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12. le délicieux bruissement du silence - le 01 juillet 2002


J'ai déménagé l'ordinateur face à la fenêtre, je l'ai placé sur une longue table qui divise le bureau en deux dans le sens de la largeur, juste un peu en avant des deux colonnes si ostensiblement corinthiennes.

Face à la fenêtre, donc. Celle avec des vitraux, et qui s'ouvre sur les hautes branches d'un vieil érable. En plus d'avoir une meilleure qualité de lumière pour écrire, chaque fois que je lève les yeux de l'écran, je vois et verrai toujours cet arbre et les rayons du soleil et les agitations du vent dans les feuilles ou la pluie et les orages. Je me sentirai mieux. Et en prime, je recevrai sur moi de l'air frais qui entrera par la croisée ouverte.

Lu sur grosse.fatigue.free.fr, une histoire de «vacanciers [qui] partent en vacances.» :

Il y a des images qui provoquent un certain dégoût quand on sait qu'en août les rues sont vides souvent et qu'il reste des livres à boire, des bouteilles de rouge aux étiquettes mystérieuses, quelques copains bavards malgré les enfants qui nous épuisent. Mais j'exagère.

Fin de la citation. Ce que j'aime, c'est le silence que ça laisse quand les vacanciers sont pas là. Et c'est ça le plus beau. Sans jamais écrire le mot silence, tout ce que GF décrit fait tellement de bruit que ça parle du silence et que je suis arrivée en bas de la page en écrivant ouf! dans ma tête. Ce dont j'ai le plus besoin en ce moment c'est de silence. Le silence de la nature avec le bourdonnement des mouches, le bruissement des fougères, et le glissement de ma barque sur la rivière glacée. Les vacanciers seront bientôt tous partis et Montréal va pouvoir respirer un peu. Surtout que ces jours-ci, le Festival de Jazz bourdonne pas mal fort.

goûter la nature
© chocolat-bleu

J'ai passé la journée d'hier à faire ce que j'avais écrit le matin. Mais je l'ai fait autrement. Je me suis amusée à regarder le ciel pour voir si je verrais pas arriver un ange. Je me suis amusée en arrosant mes fleurs qui ont toujours soif ces jours-ci : c'est à cause de la grande chaleur et du soleil. J'aime arroser les fleurs, parce que j'en découvre ainsi des nouvelles chaque fois, de toutes petites pousses qui luttent pour se faire une place avec les autres. Certaines se referment et meurent parce que leur vie est finie. Savez-vous que j'ai une plante (dans le vrai jardin, en bas) qui s'appelle Éphémère ? C'est une Tradescantia virginiana et ses fleurs sont violettes. Je l'ai plantée ce printemps. Les petites fleurs violettes s'ouvrent le matin et durant l'après-midi, c'est fini, les pétales se replient et forment des bourses rondes, on dirait qu'elles se recueillent pour trouver une nouvelle vie. Jamais on ne les voit se faner et tomber mortes sur le sol. Et puis le lendemain, ça recommence avec de nouvelles fleurs, jamais les mêmes. Comme si les fleurs mortes donnaient naissance par en dedans aux fleurs vivantes. Ce foisonnement me plaît, ce recommencement incroyable, terrible, cette vie Immédiate, Courte, Parfaite, je la sens. Je me plais à croire que je suis capable de me métamorphoser en Éphémère, pour vrai. Et j'ai fait des confitures de fraises et le soir, de la confiture de griottes.

Cuthbertia ornata

J'ai pas avancé dans Épiphanie et ça m'est égal. J'ai trouvé une image d'Éphémère (celle-ci, c'est la Cuthbertia ornata) que © Paul Rebmann m'a autorisée à publier sur cette page.


13. un jeu, pour jouer - le 02 juillet 2002


Cette chaleur qu'il fait dehors est divinement agréable. J'ai pas envie d'écrire, mais de jouer.

Il y a quelques semaines, par curiosité, pour voir un peu ce qui amène les gens vers Le journal de Script quand ils cherchent dans Google, j'ai relevé la liste des mots qu'ils avaient tapés. Voici les 33 premiers. Ça devait être au mois de mai ou quelque part par là. J'ai pas noté le jour mais j'avais conservé cette liste dans mon cahier à reliure spirale, le cahier de bord pour mes bidouillages informatiques autodidactes. Je la recopie ?

  • anaïs nin
  • datura drogue
  • gynecologie speculum sexe
  • «what a piece of work» shakespeare
  • toges noires
  • inventer des proverbes
  • fille ingénue nue
  • amour muguet
  • script
  • le temps du muguet
  • photos érotiques
  • les images des papillons
  • fleurs sauvages jaunes
  • bien photographier les fleurs et insectes
  • que faire ce soir
  • how to kill yourself
  • je cherche l'amour
  • brouillard épais «3 mots»
  • où sont mes lunettes
  • cycle des pucerons
  • script
  • l'hommage à rosa luxembourg
  • parole d'amour
  • image de sorbier
  • animal renard
  • tournesol et fleur
  • forêt avec les loups
  • télécharger logiciel pour regarder loft story
  • script
  • estampes japonaises
  • jour et nuit je pense à toi
  • web cam dans la maison
  • jonquilles

C'est fou, on recopiant ces mots ici, j'écrivais mentalement une réponse pour chacun. C'est quoi mes réponses ? OK. Je vous les mets entre crochets.

  • anaïs nin [envie de relire Venus Erotica]
  • datura drogue [ben laden, touche pas à mon datura]
  • gynecologie speculum sexe [pap test en retard, Emma sera pas contente]
  • toges noires [ça ferait un beau costume d'Halloween]
  • inventer des proverbes [et quoi encore ?]
  • fille ingénue nue [un autre beau costume]
  • amour muguet [que cette page du 1er mai 2001 est donc populaire... petits malins]
  • script [qui ça?]
  • le temps du muguet [ça devient redondant]
  • photos érotiques [des mots qui mènent à une table avec une nappe blanche :
  • quel plaisir j'ai eu à faire cette page !]
  • les images des papillons [allez donc jouer dehors des fois]
  • fleurs sauvages jaunes [cherchez des pissenlits ?]
  • insecte jaune
    © chocolat-bleu
    bien photographier les fleurs et insectes [y'a que les anges qui savent faire ça]
  • que faire ce soir [surtout pas à moi qu'il faut le demander]
  • how to kill yourself [aucune idée... du fourmicide ?]
  • je cherche l'amour [pas moi]
  • brouillard épais «3 mots» [je donne ma langue au chat]
  • où sont mes lunettes [pas dans mon journal en tout cas]
  • cycle des pucerons [odyssée dans le ventre d'une araignée]
  • script [encore ?]
  • l'hommage à rosa luxembourg [le cri de l'oie sauvage, l'envol]
  • parole d'amour [...]
  • image de sorbier [rouge]
  • animal renard [vous croyez que ce sont les renards qui ont inventé les courbes de C majuscules ?]
  • tournesol et fleur [soleil et sexe]
  • forêt avec les loups [michel folco]
  • télécharger logiciel pour regarder loft story [un petit virus avec ça?]
  • script [overdose]
  • estampes japonaises [je cherche toujours le kimono bleu pâle pâle avec des ...]
  • jour et nuit je pense à toi [moi aussi]
  • web cam dans la maison [d'alice au pays des malices de levi's carroll]
  • jonquilles [narcissus jonquilea]

C'était juste un jeu, pour jouer. Pour trouver ça drôle [lire : comprendre] il faut presque avoir lu le journal de Script dans son intégralité et s'en souvenir [almost].


14. chaleur [bis] - le 03 juillet 2002


Il fait très chaud, mais pas « trop chaud ». J'aime la chaleur intense et l'humidité. Et le soleil. Il suffit de quelques minutes au soleil pour que mes taches de rousseur ressortent.

Depuis quelques jours, pourtant, la chaleur est si intense qu'elle vous prend à la gorge, exactement comme si vous avanciez trop près d'une cheminée. Quand cela devient trop chaud : on suffoque un peu.

Quand j'étais enfant, il y avait une énorme fournaise au bois dans le sous-sol de la maison. Et la chaleur montait aux étages supérieurs par des grilles en métal d'un mètre carré. En plein hiver, quand il faisait très froid et que cette fournaise chauffait au maximum, j'aimais m'installer debout sur la grille et je restais là le plus longtemps possible, dans les vagues ondoyantes de la chaleur, jusqu'à ressentir cette sensation d'étouffement et de faiblesse me ramollir le ventre et les jambes, jusqu'à ne plus pouvoir tenir, jusqu'à la limite du supportable; c'était quelque chose de très bon, de très sexuel, exactement comme ce que je ressens maintenant, dans cette chaleur qui fait fondre mes dernières pensées rationnelles.

Les gens ne parlent pas de ces choses-là. Ils se plaignent de la température. Elle est là, la véritable obscénité, elle est dans ce refus politique et hypocrite de reconnaître l'intelligence du corps, ce que nous goûtons quand tous nos sens sont en éveil.

