pour m'enfuir avec l'abeille dehors et survoler le monde, laissant là les nombres premiers et la liste des gisements du Labrador.


47. méli-mélo - le 13 août 2002


Hier, un message qui a dû être laissé par erreur sur mon répondeur disait : «Allô ! c'est maman. Tu veux bien m'apporter un kilo de poires... des pommes, mais pas des brugnons, hein, j'aime pas les brugnons, et puis des pêches, des bananes et aussi des prunes ? Maman, elle aime pas les brugnons. » Arf.

Depuis l'autre jour, la femme de la page 44 n'est pas revenue me voir. M'aurait-elle fermé la porte au nez à moi aussi ? Elle n'a peut-être pas aimé que j'écrive sa vie dans le journal. Mais, me direz-vous, ce n'est pas sa vie... et puis cela n'a pas d'importance, on croyait que tu parlais de toi.

Non. La femme de la page 44 ce n'est pas moi. C'est un personnage pour un prochain roman, un personnage qui m'embête parce qu'il s'est présenté avant le temps, avant que j'aie terminé Épiphanie ; et j'ai pas envie de travailler sur deux gros projets en même temps. Mais quand j'ai senti la douloureuse fureur d'enfermement de cette femme, ça m'a fait mal, et j'ai décidé de l'écrire, en pleine nuit, pour m'en libérer. Toc, dans le journal.

Mais si une telle femme existait pour vrai, dans la vraie vie, on peut se demander ce qu'elle dirait si par hasard elle tombait sur cette page et qu'elle s'y reconnaissait.

C'est pas grave me direz-vous [encore], c'est toi qui écrit, cette histoire ne lui appartient pas à elle, et tu dois écrire, écrire, sans te soucier de ce que les monsieurs et madames Tartempion pourraient en dire.

Après tout, ils ne sont pas forcés de lire tout ce qui s'écrit, alors tu peux tout dire/écrire. Alors tu arrêtes de t'en faire et tu écris et puis c'est tout. Écris, sans te préoccuper de ce que les autres pensent ou font avec ça. N'essaie surtout pas de ménager la susceptibilité de X., ou de Y., ou de Z., par exemple. On s'en fout de ces gens-là. Et si ce que tu écris les touche en bien ou en mal, on n'y peut rien. Ils peuvent faire ce qu'ils veulent avec tes mots, en parler comme ils veulent comme ils parlent de toi dès que tu as le dos tourné, c'est pareil. Voilà qu'ils exagèrent. Encore...

Ils exagèrent mais cela ne me touche pas. On s'en fout que sa mère, elle aime pas les brugnons. Elle n'a qu'à manger des bananes et un kilo de poires.


48. love - le 14 août 2002


love & writing coccin'elles.jpg
© chocolat-bleu



Il fait chaud. L'homme revient de la chasse.

La femme l'attend tranquillement. L'homme est si fatigué qu'il pose sa tête sur elle. Il trouve son repos en elle. Il la caresse doucement, et il lui trouve les seins si moelleux qu'il lui pousse de temps en temps une petite graine d'amour dans le ventre. Après, il s'endort, heureux. Mais tombera-t-il en bas de la feuille ?




49. lanterna magica - le 16 août 2002


lanternes chinoises

Le coucher de soleil de ce soir fut magnifique. Décrire les couleurs du ciel, je n'ai pas de mots pour ça. C'est inutile. Parce que ce sont les couleurs avec lesquelles je vis et qui colorent l'intérieur de la maison, le soir. Des couleurs si chaudes qui font que tout d'un coup j'ai l'impression d'habiter dans une lanterne chinoise, ou encore à l'intérieur d'une lanterna magica qui tourne tout doucement en projetant ses ombres sur le mur.

Les lanternes chinoises, ce sont ces petites [ou grosses] lampes en papier de couleurs vives que l'on retrouve suspendues un peu partout dans le quartier chinois lors de la Fête des lanternes.

