..L'HIVER 2000-2001
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


Crocus blanc
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

 Le mercredi 21 février 2001
7. « Je voudrais écrire une histoire inventée mais vraisemblable [...] qui fasse battre le coeur du lecteur, l'émeuve, d'une manière durable, le fasse verser des larmes exquises et rire d'un rire exquis. »
 
J'aime  bien écrire le matin.  Comme samedi [Script dit que c'était lundi?], ce mercredi est doux [sauf qu'aujourd'hui il n'y a pas d'odeurs de cigarette] et j'ai ouvert la fenêtre de cette grande pièce calme où je travaille.  J'entends les oiseaux se chamailler dans le vieil érable.  Les rayons du soleil n'ont pas encore commencé à chauffer très fort... ça ne fait rien, puisque cet éclairage matinal illumine chacune des branches et les moindres petits bourgeons rouge vin pointent vers le fond du ciel qui n'est déjà plus tout à fait gris.  Non, il serait plutôt blanc clair.  Pollution?  La luminosité extérieure provoque des éclairs à l'intérieur.  Ces oiseaux qui murmurent de plaisir dans la brillance matinale me remettent une fois de plus en contact avec la paix et la joie de l'espace intérieur du monde.   C'est ça le bonheur.  Je n'ai surtout pas besoin de le chercher.  Mais je n'oublierai pas de le cueillir.  Ainsi, la tristesse ne collera pas sur moi. 

Il y a quelque temps, j'avais fait le projet d'écrire un essai sur le journal de Katherine Mansfield.  Et puis je n'ai rien fait.

Pas exactement.  J'ai relu le Journal, et pris des notes.  Et puis...  Non, je ne pourrai pas raconter ça.  Les mots qui me viennent sont si vides de sens!  Ils ne peuvent pas rendre compte de cette réalité qui est peut-être encore trop collée à moi pour se laisser décrire. 

Nous lisions le même livre, au même moment.  Un jour, P.  m'a écrit :  « va voir Juin 1907 ».  J'ai vite cherché la page.  J'avais souligné ce même passage la veille.  

Juin 
   « Huit heures juste. Quelque part dans le monde, peut-être est-il en train de s'éveiller, de s'habiller, ou encore il joue, il déjeune - et moi, je suis ici. [...] Extraordinaire, de vivre si loin de son autre moi et, pourtant, de s'en sentir plus proche chaque jour. Tout ce qui le concerne me paraît plus clair. Je me le représente dans toutes les situations imaginables, et je sens que je ne me trompe pas. [...]

    « Je veux fêter ce jour d'une manière positive, en commençant un livre. En moi-même, tandis que je marche, que je m'habille, que je parle, même juste avant de jouer du violoncelle, mille images délicates flottent et s'évanouissent. Je voudrais écrire une histoire inventée mais vraisemblable - parce que hors de question - qui fasse battre le coeur du lecteur, l'émeuve, d'une manière durable, le fasse verser des larmes exquises et rire d'un rire exquis. Jamais je ne donnerai dans le gros comique. Et puis il faut que ce soit ultra-moderne. »

 (Katherine Mansfield, Journal, p. 63)
C'était  exactement ce que nous vivions et ressentions.  Cet événement  s'est produit le ou vers le 3 février 2001.  À ce moment-là, je censurais [je préférais utiliser le mot mesurer plutôt que censurer] mon journal de ces milliers d'instants magiques que je vivais.  Aujourd'hui, comme par enchantement, ma mémoire ne cesse de m'y ramener.  Alors je veux l'écrire.  Sans chercher.  Je noterai seulement ce qui me revient, ce qui remonte tout seul.  Ce sont les souvenirs heureux.  Pourquoi censurer le bonheur?  Il y a tellement de méchanceté et de laideur en ce monde, il faut laisser fleurir et s'exprimer la beauté.  Peut-être cela fera-t-il un jour contrepoids? 