Et c'est comme ça, sur ces grilles-là, que j'ai tout appris malgré moi, tout ce que je pouvais entendre, tout ce qui se disait à l'étage au dessous. Des choses que se racontaient les parents ou les grands une fois que les petites oreilles étaient montées se coucher. Des choses qui faisaient battre mon coeur très vite. Des secrets.

La petite fille qui aime la chaleur est toujours là. Elle n'écoute pas mais elle entend tout. On peut tout lui dire et elle ne le répétera pas. Elle sera loyale. Muette.

Je lis et j'écris. Je réfléchis. Je suis cette femme qui vit seule, et qui écrit. Chaleur. Sueur. Des petites gouttes d'eau perlent sur ma lèvre supérieure, juste à l'endroit où pousserait la moustache si j'étais un homme.

Je suis une femme. Quand j'écris, je suis une fleur. Retenir une chose, une seule chose : dans la vie, elle continuera à faire ce qu'elle désire faire, écrire ce qu'elle désire écrire, aimer qui elle désire aimer. Écrire à qui elle désire écrire. Elle est douce et rebelle. N'écoutera aucun conseil. Quand elle écrit, elle est une fleur.


15. Central Park - le 04 juillet 2002


Écrire ce que je fais au moment où cela se fait reviendrait au même que d'arrêter le temps. Jouir du moment et le capturer vif pour immédiatement, instantanément, le mettre en mots. Le reste du temps je ne peux jamais écrire que ce qui est mort, ce qui est déjà vécu, passé - terminé - . Cette envie qui revient tout le temps d'écrire dans le journal pendant que je fais quelque chose, d'écrire - absolument tout - , de trans-crire, de traduire les sensations, l'événement, le parfum. Non pas bêtement écrire pour écrire : « en ce moment je fais l'amour », mais laisser les mots sortir du corps anéanti de plaisir [par exemple]. J'écris ceci sur un banc de Central Park. Sur le banc à côté de moi : une jeune femme dans la vingtaine, très troisième république, écrit son journal; à droite, un acrobate qui grimpe dans les rideaux rouges, très cirque du soleil, est installé à dix bancs plus loin et promène sa caméra sur les images, choisissant soigneusement à l'avance celles qui deviendront ses souvenirs de voyage. En face, un terrain de football (?) piqué d'arbres en fleurs. J'écris ces mots le lundi premier avril 2002 à Central Park, assise parmi les jonquilles jaunes, blanches, les bourgeons vert tendre, le soleil, et les joggers.


16. un délire bleu, au miroir - le 06 juillet 2002


Écrire un journal c'est un peu comme se regarder dans un miroir. L'objet peut être une belle surface polie avec un cadre doré ouvragé, ou encore très moderne et sans cadre du tout. Les anciens miroirs étaient en métal et aujourd'hui on fait les miroirs avec du verre étamé. L'objet sert à réfléchir la lumière, à refléter l'image des personnes ou des choses.

Quand on se regarde dans un miroir, on dit parfois : se mirer. Se mire-t-on dans son journal ? Et comme les miroirs, existe-t-il un journal déformant, grossissant, de poche, mural, un journal ameublement, une psyché ? Pourrait-on parodier Mallarmé et dire : Ô journal ! Eau froide par l'ennui de ton cadre gelée... ?

Si je pousse un peu plus loin l'analogie, je me demanderai s'il pourrait y avoir un journal ardent comme il existe un miroir ardent, sorte de miroir concave qui peut faire enflammer des objets par la concentration des rayons solaires. J'aime cette image.

On trouve aussi des miroirs magiques, qui sont censés faire apparaître des personnes ou des choses absentes; et des miroirs aux alouettes qui sont des engins composés d'une planchette mobile munie de petits miroirs que l'on fait tourner et scintiller au soleil pour attirer les oiseaux. Cela nous fournit donc deux autres possibilités : le journal magique où on peut tout faire apparaître, et le journal aux alouettes pour attirer les vrais oiseaux avec des plumes... J'aime moins le sens figuré, mais ça aussi, ça doit bien exister quelque part !

Specularia perfoliata

Dans mon petit jardin sauvage, j'ai trouvé une nouvelle fleur, elle est bleu-violet. Elle se nomme Specularia perfoliata et pousse partout ici, sur la côte est du Canada et des États-Unis. Cette fleur a un très joli nom en anglais, c'est la Venus's Looking-glass (© Daniel Reed). Les noms de fleurs ont quelque chose de divin et d'un peu fou : Miroir de Vénus ! Et c'est à cause d'elle, c'est à cause de cette fleur-là que j'ai vécu ce petit délire matinal au miroir : un délire bleu.

Je crois sincèrement que la plus belle page de journal [de vie] ne sera jamais écrite car elle est écrite depuis toujours dans le secret de mon coeur. Et toutes les autres pages sont une tentative ultime d'écrire celle-là, d'écrire l'essentiel, le plus beau, ce qui compte au moment où je le vis, le jour qui passe. Seul celui qui est près de mon coeur et qui partage cette vie que je vis dans la grande maison avec des planchers de bois qui craquent peut la lire sans que j'aie besoin de la mettre en mots. On ne pourrait jamais écrire «vraiment» tout ce qu'il y a dans le coeur. C'est toujours le plus beau qu'on écrit pas, cette lumière qui est en dedans et qui s'allume parfois.


17. dedans - le 07 juillet 2002


La sensualité, je dirais que c'est une sorte d'intelligence du corps, et c'est quelque chose de beaucoup plus que sexuel. Peut-être pas «plus que», mais c'est nécessaire dans la sexualité et dans toute la vie aussi et sans la sensualité, on ne peut peut-être pas avoir une vie sexuelle très satisfaisante.

C'est cette intelligence du corps qui nous fait trouver du plaisir à manger, à respirer les bonnes odeurs, à respirer de l'air pas trop pollué, à apprécier la nourriture saine et bonne au goût et à la manger avec des gens parce que manger est avant tout un acte social, convivial.

C'est aussi avoir envie de prendre des bains pour nettoyer et soigner le corps et qu'il sente bon «un peu plus» que son parfum naturel, c'est savoir quand et comment il faut porter des vêtements doux et chauds qui protègent du froid, de la chaleur, et de la pluie, et tout ça.

Tout seul, on a moins envie de prendre soin de soi, on a moins faim [ou trop faim parfois] et on assimile ou métabolise moins bien, c'est prouvé scientifiquement (?).

Avec une sensualité éveillée et bien aiguisée, on peut sélectionner des aliments qui ne sont pas avariés ni o.n.g.isés, qui nourrissent et permettront au corps de rester beau et en santé, pour ensuite lui permettre de humer le parfum qui nous mettra en appétit; et la sensualité c'est aussi la vue et l'ouïe, le plaisir de voir et d'entendre qui permettent de jouir des déplacements et des bruits lents ou vifs comme l'éclair et transparents d'un insecte ou d'une feuille et du vent; c'est mes mains qui touchent une grosse roche, ou des étoffes soyeuses, et qui glissent dans mes cheveux pour les enlever de sur mes yeux quand il vente trop fort.

Sauf que je crois, pour le savoir d'instinct depuis toujours, que si la dimension sexuelle n'est pas là, tout cela n'a pas beaucoup de saveur, la vie n'est rien de bien intéressant.

On peut survivre, bien sûr, on se fixe un but et on se dit un jour... on tient le coup parce qu'on se dit, parce que l'on croit et ça c'est plus fort que tout, que loin devant il se produira cette étincelle, c'est obligé. La vie est là pour ça.

Je veux parler ici de l'amour et du désir qui donne à l'être humain cet élan vers le haut, cet élan pour grandir et avancer à force de penser mourir et de renaître tout de suite après. C'est ce qui nous permet encore et toujours malgré les déceptions d'être crédule et d'aimer l'élu du coeur forever, celui qui me tend les bras pour aimer et protéger.

Le corps aime bien aussi une certaine routine, quelque chose qui s'inscrit dans le temps qui passe. La sensualité pour moi, c'est un peu tout ça. C'est tout ce qui ne se voit pas et se passe en dedans de moi.


18. les mots sont comme des oiseaux qui voyagent - le 08 juillet 2002


Quand j'écris ici, je ne fais rien de plus que coller des mots sur un écran d'ordinateur. Immédiatement je peux les lire. Ensuite je les fais voyager jusque sur un réseau où ils sont captés et relayés et recopiés sur d'autres écrans d'ordinateur où d'autres lecteurs que moi peuvent les lire le même jour, dans la minute qui suit.

Ce n'est pas comme sur le papier. Sur l'Internet, les mots sont comme des oiseaux qui voyagent. Ils s'exposent un moment aux regards et puis ils disparaissent. Les mots-écran sont in-tangibles, on ne peut les toucher du doigt, ils n'appartiennent vraiment à personne. Sur certains écrans, ils ne peuvent même pas être lus. Et si je les retirais du réseau, ou si quelqu'un les détruisait, ils ne seraient plus là, ils n'existeraient plus à part dans la mémoire des gadgets qui stockent et cachent les textes.