Au Jardin Botanique, elles arrivent en septembre, à chaque année. On les fabrique à la main, à Shangaï, avec de la soie, spécialement pour la Magie des lanternes du Jardin de Chine.

On peut aussi en trouver dans certaines boutiques [pas cher, mais pas en soie] pour décorer son jardin quand on fait des garden parties le soir. Elles ont plusieurs formes : carrées, cylidriques, rondes, en dragons, en papillons, en poissons ou en libellules.

J'en ai trouvées dans une boutique de la rue Bernard : des lanternes chinoises magnifiquement quétaines, hyper kitch [a-do-ra-bles], et pourtant montées sur des armatures en bois de rose. Elles sont fabriquées avec du papier de riz et décorées de superbes dessins tracés à l'encre de Chine rouge, ou bleue, ou avec de la peinture dorée.

Ce matin, je l'ai fait.

Ce matin je me suis levée très tôt. Je me suis habillée tranquillement. J'ai mis un pantalon court noir, un cache-coeur rouge et j'ai noué mes cheveux sur la nuque parce qu'il fait très chaud. Après la douche, j'ai aspergé mes épaules et mon cou avec cette eau de parfum à l'églantine qui me donne toujours envie de déguster un sorbet glacé aux fraises. Et puis je suis sortie marcher dans la belle chaleur de l'été pour aller boire un petit espresso debout au comptoir du café Souvenir, et ensuite je suis entrée sans faire de bruit dans cette boutique. J'ai fait le tour en regardant au plafond deux ou trois fois et après j'ai choisi la plus belle de toutes les lanternes chinoises pour éclairer ma terrasse en jasant de tout et de rien avec la vendeuse.

Je suis rentrée chez-moi le nez dans le nuage d'ozone, rapportant le précieux paquet, en songeant à l'arrivée du bel oiseau bleu [et de sa rouge-gorge] qui viendront s'installer, en septembre, dans ma maison d'oiseaux.

Ainsi, leurs soirées et leurs nuits, éclairées par la belle lanterne chinoise, auront les couleurs de mon coucher de soleil.


50. le temps est immobile - le 17 août 2002


Déjà la cinquantième page. Quand je dis que le temps n'existe pas, ce n'est qu'une théorie comme une autre. Le temps passe trop vite et en même temps il se traîne comme un escargot. Il faudrait plutôt dire que le temps est immobile.

Il me semble que je viens tout juste de commencer Love and Writing Project et pourtant j'ai déjà écrit cinquante pages avec ce sentiment que je n'ai encore rien écrit de valable, rien qui se tienne. Que je n'ai pas encore vraiment commencé le vrai « Projet » qui m'inspirait tant il y a quelques mois. Ces pages ne sont que des fragments épars au milieu de nulle part.

Cela n'a aucune importance.

Ma lanterne chinoise donne une drôle de couleur aux nuages. Elle est si belle que je l'allume en plein jour. Elle se balance au vent. Doucement. J'ai accroché la petite cloche japonaise en-dessous. Ça tintinabule au moindre coup de vent.

Rosa vient dîner ce soir. On mangera des saucisses grillées sur du charbon de bois. On mangera dehors à cause de la chaleur et parce que c'est l'été pour quelques semaines encore. On s'imagine qu'on est en Chine avec l'air chaud, la lanterne et le brasero qui lance des flammes oranges tellement haut, tellement loin : je crains qu'un coup de vent un peu fou ne mette le feu à ma lampe couleur coucher de soleil [n'empêche que ça serait beau]. Mais non. Le feu se calme. Rosa rit, elle rit de cette histoire de coccinelles et de brugnons dans le journal.