Une autre personne chère m'a rappelé récemment ce jour où Strophe, pendant sa grossesse, avait reçu un e-mail méchant d'une lectrice qui trouvait son journal moins intéressant parce qu'elle était heureuse.  Cette lectrice souffrait en quelque sorte du bonheur de Strophe, ce qui  la faisait déprimer sur sa vie[beurk].    Tiens, autant retourner chercher un peu dans les archives et noter le chemin, cela pourrait être fort utile...    Voilà, j'ai trouvé :   entrée du 7 janvier 2001. http://www3.sympatico.ca/strophe/  .   Pour mémoire. 

Sur ce, les oiseaux se sont calmés.  Il est grand temps que je travaille.

8.  Dans la marge...

Je reviens au journal par pure envie de coller une jolie fleur sur ma page. Dans la marge, je le précise, et non  pas en marge de mon histoire.  La tradition des fleurs et de leur nom en latin se poursuivra malgré tout.  Mais je fais erreur, ce n'est pas une histoire que je raconte ici.  Je me raconte?  Pas sûr.  Je crois que j'essaie de raconter ce qui est mien, ce qui me touche (comme dans my life) davantage que de parler de moi (me ou myself).    Est-ce que cela fait une différence?  Probablement.  Écrire ce journal pour jeter un peu de lumière sur ce que je vis afin d'y voir plus clair.  J'en reviens presque toujours à ça. 

Il faudra que je médite sur cette incapacité à manger quand ça ne va pas.  Quand je suis triste, ou bouleversée par ce que je vois, ou vis.  La misère, le malheur autour de moi. J'ai fait de la soupe, mais j'ai pas tellement envie d'en manger.  Poulet et vermicelles.  Les vermicelles longues.  D'habitude j'aime bien la soupe aux vermicelles mais là...

J'écouterai les Variations Goldberg.  Cette musique, [je parle de l'enregistrement 1955 du pianiste virtuose et génial que je préfère : Glenn Gould] m'a toujours accompagnée dignement dans les grands moments, les moments privilégiés.  Ou quand l'écriture surgit et fait gonfler mon roman de quelques pages, comme ce matin.  Avec tout ce que j'ai pondu, je peux bien prendre une courte pause.  Pour ma fameuse soupe...
 


9.  Quelques heures et deux bagels plus tard.

Je n'ai pas réussi à avaler cette soupe.  Alors j'ai tout jeté à la poubelle.

Puis je me suis rendu à la bibliothèque de l'UQAM.  Ça m'enrage de ne pas pouvoir emprunter les meilleurs livres, les plus anciens.  Toute une cérémonie, avant d'avoir le privilège de les consulter.  Comme s'ils faisaient tout pour que personne ne touche jamais à certains livres.  Je sais bien qu'ils ne cherchent qu'à les conserver en bon état.  Mais j'aime mieux travailler chez moi.

Quand je passe deux ou trois heures là-bas, j'ai beau lire et prendre des tas de notes, je n'ai pas suffisamment de temps pour entrer en contact avec ma lecture, avec le livre.  Tout me distrait.  Je regarde le monde, j'ai le nez partout sauf dans mon livre.  J'exagère? Toujours cette impression de ne pas ressentir ce que je lis, et je retiens moins bien.  Après, quand je retrouve mes notes de lecture, je suis toute étonnée d'avoir déjà vu le livre en question.  Je l'ai oublié. 

Je me demande ce qui arrivera quand on ne pourra plus toucher aux vieux textes pour de vrai. Je veux dire, quand tout sera numérisé et qu'on pourra avoir accès à l'ensemble de ce qui s'est imprimé depuis Gutenberg sur CD-Rom ou sur Internet.  Ma crainte, c'est qu'ils ne gardent pas les originaux et qu'un jour, on n'ait plus les « lecteurs » appropriés, plus rien qui ne sache décoder ce langage.   On aurait l'air fin.   Mais on aurait peut-être aussi oublié à ce moment-là que l'écriture et l'imprimerie ont déjà existé.

Tout à l'heure, en revenant à pied par la rue Saint-Denis, j'ai rencontré la belle Sarah, une ex-collègue [ça fait drôle de dire ex pour ça, mais je ne trouve rien d'autre... une collègue d'un ex-employeur que tu revois jamais, ça devient une ex, non?]  Quoiqu'il en soit, j'ai été très surprise et contente de la revoir comme ça, par hasard.  J'aime croire que le hasard n'existe pas.  Qu'il n'y a que des coïncidences.  Mais des bonnes, en tout cas!

