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       tome 2 [solarium]

66. corneilles et autres gazouillis

corneille perchée sur une petite barrière, et qui se pose la question si elle doit partir, s'en aller, s'envoler ou crailler un bon coup, le matin du 1er avril 2006

J'aime les matins où je rencontre plusieurs réveils successifs. Le premier pour fermer la fenêtre restée grande ouverte sur le froid de la lune noire et qui laissait entrer avant l'aurore les craillements des corneilles bavardes et souveraines, le deuxième pour récupérer la couette glissée au pied du lit et me rouler en boule par en-dessous, une main sur le sexe et l'autre sur le coeur, le troisième pour me dire j'ai envie de me lever mais je veux encore dormir et enfin le dernier, celui qui m'a décidée à reprendre le fil du quotidien, initié par le gazouillis d'oiseaux dont je ne sais pas le nom mais que j'imaginais minuscules avec des ventres roses ou bleus, ronds comme les sons et chants qu'ils produisaient. J'ai mis la main sur un autre livre de Moravia hier, à la bibliothèque.

Le conformiste *, publié en 1951, et considéré par les critiques comme une oeuvre mineure, un roman raté, sinon « une laborieuse parole », semble cependant avoir bravé la traversée du temps avec sa question, « pourquoi devient-on fasciste ? » Pas évident. L'auteur y répond en scrutant la destinée de son personnage Marcello : « on devient fasciste pour échapper à l'intolérable sentiment d'être différent des autres et comme tel coupable ». Thèse qui ne séduisit personne en son temps, et qui se trouve fort éloignée des questions qui me préoccupent actuellement. Tant mieux, l'effet diversion n'en sera que meilleur.

Je me demande si ces gros oiseaux noirs qui pullulent dans les champs autour de la maison et que je nomme « corneille » ne seraient pas des corbeaux. Cherché un peu dans l'inépuisable internet. Sorti mon magnétophone de poche avec l'idée de faire quelques bandes sonores avec leurs cris aigus pour le journal et aussi pour moi, pour dicter quand je marche loin dehors dans la campagne et que ça écrit, je veux dire que j'ai plein d'idées pour mon histoire et pas le temps de noter et ensuite quand je reviens j'ai tout oublié. Malheur, les batteries ont fondu dedans, le bidule est mort de sa belle mort. Déjà 11 heures et le grand rideau de brouillard sur le fleuve est encore très épais, quand je lève les yeux au-dessus du clavier, je le vois non pas s'élever dans le ciel, mais reculer tout doucement.

Deux autres.

la même corneille qui regarde partout, le 1er avril 2006 toujours la même corneille qui se demande s'il n'y aurait pas quelques poissons d'avril à manger par ici

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Moravia, Alberto. Le conformiste. Traduction de Claude Poncet. GF - Flammarion, Paris, 1985.

auteur : annie strohem
muse : le brouillard
écrit à Kamouraska

67. promenade sous la pluie

arbuste de graminées dans la neige qui a résisté à l'hiver avec toutes ses graines au bord du fleuve sous la pluie le 1er avril 2006

Je suis un peu inquiète. La chatte Lubie n'est pas rentrée. Elle a dû passer la nuit dehors, je n'ai pas vu qu'elle était sortie, je la croyais endormie dans un coin. Mais elle n'est pas dans la maison, ni dans la cave à chasser ses virtuelles souris. Elle n'est pas dehors non plus. Triste matin.

Hier en fin d'après-midi je suis descendue au bord du fleuve, il pleuvait un peu et j'ai marché au vent mais je n'ai pas pu me rendre bien loin car la piste n'est pas encore tout à fait dégagée de cette épaisse neige, dernier vestige de l'hiver, et elle est inondée à plusieurs endroits, ou encore envahie par des flaques de boue. Par chance, j'avais la petite caméra digitale dans une de mes poches. Il n'y avait personne sauf le fleuve et moi. Et tout ça en images. En cliquant dessus, chacune racontera son histoire de plus près...

sous la véranda, pour m'abriter du vent et surtout de la pluie, j'ai vu la pluie tomber et le fleuve et même quelques beaux poissons d'avril, le 01.04.2006 ensuite j'ai regardé vers la gauche et j'ai vu la route et des voitures et la montagne encore coiffée de brouillards et des gros blocs de glace au bord de l'eau alors j'ai levé les yeux devant et c'était l'eau gris bleu et à terre les herbes de mer mortes et encore des glaces épaisses comme sciées au carré par le gel et salies de pétrole et autres restes collants je n'ai pas pu marcher longtemps. devant ce grand fleuve abandonné j'avais les jambes en coton et je suis restée là et après j'ai entendu le cri des oies sauvages. partir zone_01042006_vignette.jpg
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auteur : annie strohem
muse : la pluie
écrit à Kamouraska

68. « t'amener où c'est silence »

l'oiseau avec un ventre rouge, le 3 avril 2006

Il y a quelques jours, très tôt le matin, j'ai été réveillée par des chants d'oiseaux et j'ai espéré ou imaginé qu'ils avaient sûrement le ventre bleu ou rose. Eh bien ils « ont » le ventre rouge, on dit que les plumes de la gorge sont rousses. La photo a été prise par la fenêtre, donc elle n'est pas très claire, dommage. Si j'avais tenté d'aller dehors, ils se seraient envolés. Ce sont des merles d'Amérique, le bec est jaune. Ils chantaient un peu comme ceci :

tchîrili tchir-op tchîrio
tut tut tut
tut tut tut
tchîrili tchir-op tchîrio
tchîrili tchir-op tchîrio
tut tut tut

Mes beaux merles se sont envolés tout de même, comme ce début de printemps. Une mince couche de neige s'est déposée partout comme une fine dentelle, sur l'herbe brunie par le gel, et sur les premières pousses de tulipes qui mesuraient déjà un bon 10 centimètres. Il y a une chanteuse que j'aime beaucoup, Elisapie Isaac. Dans l'album Taima, elle chante en inuktitut, en français et en anglais. Taima, c'est pour moi le silence, et cette chanson [note] qui le porte comme titre. Paroles et musique sont du conteur Fred Pellerin. Pour en savoir plus long sur le sujet, voir Taima project.

Je vais t’amener où c’est silence
Juste pour entendre la murmurance de ta voix une fois
Je vais t’amener où il fait noir
Juste pour voir la petite brillance dans tes yeux un feu
Il y a plein d’affaires qu’on dira pas
Il y en a toujours qu’on dit jamais...

Écrire c'est un peu cela aussi, pour moi, ce désir d'amener l'autre où c'est silence « juste pour... » Et puis toujours ce qu'on ne dira pas. Avec les « toujours » et les « jamais », je m'éloigne du non finito.