Je l'apprends tout juste : Rosa lit mon journal depuis le premier jour. Elle m'avoue l'avoir trouvé par hasard en cherchant un truc sur Google et deviné assez vite qui était Script. Elle admet ne pas être la seule de la bande à le lire depuis l'été 2001 ou avant. Je comprends tout maintenant. Je comprends les petits coups de fils gentils mais discrets quand j'écrivais une page un peu triste. Je comprends le silence du téléphone quand je sentais le besoin de me retirer dans ma bulle pour écrire Épiphanie, ou concocter Love and Writing Project.

Vers les mois de mai et juin et toute cette histoire avec X., elle dit : « on s'est fait du sang d'encre pour toi.» Ainsi, les amis veillaient de loin...

C'était peut-être Rosa, la coquine, qui m'avait joué le tour de « Maman elle aime pas les brugnons » au téléphone. Peut-être, mais elle n'avouera jamais. Elle se cache le nez dans son livre, à moitié morte de rire, pendant que je prépare la salade. Ah, avec les amis que j'ai, vraiment, j'ai beaucoup de chance : pas besoin d'ennemis...

L'erreur, c'est comme l'alcool : on est très vite conscient d'être allé trop loin [...]

En fait, les gens qui s'obstinent dans leurs torts sont des mystiques : car ils savent bien, au fond d'eux-mêmes, qu'ils investissent à trop long terme, qu'ils seront morts avant la caution de l'Histoire, mais ils se projettent dans l'avenir avec une émotion messianique, persuadés qu'on se souviendra d'eux - qu'au siècle d'or des alcooliques on dira : « Machin, pilier de bar, était un précurseur », et qu'à l'apogée de l'Idiotie on leur vouera un culte.
[Amélie Nothomb, Le sabotage amoureux].


51. la carte du parti - le 18 août 2002


coquillettidia perturbans
Quel beau maringouin : le coquillettidia perturbans

Oui, oui, ma coquillette, tu peux toujours rêver du jour où un savant fou va t'insérer une puce qui te permettra de ne piquer que les imbéciles, les gros cons, les pédophiles, les batteurs de femmes et d'enfants, les brutes et les sales types. Oups, désolée pour les pléonasmes. C'était une blague. Et qui n'est pas de moi en plus. J'ai encore lu Grosse fatigue et son histoire du « moustique anti-cons », je l'ai trouvée sublime. J'ai joué un peu avec l'idée en l'adaptant au contexte nord-américain. Sans perdre de vue qu'on est tous l'imbécile de quelqu'un. Pauvres moustiques.

Plus sérieusement, c'est ce petit moustique qui est infecté par le Virus du Nil Occidental et qui fait peur en ce moment à plein de gens qui ont la phobie des bébêtes. Avec Rosa hier soir, on a trouvé plusieurs sites intéressants sur le coquillettidia perturbans, dont :

La page de Wayne J. Crans, du New-Jersey, et son article qui traite de la question ;

...la page du Notheastern mosquito control association, par Peter J. Bosak, au Nouveau-Brunswick ;

et puis il y a cet article dans Le Soleil, qui parle aussi de la dengue, en plus du VNO... L'histoire est à suivre.

Moi, je trouve cela étrange. Les moustiques piquent les oiseaux. Et les oiseaux meurent. Ils piquent aussi les chevaux et les humains qui, eux, attrapent une sorte de rhume, certains font une encéphalite, mais tous n'en meurent pas. Pourquoi ? Développerions-nous une tolérance à la piqûre des moustiques ?

J'imagine que oui. C'est comme avec les gens finalement. Les crétins qui débitent des imbécillités sur leurs voisins à chaque trois phrases, à un moment donné on ne les entend plus. Les propos bêtes et insignifiants n'ont de prise sur rien. Ils ne signent que l'impuissance à parler intelligemment et les yeux dans les yeux, en face. Les propos bêtes et méchants se plantent dans le dos des gens. Comme un couteau. C'est bas et lâche. Et vient un jour où plus personne ne s'intéresse aux imbéciles. Ils sombrent dans l'oubli général. Mais plus on les oublie, plus ils cherchent à attirer l'attention. Logique. Ils veulent passer à l'Histoire, quitte à faire la une des petits journaux à potins.