Un homme est mort : son corps n'est plus que poussière
Et les siens ont disparu de cette terre
C'est un livre qui fera revivre sa mémoire
Dans la bouche de celui qui le lit.*

Quand j'écris sur du papier, je ne fais rien de plus que coller des mots sur du papier. Mais ce papier pourra être recopié plusieurs fois et devenir un livre et se retrouver un jour entre les mains des personnes qui le liront et il se retrouvera sur les rayons d'une bibliothèque. Il voyagera ainsi partout dans le monde porté par des feuilles. Il pourra être noyé, brûlé, ce sera un objet véritable avec un corps et un âme. J'aurais beau essayer, je ne pourrais jamais retracer et retirer de la circulation les livres que j'ai écrits. Si je publie une deuxième fois le même livre, je pourrai toutefois apporter des modifications au texte initial. Un auteur a le droit et le devoir de faire les changements qu'il veut à ses propres textes. Comme un lecteur a le droit de comprendre comme il veut le texte qu'il est en train de lire.

Cependant, les mots que je colle sur l'écran de l'ordinateur, ceux de l'Internet, peuvent-ils être les mêmes que ceux que je colle sur le papier pour en faire des livres ? J'ai longtemps pensé que oui. Et depuis peu, j'ai compris que non.

Et depuis que j'ai compris cela, je remets en question l'écriture telle que je la pratique sur l'internet. Je médite ici uniquement sur la sorte d'écriture qui est la mienne, sur ce que j'écris, moi. Mon commentaire n'analyse pas et ne vise pas le contenu des publications des autres auteurs de journaux et de blogs. Chacun fait ce qu'il veut, comme il veut, selon ses objectifs et ses capacités à gérer la chose. Si j'écris mes réflexions aujourd'hui, c'est tout d'abord pour m'aider à y voir un peu plus clair et en même temps éclairer mes lecteurs sur ce qui se passe.

Donc, je réfléchis et médite sur la nature de me textes, et sur les échanges avec les lecteurs, sur ce que je transforme en mots et au destin qui attend ces mots. Ce n'est pas pour rien que j'ai suspendu la publication du Journal de Script. Je veux bien sûr le déménager dans mon nouvel espace où se trouve scriptocentris.org. Mais il y a autre chose : plus j'y pense, plus je crois qu'il sera nécessaire que je révise attentivement le Journal avant de le republier. Je suis la seule responsable de ce que contient ce journal. Il n'est pas là pour écrire l'histoire, surtout pas. Ce n'est qu'un journal, une infime partie de mon histoire à moi, de ma vie et ce n'est pas moi. Ce sont des mots.

Quand on écrit un livre, on a le temps de construire le manuscrit, de le relire après l'avoir laissé déposer, de sorte que, lorsqu'il devient public, on a eu le temps de le peaufiner et de prendre une distance critique permettant de mesurer l'impact de la diffusion de son contenu pour soi et pour les autres. Sur l'Internet, avec un journal, ce temps de réflexion est aboli. Et je ressens cela comme un manque de liberté. S'il faut livrer de l'instantané et ne plus jamais y toucher, autant me résigner à écrire des banalités, du n'importe quoi. Autant écrire autre chose, et c'est ce que je fais depuis peu, j'essaie de trouver une alternative viable, une autre façon de faire. Peut-être que je ne trouverai rien. J'essaie, j'expérimente. Je publierai probablement une édition révisée et commentée du Journal de Script. Je dis probablement, parce que aujourd'hui, je ne sais pas. Je fais le point.

insecte sur une feuille
© chocolat-bleu

Je préfère la lecture d'un livre à la lecture à l'écran. J'ai le choix. Je choisis la paix du corps et du coeur. Je choisis de goûter la nature tous les jours de ma vie. Parce qu'en dehors de tout cela, qui n'est rien en comparaison avec la beauté du monde, juste une poussière d'étoiles, la vie est belle. Si belle. J'ai un grand herbier dans lequel je colle des feuilles et des fleurs sauvages que je recueille et dont je note les noms en latin, avec la date. Souvent, je le feuillette et je regarde mes trésors. Parfois, il arrive que certaines feuilles ou fleurs brunissent et pourrissent. Celles-là, je les enlève. Ce journal est comme mon herbier, d'une certaine façon. Si quelque chose pourrissait, il me faudrait l'enlever. Les choses mortes ne m'intéressent pas, elle doivent retourner à la terre. Redevenir poussière. Il n'appartient qu'à moi de faire ce geste de les jeter, à moi et à personne d'autre.

_____________
* par un scribe de l'Égypte, vers 1300


19. la mer, l'amour, les vacances - le 09 juillet 2002


Dans la chaleur de la nuit je me lève. Toute seule dans cette grande maison, je souris. Il fait noir. Je sors sur le balcon et je regarde en haut. Je ne vois pas les étoiles. Dans le ciel, de gros nuages roulent. Le ciel n'est pas complètement noir et je ne vois pas les étoiles. Je ne vois pas la lune non plus. Le jour va bientôt se lever. Fera-t-il soleil? Un gros camion passe sur la rue et coupe en deux le silence de la nuit, comme un jeu de cartes. Pourquoi je ne dors pas ? Je ne sais pas. Le silence se réinstalle dans la maison, épais et doux. Je ne fais pas de cauchemars. Ce n'est pas de l'insomnie si je me lève la nuit. J'ai simplement envie de voir la nuit. Il se passe des choses étranges, bizarres et ça ne me touche pas. Quelqu'un m'a écrit pour me parler d'une histoire drôle, une drôle d'histoire, et je n'ai pas ri. C'est une histoire triste. La forêt qui brûle ne devrait pas partir en fumée. Le feu dans les arbres c'est triste. C'est très beau et très triste. J'ai encore envie de partir très loin à l'autre bout du monde pour sauver les arbres de la forêt.

Mouche sur une fleur jaune
© chocolat-bleu

Et si je partais ?

C'est le matin. Je ne suis pas partie cette nuit.

La nuit, je ne pars pas. Je veux voir les étoiles et les étoiles sont parties. Je retourne dans le lit, je brosse mes cheveux. Je dors.

Mouche sur une fleur jaune
© chocolat-bleu

Je bois un thé sucré. Le soleil brille comme de l'eau qui rêve de caresser mon corps. Je prends un bain parfumé aux huiles essentielles : Lavendula angustifolia, la fleur de lavande, Chamaemelum, la camomille, et Citrus reticula, la mandarine.

C'est l'après-midi. Je sors acheter des abricots. Je prépare un bol de thé et je l'apporte avec moi dehors. Je m'asseois et j'ouvre mon livre. Je lis Les petits chevaux de Tarquinia. Je mange des abricots et je bois du thé. Cet été, je lis et relis Duras. Certains de ses livres, je ne les ai jamais terminés. D'autres, je les ai lus une, deux et trois fois et je veux les relire encore. Et il en reste quelques uns que je n'ai jamais lus. Aujourd'hui, depuis samedi, jeudi, je ne sais plus quand, Les petits chevaux de Tarquinia sont entrés dans ma vie avec la mer, l'amour, les vacances. Il arrive que je ne puisse pas lire plus d'une page à la fois. Je dépose le livre. Je le reprends quand mon coeur bat moins fort.


20. un rêve insane - le 10 juillet 2002


Un soir d'été, je regarde les étoiles. Le ciel n'est pas noir, mais bleuté, d'un beau bleu profond, un bleu qui laisse voir des traînées de nuages blancs qui se font transporter par le vent, des nuages tout effilochés sur les bords comme sont représentées les ailes des anges sur les vieilles images saintes avec des petits Jésus assis dans les bras de leur maman. Il est de ces images comme de ce rêve insensé que je fais quand je dis qu'il se pourrait bien que ma vie ne finisse jamais. Insensé au sens de ce qui n'a pas de sens. Je préfère le mot : insane, ce rêve est un rêve insane parce qu'il n'est pas raisonnable. Insane est un mot superbe et on ne le dit pas. Peut-être parce que le mot vient de l'anglais et que ça joue dans les phobies bizarres des gens qui ont peur de perdre leur langue. Chaque langue évolue et s'enrichit en puisant dans les autres langues. Insane est donc un mot français qui fut emprunté à l'anglais en 1784 et le mot anglais fut emprunté au latin insanus : littéralement, ce mot qualifie ce qui n'est pas sain d'esprit, ce qui est contraire à la saine raison. Ou encore, ce qui ne présente aucun intérêt, les inepties : Ils étaient gavés «d'une télévision stupide, de journaux insanes». (Sagan) J'aime l'idée que les mots voyagent.


21. quand le corps écrit - le 11 juillet 2002


Je me suis levée avant l'aube encore ce matin. J'aime travailler pendant la nuit, mais pas quand la nuit commence. Pas ces jours-ci. Parce que c'est l'été, et que je pense à la mer et aux vacances, je ne dors plus comme avant. Les premières heures de la nuit, quand je tombe de sommeil, je me réfugie dans mon lit et je reste là, je me laisse emporter dans le noir sombre et je m'endors, et ensuite, quand les rêves se terminent et que finalement j'émerge de ce flottement du corps dont je ne saurais me passer, le deuxième pan du rêve m'entraîne avec lui dans le monde des mots et des images et c'est à ce moment-là que j'ouvre l'un ou l'autre de mes carnets ou cet ordinateur qui ronronne comme un chat. J'entends une corneille crier (croasser?) en passant devant la fenêtre ouverte. L'air est frais, presque froid. Je fais le café. J'apporte le bol fumant ici et je le bois à petites gorgées en laissant descendre la pensée de mes lèvres jusqu'à mes doigts qui tapent en cadence rythmée. D. m'a dit au sujet de ce journal : «ce sont des mots qui viennent de votre corps». Je n'ai pas réagi. Il y a parfois des remarques que j'entends qui me prennent par surprise et je reste muette, comme saisie. C'est vrai. Quand j'écris, c'est ce corps qui écrit. Mais pas toujours. On ne m'avait jamais dit quelque chose comme ça.