Et le courrier,
Astrid m'écrit : « Les photos de votre corneille m'évoquent le tableau de Monet, La pie, je crois... ». Les photos sont à la page 66. La Pie : « un champ, une barrière, des arbres nus, des toits, et ce ciel composé de quelques bandes de blanc variables ponctuées par quelques accents sombres, comme calligraphiés. » Étrange. Celle à gauche en bas de la page est dans la même position sur la barrière. Il y avait un message caché sous la troisième corneille, je me demande si quelqu'un l'a lu.

auteur : annie strohem
muse : le silence
écrit à Kamouraska

69. route barrée

Quand je passe quelques jours sans écrire le journal, depuis si longtemps que cela m'habite, cette écriture-là du journal, je ne ressens plus ni peurs, ni culpabilités, ni manques d'aucune sorte de m'en détourner quelque peu pour butiner ailleurs. Lubie est revenue après quelques jours de vagabondages avec une blesure à la patte, je l'ai soignée, simple nettoyage et la petite plaie, peut-être une morsure, guérit vite mais elle avait saigné et sur le coup j'ai eu peur, elle dort toute la journée pour récupérer de ses fredaines, je ne suis pas inquiète car elle a reçu son vaccin contre la rage et le tétanos, elle doit être protégée, enfin j'espère. Et puis je m'occupe des semis que j'appelle pour rire « mes plantations », seules l'angélique et l'ancolie tardent à germer, elles ont probablement un rythme plus lent, et les autres poussent bien, j'ai déjà repiqué les plants de tomates. J'apprends à laisser le temps faire son travail, je ne fournis que la lumière et l'eau. C'est comme pour l'argent, j'ai abandonné la peur d'en manquer, abandonné la tentation et l'idée de reprendre du travail avec autre chose que l'écrit et ce qui tourne autour. J'essaie de diminuer les dépenses le plus possible, et ce n'est pas facile, chaque jour j'apprends. Et si je veux que mon travail porte fruits, chaque jour j'écris, et je lis pour des recherches, je m'enfonce dans les vieux textes, j'ai repris Plutarque. Je suis totalement obsédée par le sujet de ce livre qui me travaille, et plus je creuse dedans, plus il s'ouvre et je le laisse me posséder à son tour comme si je n'étais qu'un canal dans lequel des milliers de mots sont stockés et qui cherchent à se faire un chemin pour sortir et je note, je gribouille autant sur le papier et ça s'écrit dans tous les sens sur les grandes feuilles blanches de format légal, du papier d'avocats ou de notaires, du papier qui sert notamment à écrire des lois et des jugements et des actes de vente et des testaments, c'est avec ce papier que je me donne le droit de créer des personnages en papier qui vont parler pour moi dans un langage capable de trouver un sens à leur quête, un langage pour dire ce qu'ils n'ont pas su ou pu être. Et le matin je m'installe au soleil soit dans mon bureau, soit sur un coin de la table de la salle à manger, devant la fenêtre ouverte sur le fleuve et j'ouvre le portable, j'ouvre le dossier roman et je tape, je reprends le fil de mon histoire en jetant à peine un coup d'oeil à mes notes comme si elles avaient ce pouvoir de courir toutes seules du papier vers mes doigts. Et ce journal, je lui ai tellement donné, parfois même tout donné, le voilà qui commence à rendre, à me redonner au centuple l'amour par grandes coulées de sang rouge sombre que j'ai versées dedans, il me laisse dorénavant libre d'aller et venir parce qu'il sait que je lui reviendrai toujours. Je suis émue du printemps frémissant à flanc de montagne, chaque matin je découvre de nouvelles pousses, petits cônes verts ou rouges qu'on a envie de croquer, et pour certains, je n'ai aucune idée de ce que c'est et d'autres comme les tulipes ou les crocus je les connais et je devine déjà l'éclat de la fleur à naître.

les tulipes qui s'élancent dehors malgré le froid, le 08 avril 2006

Et puis je vais chercher de l'eau à la source. Avant je faisais plusieurs kilomètres pour cueillir cette eau, je prenais la route vers Saint-Onésime et je montais, montais le chemin sinueux tracé à travers les fermes et les petites maisons de bois et quelques vieilles demeures des premiers colons et défricheurs, encore debout, et juste avant d'entrer dans le village là où il y a l'église blanche d'Ixworth, je prenais un chemin vers la droite et ensuite je tournais à gauche sur le petit rang 5 et de là tout droit sur une route en terre avec plein de trous et des arbres, et des feuilles de tous les verts et des fougères millénaires dans les sous-bois et des petits animaux effrayés aux yeux jaunes qui prenaient la course alertés par le bruit de la voiture. Avec l'odeur si forte autour j'aimais rouler lentement vitres ouvertes malgré la poussière et un jour au commencement de l'hiver je suis arrivée et la route était fermée, il y avait un écriteau avec le mot « route barrée » écrit dessus alors j'ai fait demi tour et j'ai demandé à des gens au village où était la deuxième source dont m'avait parlé Samuel. Personne n'avait trop l'air de savoir où elle était et j'ai cherché, j'ai suivi tous les chemins de terre et pour finir elle était là, exactement sur le rang où j'habite, mais c'est un peu loin et il faut suivre la route jusqu'au bout et à un moment donné le rang se termine et il y a un petit chemin à gauche qui s'enfonce dans la forêt et sur cette route non pavée il n'y a que des arbres et une cabane à sucre et c'est une cul-de-sac avec un camp de bucherons au bout et plein de longues billes de bois empilées autour. La source est située à environ 200 mètres du camp de bucherons. Elle est assez facile à repérer, il y a un petit écriteau blanc qui dit « Suivez l'exemple que la nature nous donne. Gardez cet endroit propre » et c'est signé « Pairs Verts ». Et en retrait il y a un long tuyau rond et blanc soutenu par une petite plate-forme qui descend de la montagne parmi les blocs rocheux. L'eau vive et claire, glacée jaillit de ce tuyau et s'écoule dans un ruisseau et en bas, de l'autre côté du chemin il y a la rivière et ses rapides. Personne n'habite là. Lu ce matin dans le Journal d'Alina Reyes : « Le temps sait ce qu'il fait, si on l'écoute. » [Entrée du samedi 8 avril 2006].

auteur : annie strohem
muse : la source
écrit à Kamouraska

70. le fossé

premiers pissenlits du printemps 2006, découverts sur le bord d'un fossé le 9 avril

Je suis sortie très tôt et j'ai marché longtemps, un peu dans les champs mais je n'ai pu me rendre bien loin, et pas dans la forêt. Pas moyen d'y pénétrer. J'ai vu des pissenlits sur le bord d'un fossé, le versant exposé au soleil, je ne m'y attendais pas à ce jaune vif tout d'un coup. Dans les bois et les champs, j'ai rencontré des grandes plaques de neige pas encore fondue, trop pour marcher dessus sans enfoncer jusqu'aux genoux et pas assez, pas partout, de sorte que même avec les raquettes, ça ne passait pas à cause de la terre et de la boue par endroits. J'ai donc marché sur la route et il y avait ce large fossé avec de l'eau qui tourbillonnait au fond.

