....L'HIVER 2000-2001
 


tradescantia ou
éphémère

J'ai trouvé la fleur
et je continue à chercher l'insecte...


une autre sorte
de tradescantia


encore une autre 

18 décembre 2000,
21:00, première entrée.  J'ai tellement de choses à écrire que je ne sais pas par quel bout commencer.  C'est le jour UN de ce journal - mon journal personnel - qui ne sera pas calligraphié, petit manuscrit illisible et consigné dans un cahier que je cacherai dans le tiroir du bas de mon armoire, mais dans un fichier sur le disque dur de mon ordinateur.  Protégé par un mot de passe?  Et publié ensuite on line, si.  Si je commence aujourd'hui, c'est un peu pour marquer un tournant dans ma vie.  Tourner une page.  Il vaut mieux que je m'organise pour que tous les liens fonctionnent, et que me page d'écriture soit agréable à vivre, puisque j'y viendrai tous les jours.  C'est comme choisir un carnet.  Ou un nouveau vêtement.  Allier le confort et l'esthétique, faire que l'expérience soit durable. 

Ce journal ne sera pas une entreprise éphémère.  Je ne suis pas une « Éphémère ».  C'est quoi au juste ce machin?  Je sais que ça ne vit pas longtemps, mais est-ce une fleur ou un papillon?  Sortir le dictionnaire.  Littré, s'il vous plaît?

ÉPHÉMÈRE : Adj.  Qui ne dure pas, qui ne vit qu'un jour.  Fleurs, animaux éphémères. | Par extens.  Momentané, passager.  Bonheur, ouvrages, productions éphémères.  | S. m.  Genre d'insectes névroptères qui naissent et meurent le même jour. | S. f. En bot.  Éphémère de Virginie ou simplement éphémère, nom vulgaire de la tradescantie virginienne.
On dit un éphémère.  Alors un peu plus haut, j'ai fait une faute d'orthographe, ça commence mal.  Prise en flagrant délit d'ignorance!  Ou juste une belle occasion d'apprendre.

Je ne réalisais pas toutes les ressources contenues dans ces sept petites lettres.  J'aime bien les mots « insecte névroptère », surtout le « névroptère », je ne sais pas pourquoi.  Le son? Ou le sentiment de me retrouver vaguement en terrain connu,  ou de rencontrer une parente éloignée.  Peut-être même d'apercevoir mon reflet aérien dans une grande baie vitrée de l'insectarium.

J'aurais aimé trouver cette idée de l'éphémère avant, pour aller chercher l'image dans l'encyclopédie et illustrer ma page d'accueil avec, comme grosse fatigue l'a fait avec ses chenilles.  Héhé.  Je garde cette idée en tête.  Il reste de la place sur ma page, j'y verrai demain.
 
 



 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


Ah! 
Ce cher journal!
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

19 décembre 2000,
18h00 :  Pourquoi cette idée d'écrire mon journal sur internet?  D'abord, je ne suis pas certaine de publier sur le web.  Pas tout de suite.  Je vais écrire quelques jours, et attendre de voir si j'aime l'expérience.  Faire comme si quelqu'un allait me lire tout à l'heure et si j'ai envie d'écrire quand même, sous le régime du lecteur. 
Je publierai juste si je tiens le coup, si mon expérience est vivable et viable.  Oui.  Je m'engage envers moi-même à écrire souvent.  Et plus d'une fois par jour, si possible.  Ça fait un bon bout de temps que j'y réfléchis, que je laisse cette idée me travailler par en-dedans...  J'écrivais un journal papier avant, périodiquement.

Mais je sens déjà qu'entre cette sorte de journal-ci et le journal papier, il y aura un monde.  Je sais déjà que je n'écris plus pour moi seule.  Je pourrais faire semblant que j'écris seulement pour moi mais cela serait faux et archi nul.  Dans la vraie vie, je ne suis pas le genre de femme à faire semblant.   On partira avec ça, O.K.?

Sauf que ce que j'écris réfère quand même seulement à mes pensées intimes : avant d'être partagées, elles le sont.  Et ce qui fait l'intime, c'est probablement le va-et-vient entre les détails futiles et ce qui surgit des profondeurs de soi.  Je perçois l'intime comme un constant apprivoisement de ce qui est à moi, « le mien », plutôt que de ce qui est moi.