22. la vie continue - le 13 juillet 2002


Script va bien. Je sais que des lecteurs s'inquiètent. Les petits souris qui dansent autour de mon lit la nuit et qui font craquer le plancher de la chambre me l'ont dit ce matin. Elles m'ont traitée de fainéante parce que je n'écris plus aussi souvent et aussi longuement qu'avant. Elles m'ont dit de penser aux deux ou trois lecteurs qui attendent peut-être et qui pourraient croire que je suis en train de procéder à l'opération « fourmicide » de la page 9, mais offline. Script avaler de la poudre comme Emma Bovary ? C'est pas sérieux. Script va bien, très bien. Et elle est heureuse. Infiniment.

Je suis là. J'ai moins de temps pour le journal, mais il n'est pas question d'abandonner, et puis j'ai pas fini mon livre. J'avance. Je profite des beaux jours et du soleil. Et j'ai encore des fleurs à arroser. Et des tas de belles images à coller sur mes pages en gris et blanc.

Il est bien joli le « haîku ...tidien » de Morgazilla. Si je l'ai découvert, c'est parce que j'ai enfin trouvé la clé pour accéder [lire] ce blog haïkien[?]. À chaque fois que j'allais sur ce site, les caractères étaient géants et le bloc de texte disparaissait sous la colonne de droite. Je repartais bredouille, déçue. Et puis soudainement, tout à l'heure, j'eus une idée [ça m'arrive] : j'ai cliqué sur View, puis sur Text Size... Le crochet était à Largest [je fais pas exprès pour les mots anglais, mon ordi est en English]. En sélectionnant un caractère plus petit, normal, disons, je peux lire tout Morgazilla. Et ses haïku[s?]. Belle découverte. Juste à temps pour le 14 juillet.

Chat en gris et blanc
© chocolat-bleu

Et puis il y a ce chat gris et blanc qui va manger et dormir dans la cour avec de la mousse verte. C'est un chat errant qui accepte de se laisser caresser. Son poil est rugueux. Les chats aiment dormir à des endroits différents. Quelqu'un sait pourquoi ? J'irais bien faire une recherche sur Google, mais je ne peux pas parce que j'ai encore un truc ou deux sur le feu et puis j'ai pas fini mon livre et j'ai des fleurs à arroser. Et des tas de belles images à coller sur mes pages en gris et blanc.





23. des bas à couture ? - le 14 juillet 2002


Je lis Niels Lyhne, ce roman du grand poète danois Jens Peter Jacobsen, traduit par Tiina Nunnally. Je lis, assise dans un fauteuil vert en rotin sur le balcon, au soleil. Je porte une tunique de soie indienne blanche, teintée très légèrement d'un roux un peu safran. Je suis nu-pieds. J'ai noué mes cheveux sur la nuque avec un large ruban de satin imprimé de motifs multicolores bleu foncé, rose pâle, orange et prune. Je ne peux pas lire longtemps, le soleil me brûle les yeux. Je laisse tomber le livre et je rêve.

Dans ses Lettres à un jeune poète, Rilke avait conseillé à Kappus de lire les livres de Jacobsen. Il lui avait écrit, le 5 avril 1903 :

« Vivez quelque temps dans ces livres, apprenez-y ce qui vaut, selon vous, d'être appris ; mais surtout, aimez-les. Cet amour vous sera mille et mille fois rendu, et quoi que devienne votre vie, il traversera, j'en suis certain, le tissu de votre être, comme une fibre essentielle, mêlée à celles de vos propres épreuves, de vos déceptions et de vos joies. »

Au chapitre trois de Niels Lyhne, Jacobsen décrit quelque chose de magnifique, le désordre de la chambre d'Edele : « ...and farther away lay a pair of leaf-brown stockings, one of them rolled up, the other spread out flat, revealing its shape and the reddish seam along the leg. » Ce qui est magnifique, en plus de cette écriture unique, c'est que je retrouve dans ce désordre les bas à couture que j'ai cherchés partout avec O. ce printemps.

Sur le balcon d'à côté, ma voisine a transplanté des fleurs sauvages violettes et des fougères dans des paniers suspendus et des grands pots. Je rentre chercher de l'eau pour arroser mes fleurs qui commencent à courber la tête. L'air tiède s'infiltre sous ma tunique et me rafraîchit le bas du dos en caressant ma peau moite. Je sais que je lirai toute la journée.


24. l'intime beauté - le 15 juillet 2002


On se demande si on a le droit d'observer les fleurs d'aussi près. Celles-là, ce n'est pas possible. Elles sont trop belles. Elles ne mesurent que 7mm.

Voir d'aussi près la nature, cela me bouleverse. Avons-nous le droit de capturer des images comme ça ? Les fleurs n'ont-elles pas le droit elles aussi de s'aimer dans le plus grand secret ? Peut-être que c'est l'émotion devant tant de beauté qui me fait dire ça. Les fleurs ont-elles besoin d'intimité ?

petites fleurs rouges vues de près
© chocolat-bleu

Je me dis que oui. Qu'il ne faut pas troubler, pas déranger la vie des plantes, ni celle des animaux. Ni celle des humains, d'ailleurs. Mais au moment où l'on regarde cette image, les petites fleurs rouges avec des enveloppes vertes poilues ne sont déjà plus de ce monde. Nous devenons ainsi des spectateurs privilégiés de leur fascinante splendeur. Avec nos yeux, nous ne pouvons que voir, regarder. Rien de plus.

Les papillons se posent aussi sur les fleurs et ils les regardent sûrement à la dérobée en s'abreuvant de nectar. Ils font comme nous ? Ils doivent avoir de fort jolies prises de vues. Mais ils ne se doutent pas que pendant qu'ils se nourrissent de leur suc, les fleurs secouent sur leurs ailes une partie de leur pollen, une fine poudre qu'ils vont transporter à leur insu sur une autre fleur.

Je le savais bien que tout ce beau monde-là faisait l'amour pendant que nous les observions comme des voyeurs pervers... Sauf qu'en transportant des fragments d'images ici et là, nous faisons un peu comme les papillons. Nous butinons pour donner aux fleurs une autre vie, une vie nouvelle. Celle de notre sensualité.


25. des mots qui ont traversé le temps - le 16 juillet 2002


Matin gris. La brume et l'envie de rien. Nausée. Ouvrir les Sonnets à Orphée au hasard et recopier la première strophe pour rien, pour faire quelque chose de concret. De vrai. Écrire, cela devrait toujours être : écrire des mots qui ont traversé le temps, et rien d'autre. Les autres mots n'ont aucune valeur. Oui. Recopier cette strophe. Ensuite, la lire :

« Veux la métamorphose. Ô sois plus que fou de la flamme,
ce qu'elle te soustrait se transforme en elle avec faste ;
l'esprit qui trame et trace et se rend maître du terrestre
n'aime rien d'une ligne autant que son point d'inflexion. »

Ce qui est bien avec le fait d'écrire les codes html à la main, c'est qu'il faut ajouter des petits signes à l'écriture, et ça lui donne l'air un peu folle, ça lui enlève son ridicule sérieux, quelque chose de sa dureté tragique. Écrire le html ajoute à la dimension jeu de l'écriture. Ça donne du plaisir quand l'acte d'écrire n'en est plus un, parfois.

Je lis les mots de Rilke, je lis la métamorphose de Daphnée. Matin gris-blanc. Ce matin jai mal à ce livre que j'écris, qui est écrit, et que j'essaie de métamorphoser en objet cohérent et intéressant pour d'autres yeux que les miens.

La pile désordonnée de feuillets barbouillés d'encre noire est là. À côté d'elle, une autre pile faite de plans, de griffonnages, de listes d'idées. Des notes.

Quand le jour se lève, quelle pile je prends ? Nausée. Envie de balancer l'ordinateur par la fenêtre. Et puis éclater de rire et prendre un billet d'avion. Partir pour Tombouctou.


26. un parfum prégnant - le 17 juillet 2002


Un jour, je m'en souviens, Érika m'a dit : c'est bon des fraises avec de la crème et beaucoup de sucre. Blanc.

Et ce jour-là elle m'avait aussi parlé des violettes sauvages, les Viola riviniana. Elle aimait le parfum prégnant des petites fleurs rouges et sauvages qui ne vivent pas longtemps. Elle cueillait les fleurs, elle les respirait et elle mettait les fleurs dans son cou, comme on fait avec les petits chats. Après, elle sentait la violette, couleur fraise des champs.

