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    LE PRINTEMPS 2001  
 
       
   
 
 
 
 
 
40. Il n'y a pas un seul livre au monde...
 
J'ai très mal dormi.  Je regrette d'avoir écrit hier le dernier post-scriptum.  Pourtant, c'est ce que je pensais à ce moment-là.  Je sais reconnaître mes erreurs.   Et j'ai fait une erreur en m'imaginant que je pourrais ne plus en parler.  Je ne peux pas tourner la page sur une rupture si douloureuse et ne plus écrire un mot là-dessus dans ce journal.

Alors j'écrirai que j'ai mal aussi longtemps que cela fera mal.  Le journal va être plate, déprimant?  Ce n'est pas mon problème [non?].  Ce n'est que le problème du lecteur[non!!!].  Le lecteur de ce journal, celui qui y revient jour après jour, je crois qu'il préfère l'authenticité plutôt que le bluff ou le manque de sincérité.  Quant aux lecteurs de passage, ils comprendront.  Ou bien ils refermeront la page.  C'est leur premier droit. 

D'ici à ce que je me sente mieux en dedans, je veux juste mettre sur papier que j'ai mal.  Que P. me manque.  C'est le seul thème qui mérite que je m'y attarde.  La poésie ne m'est plus d'aucun secours.  Je ne peux même plus jouer avec mes pauvres chenilles.  Je ne peux plus rêver.  Je ne trouve plus de fleur digne de figurer ici, sauf cette petite branche de lathyrus. Il n'y a pas un livre au monde qui est plus important que l'amour que j'ai perdu et que je me meurs de retrouver.

J'ai besoin de lui parler.  De l'entendre.  De lire ses e-mails.  Ses lettres.  J'ai besoin de sa douceur.  Qu'il me dise qu'il s'est trompé, que je me suis trompée.  Qu'il ne m'a pas jetée comme une vieille chaussette trouée.  Que je lui manque aussi.  J'ai besoin qu'il me dise qu'il s'ennuie de moi.   Qu'il me confectionne une couverture avec les étoiles de neige.  C'est peut-être pour ça qu'il tombe encore une petite neige très fine ce matin, 28 mars?  Je n'ai jamais vu la neige rester aussi tard qu'à cette date.  Pourquoi, si ce n'est pour moi? 

Il faut que je continue d'écrire ce que je ressens.  Ce matin, il m'apparaît clairement que c'est tout ce qui compte dans ma vie : cet amour, plus fort que le projet d'écriture.  Plus fort que la peur.

Auteure : Script
Écrit à Montréal
Le mercredi
28 mars 2001
Muse : les étoiles de neige
   

 
 

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41.  Inventaire de mes pertes ou bilan de ma peine de mort [lapsus, lire peine d'amour] :
 
j'ai tout perdu absolument tout vu que P. ne m'écrit plus et qu'il ne me téléphone même plus alors c'est le signe évident qu'il ne pense plus du tout à moi avec tendresse car je le connais et s'il veut se montrer radical c'est qu'il s'imagine qu'il me fera moins de peine ainsi mais il se trompe et je ne supporte pas qu'il n'ait pas répondu à mon dernier mail et je n'ose plus lui téléphoner car je me suis convaincue que j'ai tout perdu et j'ai aussi le vague sentiment qu'en livrant ces pensées sombres je perdrai toute dignité seigneur que vais-je faire de ce corps à la peau si douce et cette mousse sent tellement bon que je ne comprends pas du tout ce qui m'arrive mais que se passe-t-il donc pour que je perde ainsi mon frère jumeau mon âme soeur ma doublure et l'envers de mon endroit la gauche de ma droite le dedans de mon coeur... 

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J'ai commencé l'inventaire de mes pertes en me glissant dans le bain de mousse bouillant dès mon réveil, à cinq heures du matin.  Aujourd'hui et pour les prochains jours, je ne travaillerai pas.  Je me donne congé.  Je me donne droit de grève.  Le temps qu'il faudra.

