
« [...], ne vois-tu rien venir? » Et la soeur Anne lui répondait : « Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie. »
[Charles Perrault, Barbe-Bleue].
Et pendant ce temps-là, Miss météo annonçait une fois de plus : « Smog, humidité et chaleur accablante ». Quoi faire d'autre sinon ne pas bouger, ou le moins possible.
Brûlante de partout, je suis rentrée de la campagne de la même couleur que les homards dégustés vendredi soir au chalet, les meilleurs, ceux des Iles avec des élastiques bleus aux pinces, que les hommes de ma vie n'ont pas hésité à couper sauvagement en deux dans le sens de la longueur pendant que chacune des douces moitiés bougeait encore. Puis ils les ont fait griller sur le feu. Sans pitié aucune.
Bien évidemment, et tôt ce matin, la Miss ne pouvait pas voir mes coups de soleil partout dans le dos et sur les épaules, et les bras, et le ventre, allouette [pas mis de crème solaire, trop longtemps allongée dans l'herbe ou à me promener sur le lac]. Aouch, ne me touchez pas personne, ça brûle.
Il faisait si collant hier soir, j'en avais la nausée et je n'ai rien mangé. Bu des litres d'eau. Fait dodo. Je m'ennuie de Façalamercity. Et je n'oublie pas que :
Cet été, je baptiserais chacune des journées avec un nom de couleur que j'inventerais. Et le soir venu je nouerais deux rubans de soie alentour, un rouge et un en gros-grain noir, pour que ce jour-là, une fois tous les pas, repas, amours, non-amours à corps perdus, projets, futilités et inutilités posés, bus, mangés, vécus, assumés, consommés, une fois le bon comme le mauvais, le lumineux ou le pas pire et le moche, le transcendant ou l'écoeurant digérés, assimilés, une fois les comptes, dons, offrandes, concessions, affirmations, abnégations, récessions et exigences négociés à mesure, à coup de love me tender, cash - avec ou sans le sourire, pour que ce jour-là donc, tout cela s'en aille aux oubliettes de la mémoire et ne revienne toujours jamais plus comme la mer qui danse l'été le long des golfes clairs dans les chansons que la radio n'oublie pas.
Je regarderais très loin devant, aussi loin que ma peau et mon regard métis brun doré noir pistolet 11 millimètres soviétique chargés à bloc pourraient mitrailler avec de l'eau couleur éclat de rire, de l'eau couleur enfant qui joue, toutes les peurs et les horreurs, les épaves, les angoisses, les pendus et les games pourries, et en même temps je réussirais à désensabler, déterrer et caresser avec mes mains aux ongles sales et écorchés l'immense beauté vibrante et attachante et charogne et lève-coeur et crève-coeur de ce monde décadent.
Et le lendemain je découvrirais à chaque fois une nouvelle couleur.
Et si je partais pour quelques mois sans maison à prendre soin de, sans amant [mais ne serais-je pas encore en train de fuir, moi ?] sans travail, sans trottoirs à rouler le soir, sans rénovations et sans grand ménage, avec pour seul plaisir celui de vivre les deux pieds dans l'eau et d'écrire mon journal on line quand j'en ai envie Sir ? Yes Sir. Musique, musique – pour les intimes –.
![]()