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1. chaleur - le 20 juin 2002


Il fait chaud sur ma peau. Il fait chaud dans mon âme. Le coeur fournaise torride jaune orangé enveloppé d'un large ruban de satin violet. Seul le coeur. Seul et plein de tendresse. Ravi par la vie palpitante que fleurit la terre, les gens, la ville. Oh voler comme un oiseau. Ou cheval galopant sur le chemin du coeur. Longue crinière au vent. Tristan embrassant le bout de ma tresse noire. Ardente passion. Faire serment. Ne pas se séparer de la flamme pure. Habiter la maison des rêves impossibles à saisir pour les regards froids inertes. Les regards de poissons morts. Seigneur, ne pas jamais laisser la rivière se détourner de ses rives par les petits morceaux de miroir cassés. Ne pas se laisser fuir et séduire par la verroterie, le toc, l'illusion, ni suivre alice au pays des malices kaléidoscopiques. Ouch. Les étoiles fleurissent la nuit bleue. Elles tendent les bras à la douceur. Lagrima d'amore.

Rosa eglanteria
Rosa eglanteria. Crédits: Dr. Robert Thomas and Margaret Orr, et California Academy of Sciences. Berkeley Digital Library Project

2. couleur - le 21 juin 2002


Devant la maison, les iris de Russie sont en fleur. Dans le coeur, des lignes noires et une tache jaune d'or. Le rosier sauvage, élégamment surnommé Églantier, a pris tellement d'expansion que ses branches chargées de fleurs d'un rose pâle – très pâle, ploient jusqu'au sol. Je pose un tuteur et j'attache le tout en forme de bouquet vaporeux. Sur le sol en dessous, une pluie de pétales odorants. Ça sent mon parfum préféré.


3. peine d'amour - le 22 juin 2002


Un chat qui dort. Les nuages bas. Le ciel gris. Mi alma como las pupilas azules del padre. Escribir. Amar. Aimer et écrire. Mon âme comme les yeux bleu ciel du père. Je place un petit cadre noir avec sa photo prise dans les années trente sur le mur derrière l'écran de cet ordinateur sur lequel je passe des heures à écrire et rêver. Il se tient fièrement dans une pose à la Napoléon, le bras replié sur la poitrine, les épaules droites et rejetées en arrière. Un homme fort, tendre, avec un regard d'acier dans lequel je trouve la force, une grande paix. Quand mon papa est mort, c'était déjà un vieillard usé par une vie trop dure, et moi, je n'avais que dix-neuf ans. Je lui avais demandé de ne pas mourir tout de suite, de rester encore un peu avec moi. Il n'a pas pu, il ne pouvait pas vivre plus longtemps avec ce cancer qui lui rongeait la moelle. Je crois que je n'ai jamais voulu m'avouer que cette mort-là fut ma première véritable peine d'amour.


4. la fête - le 23 juin 2002


Partout, l'air est à la fête. La Saint-Jean-Baptiste, c'est demain, le 24 juin. J'aime ce grand drapeau bleu à croix blanche avec les quatre fleurs de lis blanches dans les coins.

Je suspends le fleurdelisé à la frise de métal noir ornant le balcon qui donne sur la rue. Je décore la maison avec des bouquets de pivoines, je dresse les tables pour ce soir : longues nappes blanches recouvertes des dentelles de ma grand-mère, assiettes de porcelaine bleu pâle et coupes de cristal. Je fais le gâteau au chocolat et j'allume les bougies. Après le dîner de moules et vin blanc, j'irai sur le Mont-Royal avec W. observer les amours des étoiles.

W. aime nouer des rubans bleu marine dans mes cheveux. Avec sa plume, il me tatoue des oiseaux de Riopelle [avec de l'encre de chine bleue] sur les épaules. Demain, nous dormirons toute la journée.


5. rosa eglanteria - le 24 juin 2002


I know a bank where the wild thyme blows, Where oxlips and the nodding violet grows, Quite over canopied with luscious woodbine, With sweet musk-roses and with eglantine: There sleeps Titania sometime of the night, Lull'd in these flowers with dances and delight... [Shakespeare]

Je découvre de belles images de fleurs pour illustrer mes pages. Des jardins fleurissent partout, sur le toit des maisons, dans les fentes des trottoirs. Partout. On ne les voit pas.


6. comme envoûtée - le 25 juin 2002


À l'aube, je me suis fait réveiller par une petite chouette venue hululer près de la fenêtre de ma chambre. Quelle merveilleuse façon de commencer une journée.

La chouette semble installée sur le toit de la terrasse. Je me demande si elle va bien s'entendre avec mon chat.

L'imprimante est programmée pour me livrer les deux premières parties « révisées » du manuscrit cet avant-midi : 316 pages bien tassées. Les cinq autres blocs sont encore sur le disque dur et attendent leur tour sagement. Faudra que je coupe là-dedans, c'est beaucoup trop volumineux depuis que j'ai fait une mise en page [marges et interlignes] correspondant aux normes des éditeurs. Mais j'ai tout mon temps. Rien ne presse.