Érika disait que cette couleur, c'est une couleur qui n'existe presque pas. Parce que c'est difficile d'être une fleur rouge. Rouge. J'ai appris hier que même les appareils photos les plus sophistiqués n'arrivent pas à capturer cette couleur-là et certains roses aussi. Est-ce que ce sont nos yeux qui ne voient pas la bonne couleur des fleurs, et que seule la machine à faire des images peut la capturer parce qu'elle les approche et les regarde de très près, de beaucoup plus près que nous ? Je ne sais pas.

Viola riviniana : violette sauvage

C'est exprès qu'elle disait le mot capturer. Elle sait bien que cela n'a pas de sens, on ne peut pas capturer la couleur. La couleur, ce n'est pas du gibier. Elle aime ce qui n'a pas de sens et qui n'est pas visible pour les yeux. Le rouge, c'est la vie, la mort, la joie, l'enfance. Je ne peux pas résister à cette couleur-là. L'enfance ne me quitte pas, surtout la nuit, quand je rêve à l'amour absolu, impossible.

Un jour, je raconterai peut-être la suite de l'histoire des sept petites filles. Celle que j'ai gribouillée dans le cahier caché sous le matelas, quand j'étais petite. C'est pour parler encore un peu des sept petites filles tristes que je connais et qui avaient lu trop de livres et que chaque jour je faisais arriver tout ce qu'il fallait dans l'histoire pour ne plus les entendre pleurer.

Cela se passait dans une colonie de vacances, un été de je ne me souviens plus trop quelle année. Mais le temps n'a pas d'importance. Le temps n'existe pas. Pas plus que l'événement. De toutes façons, je me souviendrai toujours de tout.

Tout ce qui subsiste de tout cela, de cette enfance-là, en juillet 2002, ce sont les petites fleurs rouges, les Viola riviniana. Leur couleur et leur parfum prégnant. Et les fraises rouges, très rouges, avec de la crème et du sucre. Blanc.


27. mille ans et quelques fleurs - le 18 juillet 2002


Le temps file. L'été avance. J'ai beau crier et écrire tous les jours que le temps n'existe pas, il reste que je le vois filer, comme tout le monde. L'été 2002 passe trop vite, beaucoup trop vite. Et puis j'ai un gros problème sur les bras : Script a envie de tomber en amour, mais pas n'importe quand, elle veut ça pour l'été 2002.

Je ne sais pas trop quoi lui dire. Parce que jusqu'à maintenant, elle a vraiment pas eu de chance. Elle devrait peut-être se méfier de son coeur : peu de temps après être tombée en amour, elle tombe raide morte. Paf. J'exagère ? Presque.

D'après ce que j'ai lu dans son journal, elle avait même pas le temps de dire Ouf que le grand amour était déjà parti. Pfuitt. Envolé. Elle pleurait un peu, beaucoup [pas toujours], elle criait qu'elle en avait marre, parlait d'arrêter d'écrire ce «maudit journal» [parfois elle arrêtait pour vrai, %$#@#**, arf] et puis quelques jours après, elle recommençait de plus belle à sourire à la vie et à ses fleurs... C'est à n'y rien comprendre !

Script n'a probablement jamais eu la chance de rencontrer quelqu'un qui ait envie de fermer les yeux et de dire je t'aime, comme tout le monde, quelqu'un qui ait envie de la protéger et d'en prendre soin comme elle sait prendre soin de ceux qu'elle aime. Mais je suis folle de dire ça. Tout le monde n'a probablement pas envie de dire je t'aime. Tout le monde n'a surtout pas envie de fermer les yeux et de se laisser soigner et bichonner quand il est mal en point, tout le monde a peut-être plutôt envie de crever tout seul dans son coin; et tout le monde a peut-être pas envie d'aimer et protéger sans rien attendre en retour. Et puis se donner, tout donner, simplement parce qu'il en a envie, c'est impossible, c'est l'amour absolu, détaché, et c'est trop rare.

Et Script me dit : c'est ben beau ton blabla, mais moi, je fais quoi, moi ? C'est pas avec tout le monde que j'ai envie de tomber en amour, c'est avec un homme ordinaire, gentil, normal.

Bien vu. Mais j'ai pas trop envie de me prononcer là-dessus. Love and writing Project, on sait pas trop ce que c'est, mais c'est pas le Courrier du coeur.

Tout ce que je sais, c'est que l'amour, ma chère Script, ça pousse pas en dessous des feuilles de chou. Si t'en veux faut te faire travailler un peu le zigouillou qui te sert à réfléchir. Ferme les yeux un peu, par exemple. Tu sais ce que je veux dire ? Non ? Ah, elle comprend jamais rien. L'amour, tu te le donnes à toi en premier et puis tu élargis un peu le cercle autour de toi, tu aimes, tu aimes, et tu rêves, tu fais ce qui te fait du bien, l'essentiel, et puis tu laisses s'éloigner le reste, les affaires qui te font mal, et puis après, un beau matin [ça peut être aussi la nuit] tu vois l'amour briller dans le soleil, l'amour qui fait du bien. Et le soir, tu regardes les étoiles du monde et tu sais qu'elles brillent pour toi. Et si tu peux continuer à rêver en te demandant si t'es pas en train de rêver, que c'est trop beau, eh bien c'est ça l'amour. Forever

C'est simple. C'est juste que des fois, ça prend mille ans. Mille ans et quelques fleurs.


28. la nuit et le jour - le 19 juillet 2002


Au mois de février, un jour que nous marchions ensemble au bord de Méditerranée, Marie m'a parlé du jour et de la nuit. Elle m'a dit que la femme ressemblait à la nuit.

Quand elle m'a parlé de ça, j'écoutais le plus intensément que je pouvais et j'avais conscience que je n'enregistrais pas tout. Je ne saisissais pas tout. Marie fait des réflexions très profondes et complexes et avec la mer dans les oreilles, les goélands qui volaient partout, je me sentais attirée par ça et absente aux mots et quelque chose tremblait en dedans de moi : je craignais de ne pas me concentrer suffisamment pour comprendre ces paroles que je sentais importantes; alors je me suis mise à les absorber doucement pour les laisser s'implanter en moi au fur et à mesure que Marie les prononçait d'une voix calme et comme appuyée sur le rythme de nos pas qui s'imprimaient dans le sable pareil à du sucre granulé blanc.

Ce jour-là, Marie m'a dit que la femme ressemble à la nuit et que l'on peut aussi comparer l'homme au jour, mettant ainsi en opposition les pôles contraires qui semblent se repousser mais qui s'attirent et qui sont complémentaires : le noir silence de la nuit et la vibrante lumière du jour.

En comparant la femme à la nuit, Marie me parlait de la féminité, du secret, du silence de la vie que la femme porte en elle, et de ce non-dit, le caché en dedans, le sauvage et le couvé ; elle parlait de cette mer trop calme, la colère qui ne sort pas et qui peut être implacable tant elle ne semble pas exister, de notre relation torturée à la mère, elle parlait des enfants que l'on porte et qui nous déchirent le ventre, par opposition à ce qui est masculin, viril et extérieur, primitivement violent, qui construit inlassablement, qui discute et s'impose et impose et tue et bat comme une loi le jour et qui est pourtant aussi tendre sauvage doux et désarmé qu'elle. La nuit, la femme, n'a pas de loi, elle rêve et elle aime le contour flou des choses. Ce ne sont que des symboles, des images, et pourtant...

fleur jaune
© chocolat-bleu

Pourtant, le jour attend la nuit. La nuit attend le jour. Sans la nuit, le jour n'existerait pas, et sans le jour, il n'y aurait pas de vraie nuit. Les deux passent-ils leur vie à se chercher et à s'attendre ? Oui. Et cette attente est la plus douce, c'est l'espoir, les préparatifs de la rencontre de chaque soir comme une première fois de tendresse. Le jour court inlassablement après la nuit, le désir. Et la nuit accueille le jour en elle comme son seul désir. Ils ne se disputent jamais vraiment. Ce n'est pas nécessaire parce qu'ils sont profondément complices : entre eux, tout affrontement est impossible, vain.

Pendant la nuit, le jour reste là, il ne s'en va pas et il s'endort simplement auprès de sa femme. Il a besoin d'elle pour refaire ses forces. On ne peut pas le voir, lui, parce qu'il fait trop noir, et c'est à ce moment-là que le femme l'aime et le protège le mieux. Et pendant le jour, chacun fait ce qu'il a à faire : l'un s'occupe du soleil et l'autre des étoiles.

Depuis que Marie m'a parlé de la nuit, moi aussi, j'ai commencé à rêver au jour et à la nuit. Et puis à observer, méditer, pour finalement découvrir que le jour aime tellement la nuit, qu'il ne veut jamais la laisser : il entre en elle, il se cache en elle. C'est ce qu'il fait de mieux.

Et certains soirs, même si la nuit sait que le jour dort, elle a envie de lui chuchoter d'autres mots à l'oreille. Elle veut continuer à lui parler pour lui dire de rester encore un peu avec elle, espérant qu'il ne soit pas déçu qu'elle rentre plus tard, certains soirs et qu'il soit tout seul en train de l'attendre, elle sait qu'il avait peut-être envie de parler, de la prendre dans ses bras. Elle sait qu'elle aura toujours envie d'être là, avec lui.