Je n'ai pas lu le deuxième livre emprunté à la bibliothèque vendredi dernier, Tender is the night. J'avais adoré Gatsby le magnifique. Et La fêlure, je l'ai tellement tripoté et relu qu'il est tout barbouillé de notes et de soulignés ; certains livres, je les massacre, mais juste quand ils sont à moi. F. S. Fitzgerald fait partie d'une classe d'écrivains à part, que j'aime. Mais comme je veux prolonger mon trempage / immersion dans l'atmosphère Moravia, je retournerai à la bibli tout à l'heure - j'espère que c'est ouvert le dimanche - chercher le recueil de ses romans, pour relectures - et caetera.

Pas très en forme ce matin, comme engourdie, je n'arrive pas à écrire deux à trois mots sans que le bout de mes doigts ne s'emmêlent sur les touches.

auteur : annie strohem
muse : la source
écrit à Kamouraska

71. blog

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[Crédits : Paul Klee : Engel, noch hässlich, 1940, 26. Bleistift auf Papier auf Karton. 29,6 x 20,9 cm. © Zentrum Paul Klee, Bern]


J'ai réouvert mon blog, Marginalia. Ne pas s'attendre à y découvrir un sujet d'un intérêt fracassant comme premier billet, c'est simplement l'annonce du retour de la fille prodigue ; quelqu'un lui cuisinera-t-il le veau gras ?

Tout ça parce que j'ai besoin du support « blog » pour écrire des choses qui n'ont pas vraiment leur place dans ce journal, que je souhaiterais plus intime. C'est le printemps mais il fait encore trop froid pour cultiver mes jardins de légumes de fleurs et de fruits, alors j'en profiterai cette semaine pour mettre un peu d'ordre à mes jardins virtuels.

Hier et dimanche j'ai travaillé dans le Lexique, la présentation est encore en chantier et je suis loin d'avoir terminé le repiquage des mots et définitions. Ceux que la chose intéresse pourront aller voir mais vous serez prévenus, la page est en chantier et il manque le ¾ des mots, et l'entête va changer, et je n'ai pas fini de poser les balises h pour les titres et les p pour séparer les paragraphes et donc tout est en vrac, et plutôt craquant.

c.q.f.d. : Ce dernier paragraphe, c'est exactement le genre de choses qui n'a pas sa place dans le journal mais sur le blog.

auteur : annie strohem
muse : une branche de cerisier
écrit à Kamouraska

72. escapade

plants de tomates paresseuses s'étirant sous le soleil, le matin du 12 avril 2006

plants de Viola tricolor, mes pensées sauvages, le 12 avril 2006

Mes petites plantations progressent bien, j'ai de la chance car je n'ai rencontré aucun problème à ce jour. J'attends patiemment le jour où la terre sera assez réchauffée et « ressuyée », comme disent les jardiniers, pour planter tout cela au jardin. Surtout les « vaillantes » pensées sauvages [Viola tricolor] qui devraient être violettes, blanches et jaunes et fleurir de la fonte des neiges [l'an prochain] à la fin des récoltes. Sur le sachet de semences il est écrit qu'en plus d'être bien belles et encourageantes au jardin, elles sont délicieuses à manger, fleurs et feuilles, en salades, on peut même les boire en tisanes, arôme de thé des bois. Ça donne faim et soif. C'était aussi écrit « germinaton difficile », mais elles ont poussé tout de suite et très dru. J'hésite à le séparer et à les repiquer, elles ont l'air tellement fragiles. Pas comme les tomates qui semblent supporter n'importe quel traitement, sauf le manque de lumière et d'eau.

Hier j'ai passé l'après-midi et la soirée à Québec. Voir du monde m'a fait grand bien, l'apéro sur une terrasse, le dîner dans un restaurant, conversations douces, viande rouge avec frites et bons vins ; dans les rues étroites enfoncées entre les vieux murs il y avait des gens partout, et la bonne chaleur de l'été, et déjà des petits nombrils à l'air, un mélange hétéroclite d'hommes et de femmes d'affaires, politiques, d'étudiants, d'artistes, des looks punks, gothiques, et même quelques Barbies, et des touristes en grand nombre, et sur la rue Saint-Jean, un défilé bigarré et bruyant de jeunes sportifs à bicyclette ou les bras en croix sur des planches et patins à roulettes en plein sur les pavées inégaux, badoum badoum. Cacophonies de couleurs et de rires, quel bonheur que la vie qui bat.

Et puis j'ai passé pas mal de temps à la librairie Pantoute. J'en suis ressortie avec L'histoire de Pi [de Yann Martel, publié chez XYZ en 2003, traduit par Nicole et Émile Martel] que je n'avais pas encore eu le temps de lire, shame on me ; j'ai trouvé un autre Plutarque, Comment tirer parti de ses ennemis, moins épais que mes Vies parallèles, mais construit à la manière d'un catalogue où sont décrits et dévoilés avec humour les artifices des flagorneurs en expliquant comment il est possible de les percer à jour et comment préférer les injonctions de ses ennemis [puisque, dit-il, il est impossible de ne pas en avoir] aux éloges prudents et sucrés de ceux qui nous sont chers. J'ai aussi rapporté Tout dire ou ne rien dire, sur les logiques du mensonge, de Jean-Michel Rabaté, qui enquête sur la question : pourquoi mentons-nous si souvent [dans tout : vie politique et familiale, relations d'amitiés, amoureuses, sexuelles] tout en détestant qu'on nous mente. De quoi lire, réfléchir et remplir bientôt quelques carnets de notes.