Je lis des journaux sur internet depuis deux ou trois ans maintenant.  Je suis loin d'apprécier tout ce qui s'écrit là-dedans.  Par contre, j'ai un profond respect pour tous.  Et les journaux que j'aime m'ont probablement influencée et contaminée par le désir de le faire aussi.

Mais à ma façon.  À découvrir.  Je raffole de l'hypertexte.  Je pourrai m'en servir amplement.  Y réfléchir.  Je crois que j'ai tout simplement envie de vivre une nouvelle expérience, celle d'écrire pour que mon journal soit lu par des personnes comme moi, qui lis celui des autres.  Je veux traverser de l'autre côté du miroir.

Parce qu'un journal intime, je vois ça un peu comme un miroir pour le Moi.  Mais je pense que c'est un miroir très dangereux, parce qu'il ne reflète pas la réalité du moi.  Il me renvoit plutôt une image brisée en milliers de petits morceaux : je peux devenir plusieurs facettes de la même personne.

Est-ce à dire que je risque de me retrouver avec plusieurs Moi?  Un dédoublement de la personnalité?  Méchante surprise.  Surtout si je me lève avec la gueule de bois.  Ou une déprime.  J'assisterais à l'image de la multiplication des déprimes, de quoi ne plus m'en remettre jamais.

Bref, c'est pour ça que je sépare la question du Moi de celle du Mien, de l'intime.  J'explorerai donc seulement cette zone de l'intime partageable :  ce qui est mien et qui se donnerait volontiers.  J'aime l'idée que cet intime-là  soit publiquement dévoilé.  Et qu'il le soit avec tout ce qu'il peut contenir d'ambiguïtés :  franchement. 

Ne sommes nous pas tous des êtres humains, des plus sublimes aux plus abjects?  Alors chacun doit avoir sa place.  Je me souhaite que le désir d'authenticité soit accru voire même démultiplié en raison de la présence de lecteurs.  Gros contrat?  « Je sais.  Je sais. » :  Jean Gabin dixit.

Plus tard
C'est plus difficile que je ne le croyais.  Je n'arrête pas de m'imaginer comment-qui-où peuvent être les lecteurs que j'ai évoqués tout à l'heure et je n'écris plus ce que je veux.  Je n'y peux rien, je me sens observée.  C'est la réalité  que je tente d'avaler.  Vivre et faire avec.  Je relis, je corrige, je vérifie le sens; il le faut bien, si je veux publier sur le web et que l'on comprenne ce que j'ai voulu exprimer.  Si je m'exprime de travers ou à moitié, personne ne va me comprendre, ou comprendre à côté, à cause d'un biais causé par une expression que j'aurais mal tournée.  Ou même si je veux me comprendre moi-même le jour où j'aurai l'idée bizarre de me relire.  Vraiment pas facile.  Je reviens demain.  Promis.



 
 
 


Moi, c'est écrire
que j'aime le mieux...

20 décembre 2000,
Bien.  J'aurai donc fait une troisième journée.  En principe, j'aurais quelque chose de neuf à dire, à me raconter à moi-même et aux lecteurs aujourd'hui.
Mais comme je n'ai rien de vraiment nouveau et d'époustouflant à vouloir savoir sur moi-même vu que je prépare Noël et tout et que je n'ai plus le temps ni l'envie de me vautrer dans mes humeurs joviales ou massacrantes et autres multidimensionnels états d'âmes, je vais prendre la question sous un autre angle. 
Je pourrais écrire ce que j'ai fait aujourd'hui, pour m'en souvenir plus tard.  On le sait, la mémoire est une faculté qui oublie.  La preuve, j'ai même oublié qui est l'auteur de cette dernière phrase.
Sauf que cela ne me passionne pas tellement de me consigner ou de figer ma journée dans un petit cadre que je ressortirais plus tard pour la relire et dire :  « Ah! oui, j'avais fait ça le 20 décembre 2000? » et ensuite, je me trouverais banale ou inintéressante, ou au contraire géniale?  Pas intéressée du tout.  Pas que je m'aime pas.  Bien au contraire.  Autant me foutre la gueule ou me minoucher devant une webcam et ne pas écrire un mot.  Plus payant.
Ou bien alors autant prendre des photos de mon moi-même et les coller dans un cahier, et photographier aussi les gens que j'ai vus, les lieux où je suis allée et la nourriture que j'ai mangée.  Et ne pas écrire un mot.  Moins fatigant.  Peut-être plus payant itou.  Mais moins le fun.
Mon journal ne peut pas simplement jouer le rôle d'archive.  C'est ça, mais je veux plus.  Alors  je tiens un journal pour écrire quoi?  Ça commence à être le temps que je me pose la question.
Je ne crois pas non plus que je suis capable d'écrire une manière de série de lettres avec des bisous à la fin et des : comment ça va vous autres moi ça va... que j'enverrais à de supposés lecteurs virtuels que je ne sais pas si un jour j'aurai.  Ouf, que c'est donc compliqué de me cogiter le diarisme.  Ex-cusez la. 