On en a profité pour s'arrêter prendre un café à la Brûlerie.  Jusque là, je ne m'étais pas rendu compte mais j'avais une faim de loup!  Pendant que Sarah me racontait les derniers événements de la plus haute importance survenus au bureau [Script ne raffole pas des potins], j'ai mangé deux bagels avec saumon fumé [moi qui d'ordinaire ai de la difficulté à en manger tout un].  Je suppose que ce soir, au souper, je vais encore me demander comment ça se fait que je ne peux  rien avaler? 

Le jeudi 22 février 2001


La Tour
L'éducation de la vierge (au livre),
Frick Collection, New York


La Tour
Saint Joseph charpentier,
Musée du Louvre

10. Comment apprivoiser la flamme de la vie ?
 
Il y a des matins où le soleil a beau briller, les oiseaux chanter, on dirait que la vie cherche à me déserter d'elle-même.  Je ne peux rien contre ça.  Pourtant, il y a énormément de beauté et de bonté autour de moi.

Je pense à une très belle lettre qui m'attendait dans mon courrier électronique.  Une longue lettre écrite avec passion, avec une grande générosité.  Les propos sont justes et réfléchis.  Ce sont des mots qui font du bien et permettent d'avancer.   Un encouragement à persévérer dans la voie de l'intégrité et de la fierté.  Et à préserver l'amour, cette part de soi devenue si vulnérable.

Je pense aussi à la lecture du journal de Dachlo, Une vie,  son bonheur fait plaisir à voir.  Elle et Izanagui ont le talent de traverser l'épreuve de la séparation avec légèreté.   Vive les mariés! Je vais coller une petite fleur, en attendant le visa...
 

Après le déjeuner, la lourdeur intérieure qui était présente comme un poison dès le saut du lit est revenue.  Au lieu d'écrire bien sagement, je suis partie à la chasse aux images sur le web.  En cherchant une nouvelle bougie pour éclairer ma page du jour, je suis tombée sur les deux La Tour que je me suis empressée de coller dans la marge.  Les images sont de Paris Match, je crois.  On pourra en savoir plus long sur le site.  Quelle lumière!  On dit que ce peintre est « le maître du clair-obscur ».  Hasard ou coïncidence?  Il a aussi peint des Sebastian, mais je ne réouvrirai pas ce chapitre ce matin.  Tout ce que je cherche à écrire, c'est qu'aujourd'hui, si je veux retrouver le bout du fil de ma fiction, il me faudra suivre patiemment le regard de l'artiste qui, lui, a su « apprivoiser la flamme de la vie ».

En ce moment précis, la radio joue « Casta Diva ».  C'est beau.  J'ai envie de partir pour un long week-end, voir la mer à Ogunquit, à Cape Cod, et passer quelques belles soirées à Boston.  C'est peut-être pas une si mauvaise idée... 

Ah oui, avec tout ça, j'ai oublié de parler de mon changement d'adresse.  Pour traverser ma nuit blanche, j'ai déménagé mon site sur Sympatico.  Pourquoi attendre le premier juillet?  J'avais cette ressource gratuite et sans pub à ma disposition et je la laissais dormir...  Vive l'insomnie, cela me donne des idées.

Le vendredi 23 février 2001


 
La Web cam
des Fleurs Blanches

 

11. Où Script passe la nuit non pas à déménager son journal, mais à très bien dormir et à refaire plusieurs fois son rêve blanc...
 
Après ma nuit de rêve, où j'ai refait plusieurs fois le rêve blanc, je sais que la journée sera bonne.  Et puis j'ai eu la chance de cueillir d'autres belles fleurs dans les journaux online ce matin.  Je poursuivrai donc dans la foulée des remerciements.

Mais auparavant, établir le programme de la journée : déneiger la terrasse et y réinstaller la chaise longue.  M'y installer quelques heures pour finir la relecture de Mimésis, bien emmitouflé sous la chaude couverture de fourrure.  Après, il faudra que je fasse les inévitables provisions et ensuite, back to the future roman pour écrire une page ou deux si j'ai de la chance. 