auteur : annie strohem
muse : une branche de cerisier
écrit à Kamouraska

73. le doute

On dirait parfois que la vie se passe comme si on marchait le long de murs vermoulus et de longues palissades recouvertes de chèvrefeuille qui laissent passer des mondes entiers de lumières et d'ombres, des murailles patiemment touffues, tantôt paresseuses et lisses comme lézards, rose saumon et dorées, ou blanches et argentées inondées de rivières en diamants couleur de blés blonds, jaunes et vertes et châtoyantes ou rouges avec à leurs pieds des failles et des trous vaseux cendrés et noircis de boue et de gadoue avec des ossements humains et d'animaux tricotés au travers. C'est comme aujourd'hui, j'ai découvert les premiers crocus dans le jardin de cette maison que j'habite depuis novembre et c'est « ma » maison, puisque l'ayant achetée, le notaire m'a remis les titres de propriété ; et c'est une parfaite horreur en soit d'avoir à faire ça, je veux dire pour moi, mettre mon nom sur des choses aussi importantes qu'une maison et des fleurs et des jardins et déclarer leur possession. Cela me dégoûte tout à fait, mais comment faire autrement ? et voilà je ne me résigne pas facilement à dire des choses comme mon jardin, ma forêt, mon verger, ma grange, ma maison ou ma terre, parce que cela ne tient d'aucune logique censée et s'il n'en tenait qu'à moi je déclarerais par édit public précédé de roulements de tambours pour alerter toute la population sur la place du village que dorénavant la terre appartient à tout le monde, et il n'y a que cela de vrai, qu'à cela auquel je crois, mis à part la puissance du rêve et du silence. Et de la douleur, et à la douceur et à la cruauté aussi et à la rage et au corps qui jouit, et à la marche et de l'âme et du bien et du mal et de l'amour passion et à la folie et au feu qui lave et rachète tout, amen. À peu de choses près. Mais avant de déposer ici les deux images du crocus blanc rencontré au jardin en plein soleil et celle de la fleur d'hibiscus rouge croquée au travers de la fenêtre de la cuisine entre chien et loup quand le ciel était d'un bleu, bleu, je dois dire que j'ai rencontré une phrase dans un livre, et ces mots-là ont fait l'effet d'une douche froide sur les reins en pleine canicule : « Choisir le doute comme philosophie de vie, c'est comme choisir l'immobilité comme mode de transport. » [de Yann Martel, in L'histoire de Pi]

auteur : annie strohem
muse : les murs
écrit à Kamouraska

74. au jardin

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Depuis vendredi, d'autres crocus ont fait leur apparition au jardin, à deux endroits. Le premier groupe est installé le long de la terrasse, presque sous le pied d'une vigne qui n'a pas encore de feuilles. Penser à la tailler bientôt.

Je découvre tous les jours des nouvelles pousses, plusieurs sortes de tiges d'un beau vert jaune, et des rouges, qui pointent à travers les feuilles et les herbes mortes, probablement des hémérocales, ou des lis, ou des iris ou des pivoines, que sais-je. La ciboulette mesure déjà plus de 7 cm, et de toutes petites feuilles parfumées sont sorties sous les touffes séchées de thym et une autre c'est peut-être du romarin, je vais y goûter, pour savoir.

Il y a quantité de feuilles mortes et d'herbes séchées à enlever mais il vente trop pour faire ce travail aujourd'hui, dès que j'arrache quelque chose ça part en vrille dans les airs. Hier, j'ai eu de l'aide pour assembler et installer les boîtes en cèdre pour le compostage, c'est un peu croche mais ce n'est pas grave, derrière cette remise, on ne les voit pas beaucoup, mais elle aura besoin d'un sérieux coup de pinceau une fois que j'aurai fini d'enlever le revêtement en bardeaux d'amiante que je ne veux pas garder [je fais très attention avec ça car c'est hautement toxique, j'ai hâte de m'en être débarrassée].

J'ai profité de la pluie, samedi, pour aller à la quincaillerie et je me suis procuré les outils qui manquaient pour prendre soin des plantes et des arbres : un bon sécateur et un émondeur, un boyau d'arrosage, une bèche, une bineuse et une binette, et un râteau pour le gazon, et une sorte de petit charriot en métal à quatre roues qui me servira de brouette. Jolis mots.

Le deuxième groupe de crocus est situé en bordure du potager, ceux de la photo du haut, et ce matin ça butine, j'ai pu capter l'image d'une abeille sur un crocus violet, enfin.

Et le soleil est revenu. Les fleurs de la photo qui suit n'ont pas poussé dehors, c'est juste un beau bouquet de chrysanthèmes coupés qui fleurissait la maison à Pâques et que j'ai trouvé fort joli quand je suis entrée dans la cuisine ce matin. C'est pour vous.

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auteur : annie strohem
muse : une petite abeille
écrit à Kamouraska

75. cache-coeur

Depuis mardi je me réveille en pleine nuit avec un mal de gorge. Je me lève, descends boire un peu d'eau, prends une pastille et quand ça ne passe pas et que quelques frissons et céphalées accompagnent cette douleur, je me dis que ça doit être un peu de fièvre et une angine, alors je prends de l'acétaminophène, je me recouche et je dors un peu et ensuite quand arrive le matin je fais ma journée comme d'habitude, pas malade mais pas forte, juste un peu moche, sans énergies.

J'arrive à samedi et ce matin ça va encore moins bien, une nausée s'est ajoutée, avec des douleurs à l'estomac, et une gêne quand je respire. Zut, je n'ai pas fini de passer le grand balai à feuilles sur le terrain et c'est le premier jour sans vent ni pluie depuis une semaine. Mais qu'est-ce qui m'arrive, je n'ai pas le temps d'être malade, et je sais bien que pour que ça passe et que je me rétablisse, il va falloir que je change de rythme, que je me repose pour ramasser un peu de forces. Je suis descendue faire ma toilette et préparer un petit déjeuner sur un plateau que j'ai apporté dans mon lit, j'ai les jambes comme de la ouate. J'ai enfilé un cache-coeur en douce laine bleue pâle par-dessus une camisole vert lime et un pantalon de pyjama rose fushia.

Bien entourée par toutes ces couleurs, je me suis glissée sous la couette, le dos supporté par une montagne d'oreillers et de coussins, et en faisant ces gestes pour me soigner je songeais que ce n'est pas toujours facile de vivre seule. Je me suis attardée à penser à d., et au besoin de ses bras autour de moi, et je me suis demandé s'il pense encore à moi de temps en temps comme cela m'arrive, et à quelques autres amants, si l'un d'eux parfois se lève un matin en se disant j'aimerais tenir a. dans mes bras et lui faire l'amour aujourd'hui, maintenant, comme ça serait bon. Si moi j'y pense, quelqu'un doit bien y penser aussi, je me dis que ce n'est pas possible autrement. Mais je suis partie sans laisser d'adresse ni de numéro de téléphone à mes ex. Et s'il m'arrive de rencontrer la tentation de téléphoner ou d'écrire à quelqu'un, je ne le fais pas, je tiens bon.

