[10h28]
La fièvre d'hier soir m'a fait sombrer dans un sommeil étrange
et troublant. Le ciel est demeuré très lumineux toute
la nuit. (Pleine lune?) L'intense lumière blanche explosait à
travers le moindre espace laissé libre entre les lourdes tentures
de velours bleu nuit de ma fenêtre. J'ai peu dormi. J'en
parlerais à l'Homme ? Lui, je ne l'inventerai pas ici dans
ce journal. Il est trop vivant. Et parce que devant lui, j'aime
souvent me taire. Écrire. Lire. Je n'ai pas d'argument.
Argument est un mot très ancien. On dit qu'il signifie :
« la blancheur de l'aube ».
Ce journal?
On dirait qu'il adopte un rythme quotidien. Septième entrée
depuis le 10 janvier. Qui l'eut cru? Serait-ce que je poursuis
l'engagement? Ou est-ce le reflet du miroir qui m'encourage?
J'y verrais donc d'autres lectures plus riches et plus intenses, d'autres
images qui remplissent et garnissent peu à peu mon nid. Que
s'est-il déclenché en moi à mon insu? Insu
: je méditerai sur ce mot.
Tout
à l'heure, aller m'inscrire à mes cours de russe avant qu'il
ne soit trop tard.
[15h47]
Je songe à développer une section «Lexique» pour
noter le (les) sens dont se chargent pour moi certains mots. Le premier
inscrit sera l'Homme. Bientôt.
Je suis
restée à l'intérieur, en dedans. Encore un peu
de fièvre. Rester en dedans, c'est rester plus proche encore
des sensations et des mots. Nommer l'arbre, le fruit. Dire
le mot pour que la chose soit rassurée sur sa propre existence.
Laisser cela se vivre ne serait-ce qu'une fois.
Notre
appartenance à ce continent des mots serait-elle réellement
éphémère? Parfois, j'entrevois très clairement
que nous écrivons surtout pour célébrer l'éphémère,
le transitoire (contradiction? non, le sens s'élargit). Mais
la clarté se sauve chaque fois. Rilke l'a chanté dans
la neuvième Élégie :
«Mais
parce qu'être ici est beaucoup,
qu'apparemment
tout ici a besoin de nous ; ces choses
éphémères,
étrangement,
nous concernent,
Nous,
les plus éphémères.
Une
fois chaque chose, seulement une fois.
Une
fois et jamais plus Et nous aussi
une
fois. Jamais plus.
Mais
ceci, avoir été une fois -même si ce ne fut
qu'une fois -
avoir
été de cette terre, cela semble irrévocable.»
Rainer
Maria Rilke. Élégies de Duino.
Évitons
les malentendus : fiévreuse, peut-être. Mais légère
et heureuse.