Hier soir, parlé au téléphone avec Marie-Françoise, ma  copine de Boston.  Elle reçoit sa mère ce week-end, alors mon petit voyage se fera comme prévu, mais à la mi-mars. 

Mes deux premières fleurs merci s'adressent à L'Insomniaque  et à Colacha.   J'aimerais tellement me guérir de cette triste habitude de ne parler que de moi dans ce journal.  Pourquoi?  Je ne peux quand même pas parler des autres non plus.  Sauf à faire des liens vers les journaux, les livres et les images que j'aime et qui m'inspirent.  Les images, tableaux, livres et journaux  online que je n'aime pas, je le répète, je ne les regarde pas et je n'ai surtout pas de temps à perdre en écrivant à leur sujet.  Mon écriture ne se spécialise pas dans la critique.

 Si je devais m'inventer un métier, ce serait celui de Collectionneur de moments privilégiés, je serais une cueilleuse d'instants où l'étincelle se produit entre deux êtres.  Et puis il faudrait aussi inventer un autre métier, celui d'Entreteneur de flamme.  On se doutera pourquoi.   Alors je persisterai et n'écrirai ici que sur ma propre vie.  Et des liens qui se tissent vers les oeuvres et les auteurs de mon choix.  À bien y penser, ces deux métiers que je songe à inventer ressemblent assez à l'idée que je me fais de l'art et de l'artiste.  En partie.

Mon autre merci fleur du jour est pour qui?  Oui.  Encore pour Scribouilleuse, pour le récit de son beau rêve qui court-circuitera un peu l'impact du rêve inscrit par Script au menu du jour et c'est tant mieux! D'ailleurs, son rêve de la nuit prochaine me fait penser au rêve blanc du 15 janvier 2001, rêve que j'ai revu en cinémascope sur l'écran noir de ma nuit d'hier.   Et si c'était le même homme?  Ben quoi!  Ça se peut!  Dans mon rêve, il est plutôt magnifique, alors si elle a la chance de l'avoir à elle, ce sera tant mieux!

Une chance que je suis retournée lire la page du 15 janvier.  Je n'avais même pas raconté le rêve dans mon journal.  Par contre je l'avais écrit, je ne vous dirai pas où [Script ne veut pas que je le dise].
  

   «Dans ce rêve, il y avait de la brume qui montait du sol.  Je dînais avec un bel homme dans un restaurant d'une autre époque.  Des murs de pierres blanches.  Des nappes blanches descendaient jusqu'au sol et se perdaient dans la brume.  La conversation était douce.  Les mets et les vins raffinés. 

Et du blanc partout.  Des brassées de fleurs blanches, les tables en étaient inondées.  Un solo de violoncelle jouait du Bach. 

Nous avons mangé, puis nous nous sommes dirigés vers la sortie, lentement.  En marchant, j'ai prononcé un drôle de mot qui est en fait l'homophone d'une abréviation.  Gênée, j'ai rougi.  Mais l'homme n'a pas eu l'air troublé.  Il avait compris le sens de cette association qui n'existe que dans son journal à lui.  Il avait l'air de trouver naturel que je parle son langage à lui et non le mien.

Dans le rêve blanc, on aurait dit que nous poursuivions l'échange commencé par écrit quelques jours plus tôt.  C'était bien.  Et je me suis réveillée tout en douceur après. 

Ensuite j'ai écrit à l'Homme et lui ai raconté le rêve blanc.  Il m'a demandé si j'avais lu Fanfan de Alexandre Jardin.  Non.  Je ne l'ai pas lu.  Pourquoi? »

J'aurais peut-être dû lire ce livre finalement.  Parler avec l'Homme dans son langage à lui, qui était devenu le nôtre, me manque cruellement.   Je n'ose pas lui écrire.  Et si je lis Fanfan, y découvrirai-je un moment privilégié pour ma collection? 
Le samedi 24 février
12. L'indifférence.

Quand j'écris, je suis une fleur.

