
À l'aube je sortis marcher dehors nu-pieds dans la rosée et je découvris qu'il existait des jours en couleur. Celui-ci s'appellerait « vert matin ».
Cet été, je baptiserais chacune des journées avec un nom de couleur que j'inventerais. Et le soir venu je nouerais deux rubans de soie alentour, un rouge et un en gros-grain noir, pour que ce jour-là, une fois tous les pas, repas, amours, non-amours à corps perdus, projets, futilités et inutilités posés, bus, mangés, vécus, assumés, consommés, une fois le bon comme le mauvais, le lumineux ou le pas pire et le moche, le transcendant ou l'écoeurant digérés, assimilés, une fois les comptes, dons, offrandes, concessions, affirmations, abnégations, récessions et exigences négociés à mesure, à coup de love me tender, cash - avec ou sans le sourire, pour que ce jour-là donc, tout cela s'en aille aux oubliettes de la mémoire et ne revienne toujours jamais plus comme la mer qui danse l'été le long des golfes clairs dans les chansons que la radio n'oublie pas.
Je regarderais très loin devant, aussi loin que ma peau et mon regard métis brun doré noir pistolet 11 millimètres soviétique chargés à bloc pourraient mitrailler avec de l'eau couleur éclat de rire, de l'eau couleur enfant qui joue, toutes les peurs et les horreurs, les épaves, les angoisses, les pendus et les games pourries, et en même temps je réussirais à désensabler, déterrer et caresser avec mes mains aux ongles sales et écorchés l'immense beauté vibrante et attachante et charogne et lève-coeur et crève-coeur de ce monde décadent.
Et le lendemain je découvrirais à chaque fois une nouvelle couleur.
[...]
J'avais planté un arbre sur le balcon, un tout petit arbrisseau, croyant qu'il s'agissait d'un amélanchier. Les jeunes feuilles sirupeuses se dépliaient, froissées, et l'arbuste s'allongeait tranquillement, buvant à grandes gorgées confiture le soleil, la pluie ou le vent.
Il grandissait et ne fleurissait pas du tout. J'espérais. À ses pieds, pour l'encourager et lui tenir compagnie, j'avais semé des campanules des Carpathes.
Peu à peu, tous les autres arbres alentour s'étaient chargés et colorés de pétales blancs, fuchsia, jaunes, roses, violets, lilas, et lui, rien, il ne me donnait pas de couleur fleur.
Juin déjà. Trop tard, mon arbre ne fleurirait pas. Que des feuilles dentelées, et gaufrées. D'un beau vert jaune. J'ai ouvert les yeux et c'était la nuit. ![]()