Avant-hier je me suis fait couper les cheveux, ils étaient devenus très longs et quand je les plaçais sur le devant, ils me cachaient complètement les seins. Maintenant, ils sont tout juste assez longs pour me cacher les oreilles et en plus j'ai une frange sur le front, courte et inégale. D'avoir perdu mes cheveux j'aurais cru en souffrir un peu mais non, peut-être je n'ai pas de coeur, je suis plutôt soulagée, comme plus légère et je ne sais pas ce qui se passe mais ça pique et ça chatouille sur le cuir chevelu, les cheveux sont maintenant très doux et je n'arrête pas de passer les deux mains dedans pour les toucher, il faut dire qu'ils étaient devenus plutôt secs et cassants et grichous, toujours emmêlés et pleins de noeuds avec ce vent qu'il fait ici.

Je n'étais pas entrée chez la coiffeuse avec l'idée de les faire couper autant, juste le bout et je lui ai demandé aussi de faire un bon traitement et quand elle a dit voilà je vous suggère quelque chose de plus drastique j'ai dit « comme couper court ? » et elle a dit oui, et j'ai répondu ok, et elle a paru surprise car je devine sans peine qu'elle s'attendait à plus de résistance de ma part. J'ai ajouté je vous jure je ne vais pas pleurer après, et c'est exactement comme cela que ça s'est passé, elle a donné quatre grands coups de ciseaux pour les raccourcir jusqu'aux épaules avant de m'installer au lavabo pour le shampoing et je n'avais aucune émotion, rien d'autre qu'un sentiment d'étrangeté devant mon incroyable détachement, et après, devant le grand miroir elle a pratiqué une coupe patiente et appliquée, petite mèche par petite mèche, et je pensais à autre chose, je pensais à cet homme que j'attends [in Palymbrosia, 77, 78, et 79] et qui n'arrive pas parce que je ne le cherche pas, et je m'en remettais totalement à cette femme que je voyais pour la première fois et cet abandon a été bon, elle a dit après « ça vous rajeunit de dix ans au moins », et l'autre coiffeuse disait que j'avais une tête de star, et elles ont parlé des potins sur les vedettes de cinéma et j'ai rigolé avec elles sans leur dire que cela m'est égal d'avoir l'air plus jeune ou plus vieille, que je ne suis pas obsédée à ce point par mon apparence.

Vivre seule, c'est plus difficle si je suis malade, c'est clair, et surtout je n'avais pas, jamais, imaginé que ma vie deviendrait comme ça quand mes enfants étaient petits, et vivre seule c'est un peu plus difficile quand je me sens belle et désirable et que je ne suis l'objet d'aucun désir, de personne, puisque je ne rencontre personne et que je ne fais rien pour briser mon isolement volontaire. Je n'écris pas cela pour m'en plaindre, je constate. J'ai fait des choix, je vis avec.

Toutes ces réflexions en apparence un peu hétéroclites qui se sont présentées à moi ce matin et que je laisse se déposer en vrac dans le journal m'ont ramenée vers ce passage de La Femme léopard, de Moravia :

« Savez-vous que les Pygmées ne fabriquent pas de cabanes comme les Bantous dont ils dépendent et avec lesquels ils vivent ? Ils font simplement un trou pas très profond et ils s'y recroquevillent en le recouvrant de branchages et de feuillles. Un jour, après avoir marché je ne sais combien de temps dans la forêt, nous avons découvert dans une clairière un village de Pygmées, c'est-à-dire un groupe de fosses. Alors, par curiosité, nous avons relevé le couvercle de feuillages d'une de ces cavités et nous avons vu toute une famille, père, mère et fils, tous enlacés ou plutôt enroulés les uns dans les autres, exactement comme des animaux dans une tanière. Je me suis alors rappelé que, lorsque j'étais petit, ma mère m'embrassait un peu à la manière de ces mères Pygmées, en m'enveloppant, si l'on veut, avec son corps, et, c'est la stricte vérité, j'ai envié les Pygmées qui s'embrassaient de cette façon, même à l'âge adulte. Bref, j'ai eu la nostalgie de mon enfance, lorsque entre le monde et nous se dresse la protection de notre mère. Ensuite on grandit et on n'a plus de protection. » [Alberto Moravia, La Femme léopard]

Je n'avais pas recopié tout cela pour rien, et je veux le conserver ici parce que j'ai trop envie de m'enrouler dans le corps et le coeur d'un autre pour que cela ne m'arrive plus jamais. Je me donne deux ans et si dans deux ans je suis encore seule ici, je lâche tout et je pars avec un petit sac à dos faire le tour du monde à pied.

auteur : annie strohem
muse : ma mère
écrit à Kamouraska

76.

branches avec bourgeons, le 23.04.2006
fourrure abandonnée d'une bête morte au bord d'un bois, le 23 avril 2006












branche de genévrier avec des baies qui ont survécu à l'hiver, et quelle odeur, le 23.04.2006












baies de genévrier cueillies le 23 avril 2006. délicieuses...


J'ai longtemps marché sur une route qui traverse la forêt, dans la montagne. Encore des plaques de neige pas fondue et de la boue, par endroits. J'ai vu différents arbustes habillés de bourgeons au bord d'éclater. Et les généreux genévriers, accrochés partout. J'ai même vu des branches avec des petits minous.

[comme d'habitude, les images sont toujours plus belle quand on les approche en cliquant dessus]


auteur : annie strohem
muse : les bourgeons
écrit à Kamouraska

77. à qui veux-tu que je dise tout ça

Le temps est comme figé ce matin. Il a plu un peu à l'aube, je n'étais pas encore debout, j'entendais les gouttes d'eau danser de tout leur poids sur le toit de tôle et je me disais il faudrait bien que je me lève pour rentrer les buches de bois sec que j'ai laissées dans la brouette à côté de la galerie hier soir. Tant pis, trop tard. Avec cette averse inattendue, elle doivent déjà être toutes mouillées. Et puis tout à l'heure la pluie s'est arrêtée.