Un peu fatiguée de la Fête d'hier. Comme envoûtée. Je ne rêve plus que Jack me jette en bas de la maison. Je ne rêve plus que je me perds dans les labyrinthes. Je fais des rêves doux et sensuels. La vie est belle.


7. les fourmis - le 26 juin 2002


Aujoud'hui et hier : nausée. La grande nausée. Physique, simplement. Le corps. J'ai mal au coeur.

Je marchais ce matin dans les petites rues du quartier Parc Extension. Les odeurs des pivoines mêlées à celles des roses sont tellement fortes qu'elles envahissent tout l'air que je respire. J'aime ce parfum d'habitude. Mais avec la grande chaleur et l'humidité, cette odeur est écoeurante.

Il y a encore des fourmis plein la maison.

[21:30], quelle soirée avec toutes ces fourmis qui essaient de se faire un chemin dans la maison et pour monter sur moi sans vergogne comme des sans-gêne. Non mais. Mais qu'est-ce qu'elles ont toutes à courir comme ça ? Qu'est-ce qu'elles cherchent ? Où elles s'en vont si vite ? Doivent courir après des chimères. On dirait qu'elles se multiplient en plus. Donc, il me restait un peu de miel du Jura. Pas beaucoup, juste un peu au fond du pot. J'ai ouvert le pot et je l'ai mis dans la dépense. Depuis, les fourmis se dirigent par là, elles entrent là et restent les pates collées dans le miel. Je me dis que ça doit être bon pour elles de mourir doucement gavées de bon miel du Jura. Douce overdose. Mais quand elles montent le long de mes jambes, c'est moins drôle, ça fait des chatouilles qui piquent, ça m'énerve. J'aimerais bien être en miel et que les fourmis restent collées mortes en bas sur mes pieds, ou quelque part par là ; comme ça, j'aurais plus à me secouer comme un épouvantail en écrivant pour les chasser de sur mes cuisses quand ce n'est pas sur mes bras. Brrr. Ah, ces fourmis. Faudra que je trouve un peu de cyanure. Non, de l'arsenic. Bref, de la poudre anti-fourmi. Mais j'ai horreur de ça, le poison. J'aime mieux leur mort naturelle. Clap, le pied dessus, je les écrase à pieds nus. Hier soir, je lisais tranquillement dans mon lit et elles se promenaient par terre. Clap. Clap. J'en ai tué trois, sept, dix, avec le numéro de mai du Magazine littéraire : Les écritures du Moi. Fait du bien.


8. la vie est belle - le 27 juin 2002


J'apprends des tas de choses nouvelles tous les jours. Il fait un temps merveilleux. La vie est belle, si belle. Je prends tout ce qui se présente. Si je reçois beaucoup d'amour, je reçois aussi du non-amour, la haine de X. Mais cela ne me touche pas. Cela ne m'intéresse pas. Ça va aller. Ça me donnera la chance de me sentir plus forte, plus solide dans ma fragilité. Et de choisir, toujours et encore choisir la beauté du monde. D'avancer vers le haut. Je n'ai pas de haine en moi. J'ai beau chercher, j'en trouve pas. Pas de ressentiment non plus. Pas de rancune. Je ne connais pas ces sentiments. Il n'y a que l'amour. Infini. Vertigineux. L'amour vrai ne meurt pas, il ne mord pas.


9. les fourmis [suite et fin] - le 28 juin 2002


J'ai peu dormi la nuit dernière. Peu n'est pas le mot juste. Entre deux et six heures du matin, j'étais dans mon lit et j'avais les yeux fermés. Avant deux heures, plus précisément entre 22 heures et deux heures du matin, j'ai écrit. Et puis vers deux heures du matin et quelques, je me suis couchée. Je me disais : il faut que je dorme, donc je dors. Un leitmotiv qui me retenait là, enchaînée à ce lit comme pour un voyage forcé au fond d'un container dans un cargo géant sans horaire ni destination, infesté de rats, fuyant un pays où la guerre a tout rasé et espérant au bout de mes peines mettre le pied sur un sol accueillant dans un monde nouveau, doux et civil, que j'étais certaine de voir se lever en même temps que l'aube. Naviguant ainsi, je sombrai dans une sorte d'état trouble comme de la vase. Je m'enlisai là-dedans et je restai là sans bouger presque, la tête incrustée dans l'oreiller, trop épuisée et nauséeuse pour émerger, me lever, et faire quelque chose d'utile. À six heures, je me suis levée et j'ai écrit.

[...]

La chaleur d'aujourd'hui était étouffante. C'est bon.

[...]

J'ai finalement acheté du poison pour exterminer mes fourmis. J'ai pensé à Emma Bovary. S'exterminer soi-même avec de la poudre, c'est plus propre et puis il me semble que ça doit faire moins mal qu'avec un pistolet ou un couteau de cuisine. Si je mangeais cette poudre, est-ce que les fourmis me grignoteraient toute et qu'après elles seraient mortes elles aussi ? On ferait d'une pierre deux coups ?