Et elle ne peut pas s'empêcher de s'inquiéter un peu pour lui, le jour, quand il est loin. Il a son travail, des milliers de choses à faire, des tas de rêves et de désirs à habiter. Mais il a probablement parfois besoin de refaire ses forces en allant se réfugier dans le sommeil, dans les bras du crépuscule, son ombre à elle qui s'avance vers lui tout doucement. Dors, dors, je veillerai sur toi, lui chuchote-t-elle dans son coeur. Et si tu te réveilles et que tu as envie de parler quelques minutes, je serai là, je semble dormir, mais en même temps je veille sur toi.

Ainsi, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, en tout temps il peut me réveiller et j'écoute son silence, je lui ouvre les bras. J'ouvre mon coeur au jour qui se lève.


29. un seul homme - le 20 juillet 2002


J'entends chaque jour des histoires terribles qui arrivent et qui sont le fait de personnes méchantes, de la haine. Pourquoi tant de haine ? J'ouvre un livre et je tombe sur le passage suivant : «...il suffirait d'un seul homme digne de ce nom pour que l'on pût croire en l'homme, en l'humanité ».

homme_nu.jpg

J'entends les gens dire des phrases terribles, meurtrières ou défaitistes, et j'en lis un peu partout. Il ne faut pas perdre espoir. On ne se rend pas compte. Pourquoi la haine ?

Je me dis que s'il existe un seul homme digne de porter le nom d'homme, alors il faut le défendre contre la haine insensée et barbare qui condamne en bloc un peuple tout entier. Car si un seul homme digne de ce nom existe, nous n'avons pas le droit de haïr ou de punir tous les autres. Pas le droit.

Je ne veux pas dire qu'il faille renoncer à la justice et à la paix. Loin de moi cette idée. Je ne veux pas dire non plus qu'il faille abdiquer devant certaines politiques et idéologies. Je sais ce qui fait du mal, ce qui rend pauvre, ce qui abrutit, je le sais. Malgré l'indignation que les gestes de haine provoquent, je cherche à comprendre l'envers de la médaille. Le pourquoi de la haine. Parfois je me dis que le fait d'appartenir à un groupe social donné, ou encore d'adhérer à une cause, de croire très fort à une religion, à une politique ou à une idéologie conduit à sécréter de la haine. La source de la haine serait là ? Dans les blocs d'idées et de croyances tricotées serrées ? Possible. Terrible.

Je crois qu'il n'y a rien de pire que la haine en bloc, sans discernement. C'est un mal qui ronge le coeur. Si je regarde en moi, je ne trouve pas de haine, pas la plus petite parcelle. Je pense que ça va à l'encontre de ma nature. Et si un jour j'en venais à ressentir de la haine, je me dirais que je suis atteinte, blessée au plus profond de l'âme. Alors je chercherais à guérir ça le plus vite possible. Suis-je épargnée par les sentiments de haine parce que je ne prie ni ne combats sous aucune bannière ? Je ne sais pas. Ce que je sais c'est que je n'ai pas de véritable pays ni de patrie et que ça ne me dérange plus. Avant ça me fatiguait et me blessait que le Québec ne soit pas un pays. J'ai réfléchi et je me suis détachée de cette question-là. Le nationalisme et les autres ismes, c'est pire que du poison. Mes ancêtres ont été tués, déportés, décimés, colonisés; on a survécu, sangs mêlés. Sans haine ? Je n'appartiens à aucun peuple et ça ne me dérange pas. Cela n'a aucune importance. J'appartiens à la terre, au monde. Le monde ne nous appartient pas. Ma langue maternelle n'est pas reconnue comme une langue ? Pas grave. Je parlerais, s'il le faut, dans n'importe quelle langue, même mal, parce que j'ai besoin de communiquer avec mes semblables et surtout de les comprendre quand ils me parlent. J'aime. J'aide mes proches à faire pareil, à être bien et à vivre en paix avec eux-mêmes et les autres, c'est tout ce qui m'importe.

Je plains les personnes qui souffrent de trop haïr, je les plains. Elles ont besoin de réconfort et de guérison. De compassion aussi. Je crois par-dessus tout qu'on ne répond pas à la haine par de la haine. Pour moi, ce serait comme la peine de mort, on ne peut pas. Pas le droit de tuer, pas le droit.

J'écris, j'écris, j'arrive au bas de cette page et je constate que je ne peux qu'effleurer le sujet, je ne peux même pas l'explorer à fond, l'épuiser, car tout cela me dépasse et m'échappe. Alors j'ai besoin de continuer à réfléchir, comprendre cet énorme gâchis. Il suffirait pourtant d'un seul homme. Et d'un peu d'amour. De l'amour comme la pluie qui tombe dans le bas de mon dos, sous le parasol. Et comme cet arc-en-ciel de mon samedi soir sur la terre.


30. blog ou journal ? - le 21 juillet 2002


Je me suis levée avec une envie folle de prendre congé de journal, de faire l'école buissonnière. Si. De ne pas écrire et de faire des choses, des tas de choses que je n'écrirai pas. Des choses que je garde à mûrir dans le silence de mon coeur. Et je les ai faites.

Avec tout ça, il est déjà 17 heures... et j'ai encore des choses à faire. Donc, je reviendrai tout à l'heure pour une petite page de blog. Si, si.

Je me dis que si des blogueurs purs et durs ont parfois l'impression de glisser dans le diarisme, la diariste pourrait bien avoir aussi envie, certains jours, de se laisser glisser dans le blog. Alors ce soir, je vais bloguer. Juste pour le fun. Pour voir si le blog me va comme un gant. Et parce que j'ai envie d'essayer le bidule à bloguer de Movable Type pour concocter une belle petite soupe de liens. À suivre...

05:09 PM


nid d'oiseaux The Birdhouse Network : Tree Swallow

Le plus beau « blog » jamais vu, celui qui écrit au jour le jour ce que voit la camera.

06:39 PM


Et puis non. Après le blog des oisillons, y'a rien qui fait le poids. J'ai fait un tour sur les blogs, les journaux, les listes de blogs, j'ai tapé toutes les combinaisons possibles sur Google. J'ai lu, j'ai vu, je suis vaincue. Toute cette avalanche de bloggage me donne le vertige. Donc, je bloguerai pas davantage. Deux liens pour une même journée, c'est quand même pas mal...

Le plus drôle de toute cette histoire, c'est qu'après avoir tout lu [almost] ce qui s'écrit sur le blogueur ou sur le diariste, je constate que je ne «pratique» ni l'un ni l'autre «genre».

\*Tant mieux\*. Je peux aller me coucher maintenant ?

09:09 PM


Sinon, j'ai bien aimé la journée parenthèse de plinecake :

Une journée parenthèse, vide, un vrai trou béant entre un matin et un soir. Je ne sais pas décrire le néant, alors c'est encore une brève, ne m'en veuillez pas.

Ça c'est du blog comme j'aime.


31. le ciel et la mer - le 22 juillet 2002


mer_et_ciel_jak.jpg

La mer a la couleur du ciel et des nuages,
Le ciel communique avec l'univers.
Si la mer a la couleur du ciel,
Peut-être que la mer est le sang de l'univers ?

Il existe aussi un monde secret, caché sous les mots et les images, un voyage au centre de la vie : Bonjour étranger, d'où viens-tu ?

07:28 AM



Je dois aimer bloguer, finalement. Voilà que je blogue. J'y crois pas moi-même. Pas grave, ça va me passer. Je jure que je tiendrai pas deux jours. J'arrive fatiguée. J'ai travailé comme une folle sur mon roman toute la journée. Ça roule. Cherché le mot leechee dans tous mes dictionnaires. Pas trouvé. Sur Google : lychee. OK.

Cherché dans les blogs si quelqu'un parle des lychees. Bingo ! J'ai trouvé : bitter lychee

C'est merveilleux. Un lychee blog.


32. une maison pour les oiseaux - le 23 juillet 2002


Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,
Promener mon esprit par de petits desseins
Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise,
Méditer à loisir, rêver tout à mon aise,
Employer toute une heure à me mirer dans l'eau,
Ouir, comme en songeant, la course d'un ruisseau,
Écrire dans les bois, m'interrompre, me taire,
Composer un quatrain sans songer à le faire...
[Théophile de Viau]


Quand j'ai lu ce petit poème qui a pour titre : Élégie à une dame, j'ai pensé tout de suite à Karl. Je sais, je fais peut-être un lien vers La Grange.net, mais aujourd'hui, je ne blogue pas. Fini. Terminé, je blogue plus. J'ai envie d'écrire au quotidien, juste pour écrire la vie et le temps qui passe. Pour le plaisir. Sauf que sans blog, je crains de m'ennuyer de mon nid d'oiseau...