Tout est détrempé, et je ne pourrai pas passer la journée à travailler dehors comme hier. En revenant de ma longue marche en forêt, j'ai placé des gros cailloux en cercle et j'ai rassemblé au milieu un gros tas de brindilles, branches et herbes sèches que je ne peux composter et j'ai allumé un grand feu. C'était le premier de la sorte depuis que j'habite ici. J'ai installé une chaise de jardin à quelque distance du feu, le côté opposé à la fumée blanche et bleue qui s'élevait, poussée par le vent, et j'ai apporté mon carnet dehors et j'ai écrit en surveillant les flammes, pour éviter que le feu ne se propage, et je l'ai alimenté longtemps. Une dame du voisinage, dans la cinquantaine, à l'air très timide et douce, est venue se présenter et faire un peu connaissance, elle disait revenir d'une cueillette de têtes de violons [pousses ou crosses de fougères] et elle n'en avait pas trouvées, et quand elle a su pourquoi je me suis installée dans cette maison et à quoi j'occupais mon temps et peut-être est-ce le fait que je lui ai parlé un peu de mes écrits, et du roman en chantier, elle s'est mise à parler d'elle-même et de sa famille, elle ne demandait rien d'autre que d'être écoutée et entendue, elle avait un impérieux besoin de parler de ses difficultés et je le sentais, j'écoutais attentivement mais sans insister, et elle est restée là dans un long monologue durant plus de deux heures en regardant par terre, et autour d'elle, et de temps en temps elle se tournait vers moi, me regardait droit dans les yeux et me posait quelques questions, si c'est comme ça aussi pour moi, pour les autres, le fait que la vie soit aussi difficile, et elle répétait souvent « je suis déçue de la vie » et voilà pourquoi, il m'est arrivé ceci et cela, et elle continuait avec ses mots que j'aurais aimé noter tant ils étaient précieux et vrais. C'est une grande part de la beauté de la vie et un cadeau quand quelqu'un se tourne vers un autre, pur inconnu, pleine de confiance pour se vider le coeur comme cette femme pour dire qu'elle a été heureuse, d'un bonheur sans nuages jusqu'à l'âge de 25 ans, et qu'ensuite la vie a changé, et que plus rien n'a été comme avant, et je lui ai demandé si elle ressentait plutôt de la colère ou de la tristesse et elle a dit c'est de la tristesse, et ses larmes contenues depuis le début ont coulé, ses phrases hachées menues par l'émotion qu'elle pouvait nommer et ainsi libérer, tout le flot de mots qui a suivi m'a fait voir en elle une grande, une énorme montagne de peine et elle a pleuré un peu, pas longtemps et en partant, vers la fin, elle s'est dit très surprise de m'avoir parlé et que ça l'avait soulagée parce que par ici elle n'a personne à qui se confier, à qui veux-tu que je dise tout ça a-t-elle ajouté, tout le monde me connaît. Ce qu'elle ne sait pas c'est qu'elle n'est pas la première personne à m'aborder et à me livrer son histoire et surtout ses lourds secrets, à me raconter sa vie de cette manière, des choses qui ont à voir avec l'amour et la mort, c'est-à-dire sans que je ne recherche ni n'attende quoi que soit, ça me touche, ces curieuses confidences se font et je n'essaie pas de consoler ou de rassurer, je dis un peu comment je vois le monde et que c'est dur aussi pour moi mais sans entrer dans les détails, et ensuite je sens le besoin de jurer croix sur le coeur que je ne répéterai rien à personne et même ici dans ce journal je ne peux rapporter les confidences de cette femme, mais hier, peut-être pour m'en décharger à mon tour, j'ai presque tout écrit dans mon journal papier, mais personne ne le lira jamais.

Les malaises physiques diminuent un peu [probablement juste une grippe ou un virus bizarre], mais ça ne passe pas complètement, et hier j'avais de la fièvre par moments et la nausée comme le coeur dans la gorge et le dos et le bas des reins tout mous et endoloris, et j'ai tout de même passé la journée dehors et cette énorme fourrure découverte à la lisière de la forêt me hante encore un peu ; je me suis demandé comment elle avait pu se retrouver là, qui l'y avait abandonnée et si ça fait longtemps, ce n'est pas une charogne, un animal mort, puisqu'il n'y a pas, aucunement cette odeur de chairs en décomposition que je connais bien. À moins que ça fasse plusieurs années qu'elle y soit. Et cette bête qui devait très fière et forte avec ses cris de bêtes et ses dents pointues, recouverte d'une fourrure si soyeuse maintenant toute défaite, elle achève sa transfiguration sur terre, dans la terre, et plus personne ne saura qu'elle a déjà été là.

auteur : annie strohem
muse : le feu
écrit à Kamouraska

78. mon jour de la marmotte, c'était hier

marmotte qui prends la fuite après avoir passé un peu de temps avec moi, le 24 avril 2006

Cette grippe ne passe pas. Ce n'est pas une raison pour rester toute la journée au lit. Je me suis secouée un peu hier et, malgré la pluie qui tombait sous forme de bruine, je suis montée jusqu'à la source la plus éloignée dans la montagne. J'ai bien vu pourquoi il n'y a pas encore de pousses de fougères, c'est la neige qui cache tout, il y en a encore plein au bord des rivières et des ruisseaux. Ailleurs, elle a disparu. J'ai vu une marmotte d'assez près et ça m'a un peu pris par surprise comme on dit.

Je roulais très doucement en voiture sur un petit chemin étroit en terre, celui qui était barré cet hiver et je l'ai vue qui traversait en sautillant avec cette drôle de démarche un peu lourdaude, peut-être due au fait que la bête est grassouillette ou parce qu'elle n'a que quatre doigts [je devrais dire des griffes] aux pattes de devant. Bref, elle a traversé et elle a couru se cacher sous les mousses vertes en haut du fossé, c'est creusé par en-dessous et ça monte au bord de la route comme une petite falaise. Mais je pouvais voir sa queue dépasser, là où j'ai placé une petite flèche rouge sur la photo. J'ai arrêté la voiture et décidé d'attendre que la marmotte sorte de son trou.

Je n'y croyais pas beaucoup. Je me disais elle va s'enfoncer là-dedans, ça doit être son terrier et je n'aurais pas la chance de la revoir. Mais elle ne bougeait pas. Et c'est là que j'ai commis la première erreur : je n'ai pas sorti l'appareil photo qui se trouvait dans mon sac. Ensuite, deuxième erreur : je n'ai pas baissé la vitre et alors, quand la marmotte a sorti la tête du trou, j'ai vite pris la caméra et j'ai constaté que la photo serait ratée parce qu'il y avait plein de petites gouttelettes de pluie dessus. Le temps que je la baisse, l'animal restait là à me regarder et je me disais j'ai le temps, j'ai mis mes yeux dans les siens et c'était fantastique elle me fixait aussi et j'essayais de rester totalement immobile et silencieuse. Et j'ai commis une troisième erreur : je n'ai pas ouvert la caméra avant de baisser la vitre. Le simple bruit que fait le zoom quand il sort devait être encore trop fort pour ses petites oreilles pas habituées, la marmotte a pris la fuite en montant. J'aurais tellement aimé vous montrer son beau visage serein et les yeux noirs brillants comme des perles.

auteur : annie strohem
muse : la fée de la source
écrit à Kamouraska

79. il

Certains disent qu'ils peuvent bien s'en passer, qu'il n'est après tout qu'une masse ronde et allongée, molle et gélatineuse. Pas moi. Et je l'aime tel qu'il est, si dur quand je le touche et quand je l'effleure. Et quand je le prends, il me semble à lui tout seul la chose la plus lisse et la plus douce qui puisse exister en ce monde.