« ...une sorte de rage dont l'origine est étrangère à l'ivresse oblige à continuer. Cette fureur, si bizarre que cela puisse paraître pourrait s'appeler orgueil : orgueil de clamer que, envers et contre tout, on avait raison de boire et raison de se tromper. Persister dans l'erreur ou dans l'alcool prend alors une valeur d'argument, de défi à la logique : si je m'obstine, c'est donc que j'ai raison, quoi que l'on puisse penser. Et je m'obstinerai jusqu'à ce que les éléments me donnent raison - je deviendrai alcoolique, j'achèterai la carte du parti de mon erreur, en attendant que je roule sous la table ou que l'on se fiche de moi, avec le vague espoir agressif d'être la risée du monde entier, persuadée que dans dix ans, dans dix siècles, le temps, l'Histoire ou la Légende finiront par me donner raison, ce qui n'aura d'ailleurs plus aucun sens, puisque le temps cautionne tout, puisque chaque erreur et chaque vice aura son âge d'or, puisque se tromper est toujours une question d'époque. »

Cette citation est tirée, comme celle d'hier, du Sabotage amoureux, dévoré une deuxième fois cette nuit.


52. gros plan - le 19 août 2002


coquillettidia perturbans
Gros plan sur le coquillettidia perturbans

Vu d'aussi près, on dirait pas un moustique. Il est tout poilu. Et très beau, je trouve. Vraiment beau.

Quand ils bourdonnent autour de nous pour nous piquer, ils ont pas l'air poilus du tout, les mosquitos. Ils ont peut-être une mine un peu moche avec leur gros dard et leur tête un peu hirsute, mais je les trouve très mignons malgré tout. Faut juste apprendre à s'en protéger. Sans pour autant devenir fous.

Hier, sur un site d'entomologie, j'avais trouvé une image qui montrait l'intérieur de son ventre, tous les organes. Avec un petit truc rouge au milieu, tel un coeur. Ah ?

C'était magnifiquement dessiné avec de la couleur. Du noir, du rouge et du jaune. Et puis j'ai pas noté l'adresse. Aujourd'hui, je ne la retrouve plus nulle part. Zut de zut. Ça m'apprendra.

12:54 PM

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Voilà mon image de mosquito perdue. Je l'ai retrouvée... N'est-elle pas sublime ?


53. le premier été - le 21 août 2002


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Le premier été. C'est le premier été de leur amour. Tendre et inscrit dans le ventre de la terre, dans les vagues salées de la mer, et jusque dans le vol des oiseaux, dans le bourdonnement des insectes.

C'est déjà le mois d'août. De temps en temps une fine pluie d'été, légère et chaude, arrose la ville. Cela les rend heureux. Elle écrit. Writing. Elle ouvre le livre.

Le livre commence par ces mots :

« Ils sont en face de moi, l'oeil rond, et je me vois soudain dans ce regard d'effroi : leur épouvante. »

Elle lit presque toute la journée et puis une bonne partie de la soirée. Vers vingt-deux heures, ils s'assoient à table pour dîner. Ils se regardent. Ils parlent. Il lui prend la main. Ils mangent. Ils boivent. Ils parlent. Ce sont les mots de leur premier été. Et la pluie chaude se remet à tomber. Plus tard elle reprend son livre, elle continue à lire et à écrire.

Ils veillent toute la nuit. Le matin suivant, quand le soleil se prépare à se lever, lentement, elle articule d'une voix presque éteinte les derniers mots de L'écriture ou la vie :

« J'ai levé les yeux.
Sur la crête de l'Ettersberg, des flammes orangées dépassaient le sommet de la cheminée trapue du crématoire. »

[Jorge Semprun. 1994]

Le livre fut dédié à « Cécilia, pour la merveille de son regard émerveillé. »

Ce matin-là, dans leur premier été, ils pleurent.


