Récemment dans la catégorie fragments d'art intime
pour moi, écrire c'est aimer et désirer. faire mon miel de tout, y compris des chagrins et des misères. des fleurs et du labeur. d'un thé vert, d'un bain bouillant. d'un amour qui meurt sans perdre sa voluptueuse mémoire.
c'est dimanche, il pleut. jeu : deux fragments d'art intime à l'heure. il est midi et demie et des poussières. à tout à l'heure, treize heures trente, pour deux autres.
elle aimait à faire étriver son chat avec un rameau d'olivier. distraitement.
il lui était arrivé de tomber amoureuse d'une histoire plus que d'un être. l'homme comme désintégré par la scène qu'il avait créée pour se l'attirer.
il reste du saumon d'hier, je pourrais le manger froid. dans sa gelée.
la tiède et subtile mélancolie du jour faisait son oeuvre en elle. je ne peux plus vivre dans la tristesse avait-elle pensé. demain, elle irait jusqu'au fleuve.
*
même dans la pureté nue d'une phrase abstraite, quelque chose se profile. en filigrane.
après l'averse, couleurs et parfums s'épaississent, se densifient. après l'averse, elle dort dans les circonvolutions de l'âme.
*
encore et toujours, épaissir et préciser le cahier de charges. envie de composer un grand mâchicoulis littéraire.
un mâchicoulis érigé à l'incohérence autobiographique du monologue intérieur. avec plusieurs petits romans en désordre dedans et une mise en abîme au milieu. une sorte d'uroborus rouge et noir.
Et enfanta aussi légèrement que la brebis son agneau, sans rupture ni grands efforts. Même le nouveau-né se trouva recueilli par un oiseau qui d'une aile faisait sa couche et de l'autre l'éventait.
un journal personnel, vraiment de soi, c'est toute une tragédie. ça prend plus que des tripes et du coeur pour le mener à son terme. quand arrivent les doutes et la peur, tu t'en rends compte assez vite. y'a plus personne de vivant
quelques empreintes dérobées au temps, par grands morceaux. cela peut devenir une matière pesante et puante et totalement inerte. une puissante force à t'immobiliser. rien ne bouge. et puis d'un seul coup ça se met à débouler. le jeu du je se précipite. tu t'abîmes, plonge dans un état dangereux. agnelage dans les ronces au fond d'un précipice
il ne s'agit pas de déréliction, ou d'errances. loin du mépris et de ses soeurs les envies. dégoût viscéral pour l'épidémie galopante de se vendre. juste incapable du moindre cabotinage pour semer et récolter du commentaire des petits z'amis virtuels. il s'agit d'habiter le siège réservé à son être. dire oui à son histoire. la vivre là où elle se manifeste têtue. être sagesse et maîtresse du seul trône de soi. accepter que la mienne vie n'en soit pas une de perdue mais mille et une disséminées au travers celle des autres. une qui résumerait et enfermerait en elle seule l'univers et tout le reste. si je l'écris
ne livrant jamais de soi que de tout petits fragments décevants. à la limite de l'indéchiffrable, mais heureux. jubilatoires et aimants. aux antipodes de la vengeance et du ressentiment. avec des fleurs et des oiseaux. des miriades d'étoiles
[L'épigraphe est de Victor Segalen, in Stèles : « Éloge d'une vierge occidentale »]
Comment pourrais-je
m'empêcher
de me laisser pénétrer
jusqu'au rouge de l'âme
par un bonheur absolu
exubérant
et muet
quand j'écoute
le premier acte de
La Bohème
de Pucini
un samedi après-midi
Pour me présenter devant l'art
je ne crois en rien d'autre
qu'aux désirs
de l'immobilité
de l'intimité
à la troublante douceur de l'inachevé
au plus parfait silence
à la page blanche
Ils ont dit que c'était le printemps. Il neige tout le temps. Avec des grands vents. Et j'attends.
Vendredi matin. Je lis un peu de Prévert. Et si j'essayais de « peindre un oiseau » est-ce que l'oiseau s'envolerait, que ça marcherait, que je signerais ? Et si je recopiais les « Grifouilis dans le fouillis gris », extrait de Soleil de nuit, je dirais que des fois... :
La douleur
des fois c'est à vomir, trop à voir, à ressentir,
des haut-le-cœur.
Mais les amibes de nos amis sont nos amibes, et
quand ceux que j'aime s'abîment et tombent
dans leurs petits abîmes, avec eux je tombe
et j'ai peur de les perdre,
c'est toujours pareil, un beau jour de
calendrier, il y a eu quelque chose
de cassé,
aucune vitre ne me reste tellement elle
a été brisée, qui, la vitre,
quelle vitre, quelle huître,
le vitrier est un ouvrier,
l'huîtrier est un oiseau,
et les huîtriers du Congo tombent
de vertige des roseaux,
rien à faire quoi qu'on dise,
se taire,
je ne suis pas le aujourd'hui, je suis
le hier, et demain je
le refuse des deux mains.
Dès demain, j'essaierai
mais qu'est-ce que j'essaierai...
Le bleu du ciel a pris couleur de neige. Les cristaux blancs fleuris et farineux s'empilent si haut que je ne vois plus la maison de ma vieille voisine [morte à la mi-janvier]. Mais ce n'est pas une raison pour me priver de lire La frontière en pyjama un samedi matin. L'incipit, fabuleux, ne cesse de m'obséder : « En 1979, j'ai écrit que j'espérais être lu en 1640. »
Dans le dossier « Pascal Quignard » paru dans la Revue des sciences humaines (no 260, oct.-déc. 2000, Lille), Francis Marcoin écrit :
Ce vœu, « J'espère être lu en 1640 », il l'avait formé dans le XIVe de ses Petits Traités, « Noésis », mais l' Avertissement de la seconde édition de Carus nous dit quelque chose du même ordre : « Chaque roman a le saint qui le protège, le lecteur ancien qu'il rêve... »
Et ce journal ? Il a aussi le lecteur ancien qu'il rêve. Le saint qui le protège, je n'en ai jamais douté. Si j'ose imiter Quignard j'écrirai que j'espère être lue en 1582. Et j'ajouterai, non pas en incipit mais au bas de la page 9, celle du 16 février 2008 :
J'espère être lue en 1582, pendant les 10 jours omis lors du passage du calendrier Julien au calendrier Grégorien.