j'ai
tout perdu absolument tout vu que P. ne m'écrit plus et qu'il ne
me téléphone même plus alors c'est le signe évident
qu'il ne pense plus du tout à moi avec tendresse car je le connais
et s'il veut se montrer radical c'est qu'il s'imagine qu'il me fera moins
de peine ainsi mais il se trompe et je ne supporte pas qu'il n'ait pas
répondu à mon dernier mail et je n'ose plus lui téléphoner
car je me suis convaincue que j'ai tout perdu et j'ai aussi le vague sentiment
qu'en livrant ces pensées sombres je perdrai toute dignité
seigneur que vais-je faire de ce corps à la peau si douce et cette
mousse sent tellement bon que je ne comprends pas du tout ce qui m'arrive
mais que se passe-t-il donc pour que je perde ainsi mon frère jumeau
mon âme soeur ma doublure et l'envers de mon endroit la gauche de
ma droite le dedans de mon coeur...
/|/|/|
J'ai commencé l'inventaire
de mes pertes en me glissant dans le bain de mousse bouillant dès
mon réveil, à cinq heures du matin. Aujourd'hui et
pour les prochains jours, je ne travaillerai pas. Je me donne congé.
Je me donne droit de grève. Le temps qu'il faudra.
Je n'écrirai pas la suite
de mon délire au bain. Je l'ai parlé pour moi toute
seule, la suite. Résultat de l'inventaire? Oui, j'ai
tout perdu, sauf trois (3) choses : a) le rêve nocturne [penser
à raconter le rêve du vieux médecin cochon de cette
nuit]; b) l'obsession des mots ou ma scriptomania [retour en force des
57 synonymes du mot rupture,
penser à les recopier dans un coin de cette page] et [quelques jongleries
autour du mot bluff qui me hante depuis hier et j'ai cherché
dans le dictionnaire__faudra l'insérer dans le lexique un de ces
jours]; et c) la lecture [j'ai continué Le procès hier
soir, lu jusqu'au chapitre VII, jusqu'à l'avocat, et cette lecture
me donne beaucoup de plaisir,notamment le «fantôme rustique»
mais je ne devrais pas jouir encore de quelque chose vu que j'ai de la
peine alors je crois que je n'ai pas de coeur__je ne suis pas responsable,
c'est la faute à Joseph K.]
La preuve que je n'ai pas de coeur?
J'ai donné trois heures de congé à ma peine de mort
[pardon, je voulais dire peine d'amour]. Les deux premières
heures savoureusement savourées dans mon bain. En plus de
parler toute seule, j'ai eu le temps de tout lire les bouteilles, en insistant
sur l'étiquette de la longue bouteille brune avec des fleurs peintes
dessus parce que je trempais dedans : «Bain moussant à l'extrait
de romarin, 500 ml - 16,9 FL. OZ. U.S. Bain Aromatisé Ce produit
n'est pas testé sur les animaux! | Aromatic Bath This product is
not tested on animals! [Merci, cela me fait tellement plaisir pour
Garf, je vais lui dire, il passera une meilleure journée].
Le bain moussant à l'extrait de romarin Xxxxx est doux et procure
un bain agréable aux herbes. Il contient des huiles essentielles
aromatiques et pures de romarin (rosmarinus officinalis) [ce latin n'est
pas de moi, c'est sur la bouteille, je le jure! mais eux ils ne l'écrivent
pas en italique, dommage]. Il est particulièrement doux pour
la peau, le plus grand organe de votre corps, et vous laisse une sensation
de fraîcheur naturelle. En améliorant la circulation
sanguine, il exerce une action revitalisante. Le pH est neutre.
L'inhalation des huiles aromatiques pendant le bain semble avoir un effet
stimulant. Recyclable packaging where facilities exist. Contenant
recyclable où applicable. [La traduction m'épate toujours.
The traduction always epated me]».
/|/|/|
Lire les étiquettes des bouteilles
de bain moussant. Puis passer une heure dans la cuisine. Mettre
la table pour deux. Préparer deux bols de café au lait
recouverts de mousse blanche, fumante. Mettre beaucoup de sucre.
Boire à petites gorgées en n'essuyant pas les moustaches.
Imaginer qu'il est là et lui parler à lui. Insister
pour qu'il prenne une troisième gaufre au sirop d'érable
alors que son assiette est encore pleine. Manger goulûment
devant lui. Le chapeau melon posé sur l'accoudoir de son fauteuil.
Tu veux un croissant? Une poire? Un kiwi? Un morceau
d'ananas? Regarde comme ces fruits sont juteux. Tu n'en veux
plus? Pas grave, nous en ferons une pizza pour ce soir. [Précision
: cela n'était pas du délire ni un rêve éveillé.
Je sais qu'il n'est pas assis là dans ce fauteuil mais je fais comme
quand je jouais à la poupée, quand j'étais petite.
On dit : jeu de rôle, je crois. Théâtre.
Création. Mise en scène. Pendant que je parle
au P. ramené ici de force, je ne parle plus toute seule...]
Je lui avais demandé par écrit
de m'aider. Il a gardé le silence. Je suis bien obligée
de parler toute seule. Parce que je suis incapable de le haïr.
On m'a dit que je devrais le haïr. Lui en vouloir. Qu'il
ne me mérite pas.
Je ne comprends pas ces mots là.
Haine, je ne comprends pas. En vouloir à l'Homme? Je
ne sais pas ce que ça veut dire. Il n'est pas en cause, je
crois. Pas responsable. C'est la faute à qui?
Mériter, je ne comprends pas non plus.
Auteure : Script
Écrit à Montréal
Le jeudi
29 mars 2001
Muse : le fantôme rustique
de J.K.