 
Ce matin, j'ai reçu un e-mail à propos de mon journal.  En gros, le e-mail dit ceci : 
« Je suis une nouvelle lectrice sur les bords de la Méditerranée... Et ce qu'elle lit dans vos pages fait tellement écho en elle même... Voilà, alors merci d'écrire et nous donner à lire ces pages. »

Cela m'a causé un petit choc.  Je suis restée là à lire et relire ce message qui m'arrivait de si loin.  Qui venait d'une femme habitant un autre monde baigné de soleil.  Je réalisais que c'était probablement la première et dernière fois que je lirais ses mots à elle.  Et que ce journal venait de voir défiler deux mois de ma vie à la vitesse d'un éclair.

Je ne pensais pas recevoir un tel commentaire aujourd'hui.  Franchement.  je n'ai jamais reçu des tonnes de e-mail.  J'ai quelques abonnés.  Pas beaucoup.  Les doigts d'une seule main suffisent à les compter.  Ceux là, je les connais, je les lis aussi, on s'écrit.  C'est mon mini réseau.  Mais pour avoir une idée du lectorat de ce journal, juste avec le compteur, c'est embêtant.  Plusieurs visiteurs ne restent que quelques secondes.  Je me demande toujours ce qu'ils peuvent bien avoir le temps de lire en 12 ou 15 secondes.  D'autres, c'est zéro seconde.  Vrai.  Des personnes qui doivent chercher autre chose, des faux numéros?  Je n'ai aucune idée.   Si j'enlève les faux visiteurs, il me reste les doigts de la main et ceux de mon autre main pour des lecteurs inconnus.

La question qui se pose depuis le début est la suivante : si j'écris pour si peu de lecteurs, cela vaut-il la peine de continuer? Écrire plus?  Plus longtemps, autrement?  Sauf que je n'ai pas plus de 24 heures dans une journée.  Alors je continue, pour moi et mes « proches ».

Je l'avoue.  Je suis égoïste.  Intéressée.  Superficielle.  J'ai besoin des lecteurs.  Autrement je parle toute seule.  Et me parler à moi-même, je pourrais faire ça beaucoup mieux offline.  Ce que j'essaie de dire c'est que je n'ai pas besoin d'avoir mon journal inscrit sur une liste à la CEV ou au Cercle des jours écrits et imagés, si personne ne vient le lire.  Si les regards extérieurs demeurent indifférents.  Autrement dit, je suis convaincue que ce journal serait sans raison d'être si personne ne le lit.

En tout cas, c'est ce que je pensais, certains jours.  Ça me trottait dans la tête quand j'étais assise devant l'ordi pour écrire mon journal, ou encore quand je réfléchissais, le crayon en l'air, penchée sur mon journal papier.  Et je me demandais, ça sert à quoi?  Pourquoi écrire si personne ne lit jamais ce que je mets des heures et des heures à sortir de moi ?  Je sais que d'autres se posent ce genre de questions, parfois. 

Il faut dire qu'avant, quand j'écrivais dans mes cahiers, je ne me cassais pas la tête.  Je savais que je n'écrivais que pour moi-même.  C'était clair, il n'y avait aucun autre lecteur possible.  Tout ce qu'il m'importait était d'écrire, de sortir les mots de moi et de les balancer sur le papier.

Ensuite, avec le journal online, au début, c'était un peu pareil.  Je me disais, j'écris d'abord pour moi, et si j'ai des lecteurs ce sera tant mieux.  Si personne ne lit?  Ce sera trippant aussi.  À la limite, j'écrirai pour le cosmos.  Qui sait si quelqu'un ne retrouvera pas un petit bout de mon journal dans dix ou trente ans, au Japon?  Ces idées m'amusaient, me suffisaient.  Je me disais : au moins, j'écris.  Au moins, je laisse une trace de mon passage.  Je dis ce que j'ai à dire.

Et puis les jours passent, et mon opinion change.  À répétion.  Avoir des lecteurs c'est important.  Avoir des lecteurs, ce n'est pas important.  Parfois j'en ai besoin.  Parfois je n'en ai pas besoin du tout.  Les lecteurs, c'est le plus important.  Avoir des lecteurs n'a aucune espèce d'importance.  L'appartenance à une communauté fait qu'un journal online est spécial.  Les interactions avec les lecteurs sont ce qui nous placent le mieux dans notre propre écriture.