Théophile de Viau n'est pas un poète très connu. Je l'aime bien. Il a vécu au XVIIe siècle. C'était un protestant libertin qui fut emprisonné, exilé, brûlé en effigie et qui connut les faveurs et l'inconstance du Prince. Tout compte fait, ses contemporains l'admirèrent pour sa spontanéité, sa diversité, qualités peu communes en son temps, semble-t-il. On raconte que le beau Théophile était léger, libre, insolent, qu'il prenait des risques et qu'il était fait pour être aimé. Il en mourut à 36 ans.

Je me demande s'ils ont mis de nouvelles images de la webcam. Mais si je blogue pas, est-ce que je peux quand même aller voir sur le site de Birdhouse Network ? Juste une fois ? OK. J'y vais.

nid_23_07_02.jpg

Aujourd'hui, les oisillons ont faim. Très faim. Ils ont le bec tout grand ouvert. Ça doit être un sacré travail pour la mère oiseau. Et le père aussi, les deux sont occupés tout le temps à remplir les grands becs affamés. Loi de la Nature. C'est ça l'amour. Être là quand l'autre en a besoin. Aimer et protéger. Les oisillons ont l'air d'être quatre ou cinq. On voit la mère qui passe la tête par le trou. Pit, pit, pit. Tais-toi pis mange. J'ai téléchargé le plan et je construirai moi-même cette maison d'oiseaux en bois. Projet de vacances. J'espère avoir un nid avant la fin de l'été.

Ça va être ça, mon Love and Writing Project : faire une maison pour un couple d'oiseaux qui auront des petits. Et puis aimer mes petits oiseaux, les regarder grandir et en même temps écrire leur histoire jusqu'au jour où ils vont apprendre à voler, puis s'envoler. En attendant, je vais surveiller la webcam du nid des petits oiseaux bleus de l'ouest, les Sialia mexicana, en Oregon.


33. une maison pour les oiseaux [bleus, si possible] - le 24 juillet 2002


Toujours dans mon projet de construire une maison pour les oiseaux [bleus, si possible], j'ai trouvé des plans et toutes les informations dont j'ai besoin à cette adresse : Birdhouse Network : Features of a Good Birdhouse. Pour tout dire, j'ai craqué pour ce que font ces gens. C'est génial.

Le plan que j'ai choisi est assez facile à réaliser. Un plancher, quatre murs et un toit en pente... J'ai le bois, les clous, les vis et la scie à découper. J'ai tracé les lignes et je suis prête à commencer mais j'ai rien pour percer les trous. Et sans trous, il y a impossibilité matérielle d'installation pour mes zoziaux bleus car ils ne pourront jamais entrer. Me voilà avec un joli problème sur les bras.

Chéréflissons. Comment percer un trou de 5cm de diamètre dans une planche de 1,5cm d'épaisseur sans perceuse ? Il doit bien y avoir un machin pointu dans la cuisine qui sait faire ça.

nid de l'Oregon

Les images montrées par la caméra de l'Orégon hier soir m'ont fait rêver encore plus. C'est fou cette histoire. Et tellement beau. On peut voir les têtes toutes bleues. Les petits ont déjà, à 12 jours seulement, atteint 90% de leur poids normal. Je me demande quand ils vont commencer à voler. J'ai très hâte de voir ça.

Je sais qu'en principe j'ai pas trop le droit de copier leurs images. Je sais. Je vois ça comme une sorte de citation, pour faire connaître leur site... Disons que je le fais pour la science. Je vais leur écrire, et comme ça j'aurai moins de problèmes de conscience.

J'aime pas trop l'idée de «piquer», alors autant aller chercher l'autorisation des patrons. Mais au fait, c'est qui les patrons, les oiseaux ou les gens qui tiennent la caméra?


34. le silence du rêve - le 25 juillet 2002


Le silence. Dans la chambre.
Elle aime le silence de la maison en été après que les gens sont couchés. Elle dénoue ses cheveux, allume des bougies. Elle fait couler un bain. Le téléphone sonne. C'est lui. Ils parlent. Elle se glisse dans ce bain comme si c'était un creux entre les grosses roches de la rivière glacée du pays de son enfance. Le bain est bouillant. Tendrement parfumé. Elle lit La pluie d'été.

Dans le lit, les draps rouges sont froissés. Avant d'entrer dans le bain elle les a changés. Elle a mis les draps bleus. Bleus comme la nuit. Les draps ont séché dehors, ils sentent bon la fleur de lavande et le soleil.

Elle reste dans son bain de longues heures. L'eau prépare sa peau pour la tendresse. Elle sait qu'à cet instant précis il rêve d'elle. Il rêve qu'elle lui sourit, qu'elle s'approche, il voit ses cheveux, il les caresse, il voit son sourire et il met ses bras autour de son cou. Il la prend. Sans un mot. Sans décors. Sans détails. Sans rien. Elle se tait.

Dans la chambre, avant de s'endormir, ils parlent. Ils boivent un thé à la fleur d'oranger.

box_2.jpg

Mise à jour de mon mini blog : une maison pour les oiseaux [bleus, si possible]...

Les oisillons de l'Orégon prennent des forces et sont de plus en plus vigoureux. Ils arrivent à marcher partout dans le nid. Ils devraient commencer à s'envoler hors du nid entre le 28 et le 31 juillet ! Dans trois jour ? Déjà ?

J'ai bien avancé dans la construction de ma maison d'oiseaux. Hier soir j'ai coupé le dos, les deux côtés, la façade et le petit plancher (c'est pas grand, 12,5 cm carrés). Le plan est ici. Il me restera ce soir à couper le toit et trouver une solution pour percer le trou, ensuite assembler le tout avec des vis. Et puis je mettrai un peu de couleur. Faudra aussi que je trouve de la nourriture pour attirer des parents, des vers qui s'appellent mealworms, je sais pas ce que c'est : des vers ordinaires, ceux qu'on prend pour aller à la pêche ? Bizarre, ce mot n'est pas dans le dictionnaire...


35. un peu de charabia pour un anniversaire soyeux - le 26 juillet 2002


Vendredi matin. Le 26 juillet est une belle journée. Le 26 août sera aussi une belle journée, encore plus belle. Pourquoi ? Ah ça, c'est mon secret. Un secret que je n'ai pas envie de confier à ce journal parce qu'il est public. Cet espace n'en est pas un pour les confidences. Désolée pour les voyeurs de la chose intime.

Qu'est-ce que c'est que tout ce charabia aujourd'hui ? Je ne sais pas. Love and Writing Project, c'est tout et n'importe quoi sauf un journal intime. C'est tout et n'importe quoi sauf un journal de création au sens strict du terme. Et ce n'est pas un exercice d'écriture. C'est rien, finalement. Rien.

Ce journal existe pour rien, sauf pour me procurer le plaisir de l'écrire. Surtout pas pour jouir du plaisir de l'écriture en tant que résultat. Ce ne sont que des mots qui ne cherchent pas le sens, qui n'ont pas de sens et qui n'en auront jamais.

Il n'y a que le temps : le 26 juillet. Cette page est une mémoire du jour qui passe et il n'en gardera pourtant aucune trace sauf l'inscription de la date et quelques paroles de plus, une autre citation.

Elle, aujourd'hui, elle n'a pas de corps. Elle écrit Love and Writing Project pour se donner la liberté d'aimer et d'écrire. Alors elle aime et elle écrit. Sans se perdre.

Et peut-être qu'elle a envie de lecture. De beaucoup de lectures. Lire, et lire sans arrêt ne laisse pas beaucoup de temps pour écrire et c'est tant mieux.

Et peut-être qu'elle a envie de vivre sa vie. De construire des maisons d'oiseaux et de prendre soin des chats et des êtres fragiles et de les protéger. Dormir douze heures, douze heures non-stop. Vivre et vivre sans arrêt ne laisse pas beaucoup de temps pour écrire et c'est tant mieux.

Elle aime lire les grandes histoires de l'amour et de la mort dans la littérature. Ce matin : L'amant de la Chine du Nord, et ce passage :

Elle était restée là à le regarder, à l'appeler, à lui parler. Et puis elle s'était endormie sur la marche de la porte. Alors il avait tout oublié de sa vie « heureuse », il était allé la chercher à l'autre porte, il l'avait jetée dans le lit et il l'avait rejointe et il avait parlé et parlé, en chinois, et elle, elle dormait et lui à la fin il s'était endormi à son tour.


36. la vie, infiniment la vie - le 27 juillet 2002


Pour commencer, ce beau samedi matin nuageux et pluvieux, un petit moment de plaisir :

Mise à jour de mon mini blog : une maison pour les oiseaux [bleus, si possible]...

nid de l'Orégon

Il s'est passé des choses dans le nid de l'Orégon. Bien des choses. Les oisillons sont âgés d'à peu près deux semaines, et les parents ont déjà commencé à les nourrir par l'ouverture de la porte. Ils n'ouvrent plus simplement leur grand bec assis tranquillement au fond du nid pour qu'on y dépose la nourriture, non, ils doivent aller placer leur tête à l'entrée de la maison s'ils veulent manger. C'est ce qui les prépare à leur sortie éventuelle de la maison pour voler de leurs propres ailes. Ils sont forts, les parents oiseaux, très forts en psychologie.