J'aime le tenir dans le creux de mes deux mains, le caresser avec une joue complice, le faire glisser dans mon cou. Mais comment expliquer qu'il se comporte comme un être obstinément fermé, emmuré en lui-même, et muet comme une carpe. Qui se cache. Et je ne peux même pas apercevoir son oeil rond et brillant. S'en sortira-t-il ou bien restera-t-il dans sa coquille toute sa vie ?

Il aimerait peut-être que je lui inflige plutôt quelques sévices, que je le casse. Que je lui concocte de joyeuses fessées avec un fouet ou autres instruments « de torture ».

Et puis que je le libère pour le humer, en jouir à mon aise et au naturel.

Je sais qu'il préfère les surfaces lisses, bien huilées. J'ai essayé avec du beurre fondu et une goutte d'huile d'olive – vierge. Et au miroir, il est divin.

Aveu : c'est de bonne heure le matin qu'il se laisse le mieux dévorer.

auteur : annie strohem
muse : l'oeuf
écrit à Kamouraska

80. rien

« Monsieur, qu'est-ce qu'on écrit dans son journal quand on a rien à écrire ?

– Rien.

– Pardon ?

– J'ai dit « rien ». Et ne faites pas celle qui n'a rien compris. Quand on n'a rien à écrire dans son journal intime qu'il soit public ou privé, mademoiselle, on s'en abstient et on fait autre chose. »

Oups. Il n'est pas très gentil ce matin le monsieur, il a dû se lever du mauvais côté des choses.

« Mais dites-moi, n'y aurait-il pas moyen d'écrire sur le rien comme on écrit des gros livres sur le vide ?

–Non. Le rien, ce n'est pas un sujet. Et si j'ai un seul conseil à vous donner en écriture, je vous le donnerai, mais ne le suivez pas. Apprenez plutôt à être seule. Et méfiez-vous de ces pitreries comme le « écrire que l'on n'a rien à écrire » ou l'« écrire sur le rien » comme de la peste bubonique, de la loque américaine, de la loque européenne [mignon hein, et ce sont des vrais noms de maladies en plus], méfiez-vous, dis-je, du typhus murin, du mal de mai [c'est dans deux jours], du sida [ça c'est rien comparé à tout le reste], du cancer du sein, du cancer du colon, de la malaria, de la langue de bois [l'actinobacillus lignieresii et l'autre], de la tuberculose, du choléra, de la leucémie, de l'ostéosarcome galopant, de la streptococcie cutanée, l'actinobacillose des équidés, l'adénomatose intestinale comme l'amber disease [maladie des coléoptères de l'espèce costelytra zealandica mais que vous pouvez très bien attraper étant donné vos fréquentations], l'anaplasmose monocytique bovine, l'anémie infectieuse féline, l'angiomatose bacillaire, l'anthrax, l'antibiotic-associated diarrhea aussi appelé clostridium difficile, l'avortement enzootique des petits ruminants, le blanchiment du corail [vibrio mediterranei, vibrio coralliilyticus], le botulisme, le cat scratch fever [désolé pour les anglicismes], le cervical abscesses of swine, le charbon bactéridien, toutes les sortes de chlamydiophiloses et chlamydioses, le chokan-hakudaku-sho [une vibriose du poisson plat japonais, ça ça fait mal], le churrido equino, le churrio, la lymphadénite caséeuse, la lymphogranulomatose vénérienne, et de toutes les maladies, maladie du légionnaire, maladie ambrée [maladie des coléoptères de l'espèce costelytra zealandica], maladie bactérienne des reins, bleue des larves d'insectes, de Carrion, de His-Werner, de la bouche rouge, de la demi-lune, de la selle des salmonidés, de la tache de sang des salmonidés, de Morel, de Mortellaro, de Nicolas-Favre, de Tyzzer, de Weil, de Werner-His, des abcès des branchies, des eaux froides, des écailles pulvérulentes [maladie des abeilles], maladie des furoncles rouges, des anguilles, des griffes du chat, des griffures du chat, maladie des gros paturons : anaplasma phagocytophilum, maladie des huîtres juvéniles, des larves laiteuses, des membres rouges des batraciens, maladie des taches blanches, des taches rouges, des ulcères, maladie du colin, du poulain triste, du sommeil, du tremblement des crabes chinois, maladie graisseuse du porc, maladie hivernale, maladie noire [black disease], des crevettes [aeromonas hydrophila], maladie rouge des anguilles, [ouf, ça commence à être un peu long, je vous mets la suite en bas de page, mais ne négligez pas de vous y référer et de l'apprendre par coeur, ça peut toujours servir pour vos dictées, ok ma chérie ?] Car voyez-vous, quand on a rien à écrire et qu'on s'installe devant une feuille blanche avec un crayon ou que l'on pose ses dix doigts sur le clavier malgré tout, on commencera par écrire qu'on a rien à écrire et tout deviendra subitement très simple, plus simple que ça tu meurs, et ça se mettra à écrire tout seul, même pas besoin de forcer la note, la page blanche se remplira comme un verre d'eau sous le robinet. Et si vous n'y faites pas attention, elle accouchera par elle-même de son propre sujet qui ne sera pas le vôtre, et que vous n'aurez pas choisi, pas prémédité, et que vous n'aurez pas entendu s'écrire dans votre tête depuis votre réveil, et qui ne sera pas le contenu latent ou manifeste, la condensation de vos rêves nocturnes, et qui ne sera pas non plus l'ombre du souvenir du résumé des pensées d'une promeneuse solitaire dans la forêt avec son chat, bref un sujet dont vous ne saurez rien. Conclusion, on n'écrit jamais rien, on n'écrit pas ce qu'on ne sait pas.

– Vous voyez bien qu'on peut écrire quand on a rien à écrire, vous commencez pas dire « rien » et vous me faites la démonstration contraire. N'importe quoi ! »

Arf, elle n'a rien compris. J'abandonne.