54. ça chante, ça chante - le 23 août 2002


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© chocolat-bleu

Annie Strohem reçoit tous les jours des lettres et des cartes postales qui arrivent de l'autre bout du monde. Certaines sont remplies de fleurs exotiques aux parfums capiteux, d'autres contiennent de petits poissons qui font des bulles dans l'eau, et d'autres, d'autres tout aussi parfumées, sont illustrées avec des oiseaux merveilleux au plumage multicolore. Et toutes sont tissées avec des mots d'amour tendre qui la font vivre et sourire.

Il est loin, l'autre bout du monde. Très loin. Parfois, quand j'y pense, je me dis que c'est à Tombouctou. Parce qu'il n'y a qu'à Tombouctou qu'on a envie de partir quand plus rien ne va. Et puis on reste. On reste pour ne jamais perdre de vue ses désirs et ses délires. Pierre Rey, Une saison chez Lacan :

Ne jamais repousser le délire, il fait partie intégrante de la création. Il est moteur. Pour peu qu'on n'en soit pas dupe et qu'on le contrôle, il prendra le relais, les jours creux de grand vide, de la volonté qui défaille, du courage qui s'étiole, du doute qui paralyse.

Aujourd'hui, elle a encore envie de faire des choses pas racontables. Parce qu'elle se réveille à 5 heures du matin et qu'il fait beau et que dehors, aussi bien que dans son coeur à elle : ça chante, ça chante. Et parce qu'elle n'a presque plus mal à son tendon d'Achille. Parce que c'est comme ça. Et parce que...

Et parce qu'il n'y a pas encore d'oiseaux dans sa maison d'oiseaux. Pas grave.

Aujourd'hui, elle travaille, travaille. Mais ça va aller, après tout, quand elle travaille à autre chose qu'à écrire des livres, elle gagne des sous, beaucoup de sous. Et avec ça elle peut manger, et lire, et continuer d'écrire, et caetera.

Elle a encore passé une demi-heure dans son bain rempli d'eau bouillante et de mousse aromathérapie aux huiles essentielles qu'il serait trop long d'énumérer toutes sur cette page. Pas grave.

Vers 7 heures elle a écrit cette page et elle a pris deux cafés. Et depuis, je ne l'ai plus revue.

Après tout, on s'en fout que sa mère, elle aime pas les brugnons.


55. mail-réconciliation - le 24 août 2002


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© chocolat-bleu

La paix : seulement quatre petites lettres et pourtant si pleines de conflits et de guerres. Les humains ne semblent pas capables de vivre sans se faire la guerre. Sans guerre, l'homme ne se sent pas vivant, il s'étiole, il s'ennuie, il meurt de faim. Sauf que je continue à ne pas aimer la guerre.

Ne pas aimer la haine ou la guerre ne signifie pas que je nie leur existence. Ça fait partie de la game, que je le veuille ou non. Pas le choix que de faire avec. À petite ou plus grande échelle, vivre c'est apprendre à faire la guerre, et gagner le plus souvent possible. Pourquoi ? C'est pas compliqué : pour avoir la paix...

Un jour j'ai décidé d'enlever mon adresse e-mail de ce journal, j'étais bien naïve. Je déteste la guerre. Je croyais poser un geste de paix. Sauf qu'avec le recul, je réalise que mettre une barrière entre moi et tous les lecteurs, c'est comme faire sauter un pont en temps de guerre : t'empêche tout le monde de passer, pas juste l'ennemi. Mais j'étais si fatiguée de lire les mails de X. au contenu déplaisant sinon carrément menaçant, je ne voyais pas les choses sous cet angle.

Couper la communication c'était un geste de guerre parce que cela m'enfermait, moi, me coupant du contact avec d'autres personnes qui avaient des choses intéressantes à m'écrire et avec qui j'aurais eu du plaisir à correspondre.