Image : une diariste du web bouffe du fourmicide jusqu'à ce que suicide corporel s'ensuive comme la grande Emma Bovary, mais en l'écrivant tout le long et de tout son long avec ses dix petits doigts. A-t-on déjà assisté à la mort de la diariste en direct ? Je veux dire live écrite à mesure ? Une magnifique page où la [ou le] diariste décrirait avec foule détails morbides chacune des phases de son agonie sur le plancher du salon, couchée à côté de son clavier pour pitonner et bidouiller jusqu'à son dernier soupir, juste à côté des grosses plantes tropicales pleines de maladies ? Si quelqu'un a déjà vu un journal comme ça sur l'Internet, prière de me laisser un commentaire avant que lesfourmis ne grignotent cet ordinateur.


10. le noir et les étoiles - le 29 juin 2002


Un jour, j'ai écrit dans Le Journal de Script :

La vie m'a appris qu'on a besoin de se brûler vif parfois pour naître à soi-même, s'enfoncer en soi vers le cristal, la fissure. Et soudain de ce grand lac sombre s'envole un oiseau de feu.

En octobre 2001, j'étais amoureuse de Jack et j'écrivais quelques réflexions sur la liberté d'être et de s'exprimer. Quand je relis cette page, je repense à la robe noire, au deuil. Je porte encore beaucoup de vêtements noirs, même en été. Encore hier, en revenant du travail, j'ai rencontré mon image dans le miroir et j'y ai vu le portrait d'une femme en deuil. Pourtant, je ne porte le deuil de personne. Simplement, j'aime le noir, j'aime porter cette jupe noire qui est doublée de satin [noir] avec un corsage [noir] en dentelle sans manches. C'est doux et soyeux quand je marche, ça fait des petits froufrous qui ne s'entendent pas mais je sais qu'ils sont là. Cette jupe est ouverte sur le côté gauche en bas et ça montre un peu le genou. Ainsi, je peux faire des longs pas et avancer plus vite.

Quand je porte du noir, mon visage paraît plus pâle alors je mets du rouge à lèvres plus foncé, plus rouge tendre, et je me maquille un peu plus. Je regarde les fleurs et les nuages, et les feuillages des grands érables de la rue Bernard qui embrassent et lèchent les fenêtres des maisons. Je parle aux bébés et aux petits chiens parce que les gens parlent à leur téléphone.

Et je transporte partout mon grand sac de cuir rouge [sur l'épaule] avec mon journal et plein de livres et des crayons dedans. C'est pour aller lire et écrire au parc en attendant d'avoir mon portable et de transporter Love and Writing Project dans mon sac. Pour écrire dehors en ligne et ne rencontrer que des vraies personnes en chair et en os qui ne savent pas encore écrire sur l'Internet. Je leur dirai que j'écris des histoires. Que j'écris parce que j'aime ça et que tout le reste je m'en fous. Que je ne me prends pas au sérieux. Que j'espère ne jamais être contaminée par le virus de la vanité et de l'autosatisfaction. Et que par dessus tout j'aime vivre, j'aime le noir. Et les étoiles.


11. une question de mots - le 30 juin 2002


J'aime les dimanches. J'ai dormi comme un ange. Il faudrait que j'écrive une définition du mot ange. Pas celle du dictionnaire, non, j'ai envie d'une définition qui exprime ce que je sais de ce personnage aérien, ailé. Imaginaire.

Le dimanche j'aime porter du blanc et allumer des bougies en plein jour dès que je sors du lit. Je fais ça depuis que j'ai quinze ans et que j'ai arrêté d'aller à la messe.

Hasard ou coïncidence ? J'ai retrouvé le Lexique que j'ai écrit et puis laissé [oublié serait le terme plus juste] dans Le journal de Script. J'ai envie de le transporter ici en continuant d'y écrire des mots, ceux de cette année et tous les mots qui ont été importants l'année dernière, et plus précisément depuis que j'ai arrêté d'y inscrire de nouveaux mots : cela doit bien remonter à l'été 2001. Eh oui, le dernier mot inscrit était Disjonction et c'est Jack qui me l'avait donné dans sa lettre du 6 juin.

La nuit dernière j'ai bien dormi comme si un ange avait veillé sur moi. Ce matin, un ami m'écrit et me demande si j'ai déjà vu des anges. Il dit que lui, non, pas encore, alors il attend et il regarde le ciel chaque matin. Il dit : « mais viennent-ils toujours du ciel ? » Je ne sais pas. Je ne crois pas aux vrais anges du ciel avec des plumes sur les ailes.

Avant de m'endormir, j'ai relu mon Lexique. Et puis j'ai «vu» cette évidence que je pourrais l'inclure en annexe au roman, puisque ce sont des thèmes qui s'y retrouvent tous. Ce sont ces mots qui me hantaient quand je l'ai écrit, et puis il s'en est rajouté plusieurs autres en cours d'écriture, que je n'ai pas mis dedans, et qui y attendent une place. Alors c'est décidé, le Lexique sera placé à la fin d'Épiphanie.