J'ai vu sur la page des archives que les mâles et les femelles sont de couleur différente. Les filles ont les ailes gris beige et celles des fils sont bleues.

J'ai appris aussi que c'est le père qui a la tâche de nettoyer la maison des sacs de caca des oisillons. Ils sont forts, les pères oiseaux... très forts pour aimer et protéger.


mûres
[les mûres de Claquin.com]

J'avance bien dans la construction de ma maison d'oiseaux. J'ai découpé le toit ce matin et j'ai percé cette ouverture dans la porte avec une perceuse et une petite scie sauteuse électriques empruntées à mon voisin d'à côté. Gentil, ce voisin. Aujourd'hui, tout à l'heure, je fais l'assemblage et l'installation. J'ai le trac.


37. le merle-bleu amoureux - le 29 juillet 2002


Merle-bleu

Sur cette photo, on voit le Merle-bleu de l'Est [Eastern Bluebird, ou Sialia sialis], un proche parent des oiseaux qui se sont installés dans le nid de l'Orégon qui sont des Merles-bleus de l'Ouest, les Western Bluebirds. De ce côté-là du monde, rien de nouveau. J'en ai pas encore vu un voler mais rien qu'à les voir regarder la porte, j'imagine qu'ils n'ont que cette idée en tête...

Pas de chance. Je me suis fait une déchirure au tendon d'Achille [droit]. Quand j'ai vu la blessure, j'ai sorti le dictionnaire de mythologie et j'ai relu l'histoire d'Achille, demi-dieu et petit-fils de Zeus en personne. Après ça, j'ai décidé de guérir cette cheville malade en appliquant à la lettre les conseils de mon médecin. J'en ai pour deux à trois semaines : dope contre la douleur et l'inflammation, chevillère élastique, repos et bisous sur le bobo et caetera : « oui docteur, bien docteur ». Finalement, j'ai bien de la chance...

J'écoute les oiseaux. Depuis hier ils volent autour de la maison. Il fait du beau soleil, alors ça vole. Je regarde les oiseaux voler autour de la maison. J'ai fini de tout clouer et visser samedi et j'ai installé la maison d'oiseaux dehors. J'ai fait attention à mes doigts. Tout est terminé, je n'ai plus qu'à attendre. Je ne me suis pas donné de coups de marteau sur les doigts. Je me demande si les oiseaux n'arriveront dans cette maison que seulement en septembre.

S'ils n'ont pas de maison, ils peuvent venir tout de suite. Moi, je suis prête et je les attends. Elle est belle ma maison, pareille que sur le site, pareille. Elle est en bois naturel, en pin. Et finalement, je n'ai pas mis de couleur. Je suis très contente de ce projet. Ça m'a fait du bien de fabriquer cet objet concret, matériel, de construire la petite maison avec un trou rond dans la porte. Et c'est grâce à un bel oiseau bleu que je l'ai fait, à cause de la webcam et de cette image du nid de l'Orégon qu'il m'a montrée. Jamais je n'avais eu envie de faire ça avant. Je ne savais pas que j'étais capable, et quand j'ai vu ce site, j'ai «compris» ou «senti» que je le ferais, que j'étais capable maintenant parce que autrement, je suis toujours dans l'écriture. Je sais qu'ils vont venir : ils se sont mis tous à chanter autour dès que je l'ai installée. Je rêve d'avoir un nid avec des oiseaux à moi pour les observer et les filmer, je suis égoïste ; je ne comprends pas pourquoi je fais ça, je pourrais déclouer le toit et en mettre un en plexiglass et ainsi filmer les oeufs et les oisillons, ou faire simplement un trou dans le toit pour uniquement l'objectif de la webcam.

J'ai relu l'histoire d'Achille, demi-dieu et petit fils de Zeus ; sa mère voulait à tout prix qu'il devienne invulnérable, alors le jour, elle le frictionnait avec de l'ambroisie et la nuit elle le trempait dans le feu puis dans la mer en le tenant par le talon... (le tendon) donc, Achille est devenu invincible il gagnait toutes les batailles et un jour, lors de je ne me souviens plus qu'elle bataille il a reçu une flèche au talon et tac il est mort. Incroyable ! son seul point vulnérable et il a été blessé là. Ça doit être le destin ou bien c'est une méchante déesse qui avait raconté son secret à ses ennemis.

ligne avec oiseaux qui volent

J'ai mal au tendon d'Achille. Je me repose. Quand je suis couchée dans mon lit, je peux voir la maison d'oiseaux... Tout à l'heure, je me suis recouchée un peu et j'ai vu : ils volent pas loin, ils n'entrent pas encore, ils vont probablement entrer quand je ne serai pas ici. C'est ça les oiseaux. Ils vont d'abord tourner autour [c'est curieux un oiseau] et puis après il se percheront dessus jusqu'au jour où le plus téméraire rentrera et les autres le regarderont.

On dirait qu'ils se parlent dans le ciel, qu'ils se racontent tout et je suis certaine qu'en ce moment, ça discute pas mal fort à savoir qui va s'élancer jusqu'ici. Peut-être qu'ils ont l'Internet et qu'un beau merle-bleu est tombé en amour avec une rouge-gorge de France. Peut-être qu'ils ont passé un bon dimanche. Alors, l'oiseau viendra me voir et il dira : « dis-moi mademoiselle elle est belle ta maison [les oiseaux ont cette manie de tutoyer tout le monde, si si] mais le cable pour la haute vitesse, il est où ? je peux pas brancher mon portable... et ma rouge-gorge, là-bas en France elle s'ennuie de moi. Alors je fais comment moi ? Et puis pour la caméra, il faut installer ta caméra, j'aimerais qu'elle me voie ma rouge gorge chérie à moi...»

C'est vrai, si je leur fournis l'accès haute vitesse à l'internet, il vont venir me voir et frapper à ma porte, tous les oiseaux. Ils diront : « Dis moi jolie demoiselle elle est à louer ta maison ? car ouaouhhhhh elle est belle, en plus le trou est exactement ma taille, j'ai pris les mesures de mes ailes ce matin. » Si je dis à l'oiseau bleu qu'il est très beau, que c'est le plus bel oiseau que j'ai jamais vu, il sera content, mais s'il rougit ça fera quoi ? un oiseau violet ? Alors l'oiseau violet n'osera plus sortir de sa maison car il est tout violet, et après il se dira qu'il va commencer à apporter des brindilles tout de suite et zut zut zut, même ainsi elle pourra pondre ses oeufs. Il prendra plusieurs bains, mais le rouge ne part pas. Alors les bb seront de quelle couleur ???????? rouge, bleu, violet, arc en ciel ? et si il y en a un jaune ? Faudra chercher où se trouve la tache violette...

Parce que le jaune, c'est à cause de l'internet et de la webcam car le soleil était à l'azimut le jour de l'éclosion, et il aura pris un coup de soleil à travers la cam, et perdu ses couleurs, ou encore la rouge-gorge l'aimait plus que les autres et il a tourné jaune, ou bien il sera sorti un jour de pluie, ou mieux il ne veut pas grandir et rester un petit bébé oiseau toute sa vie.

Zut, j'ai mal à la cheville.



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L'image des merles-bleus est de Paul Favreau




38. la fenêtre noire - le 30 juillet 2002


Merle-bleu



Du côté du nid de l'Orégon, c'est triste, l'écran est tout noir. Qu'est-ce qui a bien pu se passer là ? Une grosse chicane ? Ils ont tout balancé par la fenêtre : les oisillons et le nid avec ? Sûrement pas, les oiseaux sont pas aussi fous que les humains. Il s'agit probablement d'un problème technique avec la webcam ou encore d'une panne de courant, un gros orage ? On peut pas savoir.

Alors je vais attendre. J'ai pas grand chose d'autre à écrire ici. Je soigne mon tendon d'Achille. J'ai pas envie de faire du ballet. Ni du jogging, ni de marcher dans les rues et les ruelles de Montréal la belle. Beaucoup de temps pour le livre. Et pour aimer.




39. mon nid à moi - le 31 juillet 2002


Enfin, il ne fait plus noir dans le nid de l'Orégon. J'ai eu peur. Les oiseaux semblent toujours là, comme s'ils avaient attendu la camera pour s'envoler. On dirait que ça dort encore. C'est paresseux des oiseaux ?

Du côté de mon nid à moi, la cheville me fait toujours souffrir. C'est le roman qui en profite le plus. Mais la nuit dernière, j'ai dormi 11 heures. Onze belles heures. Miam. La vie est belle.

08:37 AM


Les petits sont partis aujourd'hui. J'ai ouvert l'ordinateur vers 17 heures et le nid était vide.

Et je ne les ai pas vus quitter le nid. C'est très bien comme ça. Ils n'avaient pas besoin de moi ni de personne pour s'élancer dans le vide, portés par les courants d'air. Aujourd'hui, il y a cinq petits oiseaux bleus de plus dans le ciel de l'Orégon.

Et qui sait ? J'aime rêver qu'ils voleront jusqu'ici et que j'en verrai un se percher sur ma corde à linge bientôt. Possible ? Septembre va arriver. Et au mois de septembre, tout peut arriver.


nid de l'Orégon