Tout ce qui menace, contraint, enferme, détruit, c'est de la guerre. L'hostilité et l'agressivité, ce n'est pas seulement les cris, les coups de poings, le fusil et les missiles. C'est aussi le silence et la résistance passive.

J'ai pas envie de m'enfermer. La guerre, s'il faut la faire, je la ferai. Et je la gagnerai et j'aurai la paix en prime. Promis. J'ai envie de rétablir la communication avec les gens qui lisent ce journal. Un point c'est tout.

C'est à moi de faire le tri dans les mails : certains auront une réponse, d'autres pas. Ceux de X. iront directement à la poubelle. Et si je n'y arrive pas, je demanderai à quelqu'un de le faire pour/avec moi.

Il faut dire que je suis très paresseuse avec les mails. Je réponds rarement le même jour. Il passe parfois des mois avant que je réponde à quelqu'un et il m'arrive d'oublier. Normal. Faut pas s'en faire avec ça.

La correspondance, ce n'est pas un jeu de balle : Tu lances, J'attrape, Je lance, Tu attrapes et Tu relances. Beurk. Je trouve dommage que cette règle bizarre se soit installée pour les mails. Cela doit être dû au mythe de l'instantanéïté. Les mails poing-pong, je ne peux pas. Rien à faire. C'est une calamité. On devrait seulement écrire quand on a des choses à écrire. Pas sur commande ou parce qu'il le faut pour obéir à je ne sais quelle sombre convention. J'ai besoin de temps pour laisser reposer les lettres [mails], réfléchir avant d'écrire. Alors j'évite les ripostes immédiates comme la peste bubonique, le sida ou le typhus murin [ne serais-je pas un peu hypocondriaque, docteur ?]

Le mail est un outil de communication. Il reste à s'en servir intelligemment. Pas facile dans une relation auteur-lecteur, mais cela s'apprend. Ce qui m'a fait changer d'avis ? Ah... J'ai juste réfléchi un peu sur la vie, l'amour, la guerre et la paix.

Tout ça pour dire que j'ai remis mon adresse e-mail sur le journal aujourd'hui. C'est en bas, sur la ligne du copyright. Et un petit bisou de mail-réconciliation, avec ça ?

NOTE DE L'ÉDITEUR :
Attention : Fragile. Ce n'est pas parce qu'elle ne répond pas tout de suite à ses mails qu'elle ne vous écrirai jamais. Il n'est pas nécessaire d'attendre qu'elle vous renvoie votre mail avec sa réponse dessus, point par point... si vous avez envie de lui écrire un mot, même si elle ne répond pas «vite», faites le selon votre coeur, tout simplement. Et si vous lui écrivez des trucs sibyllins qu'elle ne comprend pas, elle fera comme vous : elle haussera les épaules et passera outre [même chose avec les trucs méchants]. Et si vous lui faites la cour, elle rougira un peu mais elle risque fort de ne pas répondre à toutes vos attentes. Pareil pour la pub et autres messages qui n'ont rien à voir avec le contenu du journal.


56. dix heures vingt-six - le 25 août 2002




Montréal. Dix heures vingt-six. C'est la nuit. Toute la journée je fais des choses indispensables et j'attends la nuit en pensant à d'autres choses encore plus indispensables que boire et manger.

Chaque jour contient son lot de secrets et ce n'est que lorsque la nuit tombe qu'il est possible de les découvrir. Quand il faisait encore soleil et que l'après-midi était plein de lumière gris-jaune sur la ville, j'observais sur un écran la migration des cigognes. Elles parcourent toute l'Europe pour descendre jusqu'en Afrique, pas loin de Tombouctou... [mon Tombouctou]. Je dis : je veux y aller moi aussi. Quand est-ce qu'on part ?

Peu après, je dis : je ne pars pas, j'attends. Mais les cigognes, oui. Elles voyagent tout le temps en se faufilant dans les courant d'air chaud qui les portent tout en haut du ciel. Elles se laissent en quelque sorte planer sur des coussins géants pleins de chaleur.