Je n'ai pas encore trouvé « l'insecte névroptère »
Mais je suis tombée sur un magnifique iris versicolore
Le v'la.

26 décembre 2000,
21 heures 47.  J'ai déjà failli à mon intention d'écrire souvent.  Trop d'activités pour m'asseoir devant mon ordinateur ces jours-ci.  Je suis plus souvent dehors.
C'est Noël, ce qui signifie invitations à souper ici et là, occasions de me rapprocher de ma famille, de mes amis, de jaser et de partager de bons repas. Et les échanges de cadeaux, c'est si bon.
Et les journées de ski ou de d'après-ski devant un bon feu de bois.  La campagne.  Volontairement aussi, je m'accorde davantage d'heures de sommeil, en  me levant plus tard le matin. 
Hier, j'ai sorti un cahier Clairefontaine tout neuf et j'ai écrit cinq pages de notes, comme sous la dictée.  Est-ce que le fait d'avoir délaissé un peu l'ordinateur m'a permis de me rapprocher de mes crayons?  Ou parce que le fruit était mûr?  Chose certaine, les bases d'un roman sont en place : une ébauche que j'ai relue tout à l'heure et que je conserverai.  Demain, j'ouvrirai un fichier et j'écrirai les premières pages au propre.
Je sens qu'arrivée ici, logiquement, je devrais me présenter.  Sauf que la paresse me gagne.  Peur ou hésitation à me décrire?  Disons que je laisserai mon portrait se dessiner au fil de l'écriture.  Je n'ai vraiment pas envie d'exposer de ma personne une image synthèse.   Je dois être fatiguée ce soir.



 

Petit cadeau :


Crocus
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

28 décembre 2000,
On fera bien de bien la boucler.  L'année, oui, mais le millénaire aussi il faudra le boucler puisqu'il aura expiré dans quelques jours. Mais comme je n'étais  pas là... 
Alors pour bien fêter l'événement, je me suis comportée en vraie paresseuse que je suis (on arrive doucement vers un portrait) toute la journée.  Pas le choix car je n'ai rien à faire, je suis en vacances.  Alors autant me liquéfier à travers les heures qui passent sans faire de manières. 
En me levant, j'ai regardé dehors.  Je me suis dit qu'il faisait bien beau, du beau soleil, mais avec la neige et le vent, l'air qui me venait de la fenêtre était glacial, alors ça a été vite décidé : je ne mettrais pas le pied dehors.  Pas envie de geler. 
Mais paresser, ce n'est pas aussi simple.  Au minimum, il faut manger, donc cuisiner.  Et après, laver la vaisselle, ranger la cuisine, prévoir le prochain repas, ensuite préparer les légumes, mettre la viande à mijoter ou la pâte à lever pour un gâteau.  Tout un art que je n'ai pas le loisir de pratiquer quand je suis prise par le quotidien ordinaire.
Aujourd'hui, j'ai pris mon temps. Pour commencer, ce matin:  des oeufs, de la baguette grillée, des confitures de fraises de l'été dernier et du café.  Pour le dîner, une lasagne et un clafoutis aux abricots.  Cela paraît facile, voire trivial. 
C'est au contraire monstrueux.  En ce moment, des milliers d'enfants meurent de faim à travers le monde.  Et moi, je ne trouve rien de mieux à faire que de manger et d'écrire ce que j'ai mangé au petit déjeuner et au dîner.  Un vrai scandale.
Je ne sais pas quoi faire pour empêcher les autres de mourir de faim alors je reste chez moi, je tremble de peur et j'écris.  J'écris que je ne meurs pas de faim.  Pour me rassurer?  Non.  Pour me faire chier.  Je me trouve nulle de ne rien trouver de concret pour empêcher le massacre continu des petits et des faibles.
Comme si on était condamnés à être d'un côté ou de l'autre de la faim et de la pauvreté et qu'il n'y avait rien entre les deux.  Rien que des montagnes de pourriture.

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