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notez bien que cette liste n'est pas exhaustive, l'originale est beaucoup plus longue, et j'ajoute ces pathologies-ci car je n'insisterai jamais assez pour vous dire de vous méfier du rien comme vous le feriez avec le circling disease [listeria], le coho salmon syndrome, la colite à spirochètes du porc, la coryza aviaire [avibacterium paragallinarum], toutes les dermatophiloses et dermites, la digitée des bovins [guggenheimella bovis, treponema brennaborense], dermite digitée papillomateuse des bovins [guggenheimella bovis, treponema brennaborense], dermite verruqueuse des bovins [guggenheimella bovis, treponema brennaborense], et les diarrhées à spirochètes du porc, diarrhée après antibiothérapie [clostridium difficile], hémorragique du porc, donovanose, dysenterie, l'eczéma seborrhéique, le staphylococcus hyicus, l'ehrlichiose granulocytique humaine, monocytique équine, monocytique humaine et toutes les autres eehrlichioses, le emphysematous putrefactive disease ou maladie des ictaluridae, l'emphysème putride des ictaluridae, l'enteric septicemia of catfish, l'entérite hémorragique du porc, l'entérite nécrosante, proliférative, ulcérative ou entérite ulcéreuse des oiseaux, l'enteritic redmouth disease [yersinia ruckeri], l'entéropathie proliférative hémorragique, l'entéro-septicémie des poissons chats, l'eperythrozoonoses, l'épidermite exsudative du porc, l'equine nocardioform placentitis : amycolatopsis sp., crossiella equi, l'equine periodic ophthalmia, l'erysipéloïde de Baker-Rosenbach, l'erythema arthriticum epidemicum, l'european foulbrood, la fasciite nécrosante, la fatal inflammation bacteremia of oysters, la fièvre à tiques des ruminants, la fièvre charbonneuse, de Haverhill, de de la Meuse, de Pontiac, de Shanghai, de Volhynie, des abattoirs [coxiella burnetii], des cinq jours, des pâturages, des tranchées, des transports : histophilus somni, mannheimia haemolytica, fièvre d'Oroya, fièvre du chat, équine du Potomac, hémorragique du chien, fièvre Q, quintane, quinte, tibialela fluxion périodique des yeux [leptospira], la fourbure, la gaffkaemia, la gaffkiose, la gangrène gazeuse du poisson chat, le golf ball disease of dolphin, le granuloma inguinale [klebsiella granulomatis], la granulomatose nodulaire des reins, l'hyperplasie du colon de la souris, l'iléite proliférative, régionale, terminale, l'impetigo contagiosa suis, la lèpre du rat, du chat, humaine, la mammite d'été, les mannheimioses, les mélioïdoses, la méningite à eubacterium, la méningo-encéphalite thromboemboliquela micrococcose de Morel et Aynaud, la milk-drop syndrome, la milky disease [maladie des scarabeidae], la mortalité estivale des huîtres, la morve, la néorickettsiose monocytique équine, l'ornithose, l'ornithose-psittacose, l'ozène, la pancytopénie tropicale canine, la panniculite du chat à mycobactéries, le trachome, trench fever, les treponematosis of rabbits, tréponémoses ou tréponématoses du lapin, la tuberculose des poissons, le typhus du chien, l'ulcerative enteritis of birds [clostridium colinum], l'uvéite isolée du cheval [leptospira], le venereal spirochetosis of rabbits [faites très attention à celle-ci], le vent disease, la verruga du Pérou, la verruga peruana, la vibrionic hepatitis, le water related occupational granuloma [mycobacterium marinum, ne pas traîner trop longtemps dans la piscine], le weak calf syndrome [c'est l'histophilus somni, je sais vous n'êtes pas un veau, mais on sait jamais], le white pox disease [tiens, encore la maladie des coraux ou serratia marcescens subsp. marcescens], le winter disease [pseudomonas anguilliseptica], le winter ulcer [moritella viscosa], le vibrio wodanis, le withering syndrome [maladie de l'ormeau], la wolhynia fever, et j'en passe. [Vos sources, monsieur ? J'ai extrait et codifié autrement quelques merveilleux noms de maladies animales de la liste publiée par bacterio.cict.fr. Grand merci, nous en ferons bon usage.]

Et la loque américaine, alors ? Je résume et copie colle un peu, d'après ce que j'ai lu sur beekeeping.com et ailleurs : la loque américaine [ou loque maligne, loque gluante, loque puante] est une épizootie cosmopolite du couvain d'abeille. C'est donc « une maladie des abeilles qui se transmet par la bactérie Paenibacillus larvae larvae, qui peut sporuler. Les spores peuvent ainsi survivre des dizaines d'années même dans des conditions extrêmes (sécheresse et chaleur). Les jeunes larves (jusqu'à deux jours) sont les plus sensibles à cette maladie, les larves plus âgées ne sont atteintes que si la pression infectieuse est assez élevée, et les abeilles adultes n'en sont pas du tout affectées mais transmettent cependant l'agent pathogène. La loque américaine peut provoquer une importante diminution de la productivité et faire dépérir la colonie d'abeilles. [ceci in AFSCA] ». Il s'agit d'une maladie très hautement contagieuse, et à déclaration obligatoire. La terminologie de « loque » provient du fait que, 1) bien avant la connaissance de la cause de la maladie, les apiculteurs retrouvaient leurs colonies mortes avec les rayons détruits par la teigne, donc en loques, 2) les larves perdaient leur forme, se détérioraient, tombaient aussi en loques. Charmant.

auteur : annie strohem
muse : rien
écrit à Kamouraska

81. crabe et papillon

Depuis deux jours, je me suis replongée dans les Leçons américaines, de Calvino. J'ai le coeur qui bat plus vite, et je tremble un peu, juste un peu, quand je touche ce livre que je n'ai jamais pu lire que par petites tranches de trois à quatre pages. Parce que c'est d. qui me l'avait offert pour mon anniversaire, quelques années après notre rupture, arrachement violent, qui m'avait enlevé l'envie de vivre. C'était dans les premières années de mon bac en études littéraires à l'Uqam, et d. m'avait, ce jour-là, écrit quelques bons souhaits concernant mon choix des Lettres, sur une carte que j'ai longtemps laissée entre les pages des Leçons, comme signet. Et puis un jour j'ai rangé la carte avec les autres de lui et ses lettres, ses petits mots coquins, et les courtes rimes qu'il écrivait sur des cartons de couleur en me regardant le soir de notre rencontre, ensuite il les mettait dans la poche intérieure de sa veste, du côté gauche. Il me manque.

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Au chapitre sur la rapidité [la 2e conférence], Calvino raconte que dès sa jeunesse il a choisi la devise « Festina lente », qu'il traduit par « hâte-toi lentement », davantage pour le pouvoir de son emblème que pour les mots. Il écrit : « j'ai toujours préféré les emblèmes qui rapprochent des figures incongrues et énigmatiques comme les rébus. Tels le papillon et le crabe qui, au XVIe siècle, illustrent Festina lente dans le recueil d'emblèmes de Paolo Giovio : bizarres l'une et l'autre, l'une et l'autre symétriques, ces deux formes animales établissent entre elles une harmonie inattendue. » Comme on trouve de tout dans l'Internet, j'ai déniché le crabe et le papillon de Giovio dans l'Atlas d'images de Mnemosyne, MIA, un fort beau projet que je n'aurais pas découvert sans ce livre de Calvino.

auteur : annie strohem
muse : d.
écrit à Kamouraska