J'aime la chaleur. Ne pourrais-je pas un jour monter sur le dos d'une cigogne et m'envoler jusqu'au nord de l'Europe et ensuite redescendre au-dessus de la Méditerranée jusqu'à Tombouctou, en passant par la Tunisie, et tout ?

Faut pas trop rêver de la Méditerranée, parce que, au-dessus de cette mer, les cigognes ne peuvent pas trouver les courants chauds. Il n'y en a pas. C'est curieux. Si l'air et ses courants y sont immobiles, le temps doit l'être aussi : complètement immobile. Je rêve ?

Toute la sainte journée, le temps se traîne à la vitesse d'un vieux crabe fatigué. J'observe le vol des cigognes qui ne se laissent pas abattre par la Méditerranée trop calme : elles la contournent et passent par le détroit de Gibraltar ou par le Bosphore. Les cigognes sont intelligentes. Certaines se trompent et prennent de mauvais courants ou percutent des fils électriques-machins : Oups, elles meurent. Alors on dessine des petites croix sur les cartes des satellites. On trouve ça triste.

Ce sont des cigognes, très belles et très vivantes. Et personne ne comprend comment il se fait qu'elles se retrouvent en très grand nombre en Alsace, dans le temps de Noël, alors que logiquement, elles devraient être encore en Afrique. Mystère. Le secret des cigognes, c'est peut-être de parvenir à briser un tout petit fil entre l'espace et le temps, pour y faire filer une maille comme dans un bas de soie, une maille à travers laquelle elles peuvent s'échapper.

C'est l'été. Il est dix heures vingt-six. Il fait noir et je rêve à la migration des cigognes. Je rêve à une maille dans un bas de soie. Je lis Duras, je lis :

« Il est dix heures et demie du soir. L'été.

Et puis il est un peu davantage. La nuit est enfin là, tout à fait. Il n'y a pas de place durant cette nuit, dans cette ville, pour l'amour. Maria baisse les yeux devant cette évidence : ils resteront sur leur soif entière, la ville est pleine, dans cette nuit d'été faite pour leur amour. »


57. complètement immobile - le 28 août 2002


Je réfléchis souvent à l'immobilité totale et complète du temps et de l'espace. Est-ce que cette absence de mouvement existe, au moins ? Il faudrait bien que j'y croie, si je persiste à vouloir prouver son existence. Je collectionne donc les signes, les preuves et les indices, même les plus ténus, les plus fugaces. Je les inscris sur des fiches, dans des carnets. Je note. Au jour le jour, je compile mes notes.

Je crois, ou plutôt, j'imagine que je crois, que l'immobilité complète de l'espace et du temps immobile [complètement immobile] représentent le plus grand réservoir de vie et de désir. D'avenir ?

D. m'écrit souvent : « Si Annie Strohem savait combien je l'aime, qu'est-ce qu'elle ferait ? »

Je lui réponds : « Je ne sais pas. Comme je la connais, elle l'écrirait partout : sur les feuilles des arbres, sur les murs des maisons, sur les trottoirs, avec de grosses craies roses, jaunes et vert lime, sur les voitures stationnées dans les parkings, sur le sable de la plage, et sur une longue banderole de mille et un mètres qui sort d'un hélicoptère dessinant des ronds dans le bleu du ciel. Comme je la connais, elle l'écrirait partout. »

L'espace et le temps, la vie et l'avenir, le désir, ne se mesurent pas dans l'agitation et le bruit. Encore moins dans le mouvement et l'exacerbation des moindres passions qui n'ont de passionnant que leur apparition dans la glace. Ni dans les vieilles histoires à l'eau de rose avec des dieux et des déesses.