Je suis là et je jongle avec toutes ces idées comme les savants examinent leurs hypothèses de recherche.  Ce sont les balles avec lesquelles je jongle quotidiennement.  Si une journée une théorie ne marche pas, je laisse tomber la balle.  J'en prends une autre.  Par exemple, si j'ai eu trois lecteurs dans toute la journée, je me dis c'est pas grave, pas besoin, j'écris pour moi.  Un journée j'en ai trente?  Je pense heureusement qu'ils sont là, je les aime, je vais leur écrire quelque chose d'encore mieux demain.  Et le lendemain, paf, personne .. mon papier était bon pourtant?  Bof.  C'est pas si important, ce qui compte c'est de m'exprimer... et blablabla. 

C'est tout le temps comme ca.  Et il n'y a pas de réponse.  Je n'en trouverai probablement jamais.

Si une fleur tombe et meurt dans un jardin, que se passe-t-il?  Pas grand chose.  Mais le jour où elle est morte, faisait-il soleil?  Était-elle encore toute belle et parfumée ou bien fanée et puante?  Les gens l'avaient-ils admirée, avaient-ils humé son parfum, l'avaient-ils prise en photo?  Peut-être que personne ne l'a vue de toute sa vie de fleur?  Peut-être qu'une seule personne a pris le temps de la regarder vraiment.  De l'apprécier.

Peu importe de savoir si on portera le deuil de la fleur, ou de savoir qui le portera, ce qui importe c'est de savoir que cette fleur est morte.  Qu'elle a été vivante un jour.  Qu'elle était belle et qu'elle sentait bon.

Le gros camion de vidange qui passe ramasser les poubelles dans ma ruelle les lundis et jeudis matins dédage des odeurs épouvantables.  On le sent, on l'entend.  Tout le monde le remarque.  La pute affreusement fardée, qui porte des vêtements criards, tout le monde la remarque.  La une du Journal de Montréal qui affiche un meurtre crapuleux en rouge et noir, tout le monde la remarque.  Le beau gars que j'ai rencontré hier et qui sentait si bon que je me suis presque retournée pour suivre son odeur...  On le remarquera.

La rivière bouillonnante dans la montagne.  L'arbre dans la forêt.  Le chat à la fenêtre.  La neige sous mes pas.   La fleur dans le jardin.  Le mot sur le bout de la langue.  Suis-je là pour ça?  Si ça sent bon et que c'est beau, le sentirai-je, le verrai-je?  Si ça produit un son, l'entendrai-je?  Et si je ne suis pas là, y aura-t-il un son quand même?

La rivière, l'arbre, la fleur, le chat, le mot n'ont pas besoin de moi pour exister.  Ils n'attendent pas après moi.  Je peux choisir de vivre avec eux, d'en profiter, de les sentir, les regarder, les aimer.  Trouver la paix, la joie, l'horreur ou l'ennui avec eux.

La montagne affiche la plus royale indifférence.  Comme la rivière, et le chat.  Les mots aussi sont indifférents, ils ne voient pas ce qui s'agite autour d'eux.  Peu leur importe si quelqu'un s'approche et les regarde.

Cependant, si je ne les recueille pas, ils ne seront pas là, eux, pour être vus.  C'est comme un livre qui ne serait pas publié, il ne serait jamais acheté et lu.  Les pages resteraient dans un tiroir.  Mais si on publie le livre, il faudra bien un libraire quelque part pour le placer sur son étagère. 

La fleur aura-t-elle de l'importance s'il n'y a personne pour l'admirer?  Cela n'a rien à voir avec la fleur.  Cela concerne les personnes qui sont indifférentes, insensibles ou qui ne le sont pas.  S'ils regardent ou s'ils ne regardent pas.  Et la fleur ne pourra mourir dans le jardin que si elle s'y trouve déjà.  Si elle est à sa place.   Si la fleur n'est même pas là, personne ne pourra la contempler, même si c'est la plus magnifique fleur du monde.  La fleur, elle s'en fout.   Elle est indifférente.

Mais tout cela n'a rien à voir avec moi.  Je suis juste une fleur.

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