Je n'écrirai pas la suite de mon délire au bain.  Je l'ai parlé pour moi toute seule, la suite.  Résultat de l'inventaire?  Oui, j'ai tout perdu, sauf trois  (3) choses : a) le rêve nocturne [penser à raconter le rêve du vieux médecin cochon de cette nuit]; b) l'obsession des mots ou ma scriptomania [retour en force des 57 synonymes du mot rupture, penser à les recopier dans un coin de cette page] et [quelques jongleries autour du mot bluff qui me hante depuis hier et j'ai cherché dans le dictionnaire__faudra l'insérer dans le lexique un de ces jours]; et c) la lecture [j'ai continué Le procès hier soir, lu jusqu'au chapitre VII, jusqu'à l'avocat, et cette lecture me donne beaucoup de plaisir,notamment le «fantôme rustique» mais je ne devrais pas jouir encore de quelque chose vu que j'ai de la peine alors je crois que je n'ai pas de coeur__je ne suis pas responsable, c'est la faute à Joseph K.] 

La preuve que je n'ai pas de coeur?  J'ai donné trois heures de congé à ma peine de mort [pardon, je voulais dire peine d'amour].  Les deux premières heures savoureusement savourées dans mon bain.  En plus de parler toute seule, j'ai eu le temps de tout lire les bouteilles, en insistant sur l'étiquette de la longue bouteille brune avec des fleurs peintes dessus parce que je trempais dedans : «Bain moussant à l'extrait de romarin, 500 ml - 16,9 FL. OZ. U.S. Bain Aromatisé Ce produit n'est pas testé sur les animaux! | Aromatic Bath This product is not tested on animals!  [Merci, cela me fait tellement plaisir pour Garf, je vais lui dire, il passera une meilleure journée].  Le bain moussant à l'extrait de romarin Xxxxx est doux et procure un bain agréable aux herbes.  Il contient des huiles essentielles aromatiques et pures de romarin (rosmarinus officinalis) [ce latin n'est pas de moi, c'est sur la bouteille, je le jure! mais eux ils ne l'écrivent pas en italique, dommage].  Il est particulièrement doux pour la peau, le plus grand organe de votre corps, et vous laisse une sensation de fraîcheur naturelle.  En améliorant la circulation sanguine, il exerce une action revitalisante.  Le pH est neutre.  L'inhalation des huiles aromatiques pendant le bain semble avoir un effet stimulant.  Recyclable packaging where facilities exist.  Contenant recyclable où applicable.  [La traduction m'épate toujours.  The traduction always epated me]». 

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Lire les étiquettes des bouteilles de bain moussant.  Puis passer une heure dans la cuisine.  Mettre la table pour deux.  Préparer deux bols de café au lait recouverts de mousse blanche, fumante.  Mettre beaucoup de sucre.  Boire à petites gorgées en n'essuyant pas les moustaches.  Imaginer qu'il est là et lui parler à lui.   Insister pour qu'il prenne une troisième gaufre au sirop d'érable alors que son assiette est encore pleine.  Manger goulûment devant lui.  Le chapeau melon posé sur l'accoudoir de son fauteuil.  Tu veux un croissant?  Une poire?  Un kiwi?  Un morceau d'ananas?  Regarde comme ces fruits sont juteux.  Tu n'en veux plus?  Pas grave, nous en ferons une pizza pour ce soir.  [Précision : cela n'était pas du délire ni un rêve éveillé.  Je sais qu'il n'est pas assis là dans ce fauteuil mais je fais comme quand je jouais à la poupée, quand j'étais petite.  On dit : jeu de rôle, je crois.  Théâtre.  Création.  Mise en scène.  Pendant que je parle au P. ramené ici de force, je ne parle plus toute seule...]

Je lui avais demandé par écrit de m'aider.  Il a gardé le silence.  Je suis bien obligée de parler toute seule.  Parce que je suis incapable de le haïr.  On m'a dit que je devrais le haïr.  Lui en vouloir.  Qu'il ne me mérite pas.

Je ne comprends pas ces mots là.  Haine, je ne comprends pas.  En vouloir à l'Homme?  Je ne sais pas ce que ça veut dire.  Il n'est pas en cause, je crois.  Pas responsable.  C'est la faute à qui?  Mériter, je ne comprends pas non plus. 
 

 
Auteure : Script
Écrit à Montréal
Le jeudi
29 mars 2001
Muse : le fantôme rustique de J.K.
   
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