La vie et le désir sont immobiles. Complètement immobiles. Et ils nous attendent sagement quelque part. Je ne sais pas où. Mais j'ai envie de l'écrire partout : sur les feuilles des arbres, sur les murs des maisons, sur les trottoirs avec de grosses craies roses, jaunes et vert lime, sur les voitures stationnées dans les parkings, sur le sable de la plage, sur une longue banderole de mille et un mètres qui sort d'un hélicoptère dessinant des ronds dans le bleu du ciel.

Oui. De l'écrire partout.


58. intime délire - le 30 août 2002


lanterne chinoise

Intime jusqu'au bout. Intime jusqu'au cou. Écrire l'intime sans rien mesurer, sans rien censurer, elle rêve d'écrire un journal intime publiquement, comme si elle l'écrivait juste pour Soi. Pouvoir tout raconter, tout dire et puis que ce ne soit pas banal, pas faux. Vrai. La vraie vie dans toute sa beauté, dans sa somptueuse souffrance, et dans son incontournable puanteur, certains matins. Non. Faire ça, c'est impossible. Dément. Je ne LA laisserai pas aller jusqu'à l'intime. Le vrai.

L'intime c'est le bazar exotique, les douceurs marines et gourmandes, textuelles, contextuelles, sensuelles et anachroniques, les banalités, les horreurs et l'inavouable. Un voile à soulever sur la vie de tous les jours, quotidienne. Amoureuse. Douloureuse. Tendrement déchirante.

Intime jusqu'au bout ? Intime jusqu'au cou. J'en rêve la nuit. C'est fou, mais oui : il m'arrive de rêver la nuit [dans des rêves noctures pour vraI] que j'écris mon journal. ELLE est folle, je vous dis.

Je cherche une solution à ce mal. Questions par-dessus questions. Aujourd'hui, je dis : j'écris tout. Je dis tout. Et puis j'avance. Je recule. Un mot. Un deuxième. Non. Un autre. Non, pas celui-là. Celui-ci ? Pas terrible. Celui-là alors ? Aaaaarf, vaut mieux pas.

Au bout du compte ils se demandent : que fera-t-elle ? Il s'agirait [not so evident, not so easy] de trouver le moyen de faire ce que je veux, comme je veux sans trop de fla fla. De bla bla. Lâcher du lest. Faire des bulles, des ronds dans l'eau. Bloub. Bloub.

Le paradoxe s'annonce follement et proprement vertigineux. J'explore. J'examine la dissection du matériau profond qui me laisse froide. Impartiale. L'intime ? Elle peut bien l'écrire, après tout, cela ne me concerne pas puisque cela ne regarde personne. Alors quoi ?

Écrire l'intime, tout l'intime, sans aucune contrainte ni censure, puis le lancer sur les ondes et trembler de cette inconséquence, de cette complète indécence. Violation du privé au profit du public. Je jure que je jouerai le jeu. Je jure devant la grande assemblée des absents à soi-même. Promis. Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Écrire, c'est écrire. Comme aimer, c'est aimer. Inutile de jurer. Je refuse de jurer. Je retire ces mots qui sont là.

Dernières entrées dans les petits numéros du mois, du jour et de l'année toute entière. La soupe est en train de se faire et il la verse dans des assiettes creuses avec une grosse louche. Je dépose les prémisses de mes mots comme ils inventeront les prémices de l'amour dimanche prochain :

Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au coeur
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur

Si on doit se construire l'intime à coup de bols de soupe, autant que la dureté des pois qui lui donnent sa consistance soient cassés pour qu'on en voie le ventre, la chair et la nudité totale.

Je sème des grains de pavot sur les planchers de bois de l'appartement. Vin rosé. Les planchers qui craquent et mon sang qui coule depuis des lunes n'en finissent pas de coaguler sous le soleil exactement et je dîne : soupe de pois cassés, poulet tériyaki, riz basmati, fraises avec de la crème fraîche et du sucre. Blanc. Vertige et frissons sous le gros soleil et la lanterne chinoise rouge. Rouge cerise.