23. la musique savante manque à notre désir

Rimbaud_par_Verlaine1.jpg

Conte


    Un Prince était vexé de ne s'être employé jamais qu'à la perfection des générosités vulgaires. Il prévoyait d'étonnantes révolutions de l'amour, et soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux que cette complaisance agrémentée de ciel et de luxe. Il voulait voir la vérité, l'heure du désir et de la satisfaction essentiels. Que ce fut ou non une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez large pouvoir humain.

    Toutes les femmes qui l'avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté ! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n'en commanda point de nouvelles. – Les femmes réapparurent.

    Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. – Tous le suivaient.

    Il s'amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. – La foule, les toits d'or, les belles bêtes existaient encore.

Peut-on s'extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté ! Le peuple ne murmura pas. Personne n'offrit le concours de ses vues.

    Un soir il galopait fièrement. Un Génie apparut, d'une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d'un amour multiple et complexe ! d'un bonheur indiscible, insupportable même ! Le Prince et le Génie s'anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n'auraient-ils pas pu en mourir ? Ensemble donc ils moururent.

    Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince.

    La musique savante manque à notre désir.

Arthur Rimbaud

*

Texte du manuscrit de la BNF (n.a.fr., 14123 f°2-5). Le Prince est le Génie et inversement, cela veut peut-être dire, comme le suggère Jean-Luc Steinmetz, que « je est un autre », « fable où Rimbaud expose l'étrange loi qu'il a découverte : l'excès permet à chacun de trouver sa vérité intime ».

Image : Arthur Rimbaud dessiné par Paul Verlaine. Source : Personal scan from Alain Borer, Rimbaud, l'heure de la fuite, Gallimard. Délais de Copyright expirés (Wikipedia dixit).

Catégories

Laisser un commentaire

À propos de ce billet

Cette page contient un billet unique publié le 24 mai 2008 9h28.

22. pendant propos est le billet précédent.

24. devant l'éblouissant sureau est le billet suivant.

Retrouvez le contenu récent sur l'index principal ou allez dans les archives pour retrouver tout le contenu du volume 8 (janvier 2008 à ce jour).

notes et commentaires

après lecture, je vous invite à contribuer au journal en écrivant un mot ici ; il suffit de cliquer sur le lien en bas de page. ou encore utilisez mon jet courriel privé, en bas du Te Deum.

mon te deum

Ce ne sont des victoires
que je chante
je n'en ai pas,
mais le soleil qui brille pour tous,
la brise,
les largesses du printemps.

Non la victoire,
mais le travail quotidien accompli
du mieux que je pouvais ;
non un siège sur l'estrade,
mais à la table commune.

[Reznikoff, Te Deum]

miscellanées

trop beau : il fait trop beau pour rester assise devant un écran d'ordinateur. vite,dehors. prendre du soleil, jouer avec le chat. cueillir la menthe poivrée, la monarde, le persil, le basilic. ce soir, faire des herbes salées, faire sécher le reste....

mon chat : deux qualités. imprévisible. indispensable. aussi, adorablement fatigué. il lui arrive de commencer à miauler et de finir son miaule en baillant à s'en décrocher les mâchoires. la sorte de chat que vous avez toujours voulu avoir sans jamais oser le...

tadam ! du nouveau : un petit mot de plus dans une marge n'est jamais de trop, surtout quand il s'agit d'une simple note brève [qui peut aussi être complexe] à insérer pour la mémoriser, partager un flash, une bonne idée, des listes indispensables et...

recherche

méli-méliens