fleur rose et château







Samedi matin, la mer est là, derrière la fenêtre. Je cueille les fleurs rouges. J'espérais dormir longtemps et voilà que je me réveille à l'aube comme tous ces derniers jours, triste. Est-ce à cause du printemps qui est déjà en train de s'installer ici ? Des premières jonquilles que j'ai aperçues hier ? Ou encore des bourgeons dans les arbres ? De la peine ? Non. C'est à cause du sang. Je dois cueillir les fleurs rouges et les tenir serrées contre mon coeur.




Hier j'ai écrit avec mon sang et mon corps saigne depuis ce moment-là. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. La douleur est forte et s'infiltre partout à l'intérieur. J'avais oublié ce que c'était. J'oublie toujours. Comme si je n'avais pas de mémoire pour cette douleur-là qui donne envie de pleurer. De trouver la chaleur. En même temps, ce mal amène une sensation étrange, comme si mes membres étaient prisonniers, lourds et engourdis, envahis de l'intérieur par des ronces et des vrilles noires. Les vierges noires de la mer.

J'ai mal, mais curieusement j'accueille cela comme une libération. Il va falloir que je procède au grand nettoyage de ma vie et ce sang donne le signal du départ. Les fleurs sont rouges.

Je lis Clarissa Pinkola Estés. Ses mots me réconfortent. Quand Elle me parle de sa voix si douce, c'est pareil. Je réfléchis doucement, je panse mes blessures, les plus anciennes comme les dernières.

Pinkola Estés écrit que la rage est corrosive :

elle attaque notre confiance et nous croyons qu'il ne peut rien se passer de bien dans la vie. Quelque chose est arrivé à l'espoir. Et, derrière la perte de l'espoir, on trouve habituellement la rage, la douleur, derrière la douleur une forme quelconque de torture, parfois récente, parfois ancienne.

Je sais bien que ce qui m'a blessée et mise en fuite c'est une douleur qui a ravivé quelque chose de plus ancien. Ce n'est pas la blessure d'origine qui pose problème, mais de petits fragments de substance irritante logés profondément en moi et qui ont avivé le mal présent. Et à ce moment-là, la crainte d'avoir encore plus mal m'a fait me contracter et la tension a augmenté l'intensité de la douleur et donc la gravité de l'événement qui était en train de se passer.

On ne peut nous demander de faire face et d'être partout efficace, sur toutes les scènes de sa vie. Impossible de faire trois choses en même temps : essayer de maîtriser la situation que je suis en train de vivre et tenter de contrôler la douleur qui émerge de vieilles blessures, tout en faisant l'effort de me mettre à l'abri en fonçant tête première dans la fuite, le repli psychologique. J'ai essayé de m'en sortir. J'ai échoué. Je ne savais pas qu'on ne peut attendre ça d'un être humain.

J'ai appris qu'il aurait mieux valu m'arrêter au beau milieu de tout cela et me retirer dans la solitude de la montagne afin de m'occuper d'abord de la plus ancienne blessure, ensuite de la dernière et puis pour réfléchir sur l'attitude à adopter et rien qu'après ça j'aurais pu rentrer à la maison pour y agir dans la dignité. Au lieu de cela j'ai cédé à la panique etje crois bien que j'ai perdu toute dignité. Il faut que j'abandonne l'illusion que le présent n'est qu'une répétition du passé.

Samedi matin. La mer est derrière la fenêtre de la maison. L. dort. L. a confiance. L. n'a pas perdu l'espoir. Je fais le café. L. dort et le chat veut sauter en haut de l'armoire. Je fais sortir le chat. Je ferme la porte. Je cueille les fleurs rouges. J'écris avec le sang pendant qu'elle dort.

Je ne suis plus en fuite. Retirée dans ma solitude; je voyage dans la montagne de la vieille légende japonaise racontée par l'ethnologue au sang mêlé, moitié sauvage, moitié blanche. Je prends le risque, j'accueille l'aspect de ma nature qui est authentiquement sauvage.

Seule cette partie de moi peut me sauver, m'apprendre la vie, la fureur, la patience, la suspicion, le goût du secret, l'éloignement et l'ingéniosité. J'abandonnerai mes illusions une par une, sans le moindre regret.

Je voyage dans la montagne à la rencontre des morts orphelins de mon passé pour les bénir, leur apporter quelques mots d'amour et leur permettre de reposer en paix. Pour me libérer. Oublier.

Déjà onze heures. Je marcherai toute la journée sur la plage avec les fleurs rouges contre mon coeur. Et j'écrirai, si je peux, je raconterai la légende japonaise du vieil ours brun qui vivait tout en haut dans la montagne avec mes mots à moi dans ce journal. Plus tard. Si je peux.




Auteure : Annie Strohem
Écrit à Santas Marias de la Mar
Le samedi 16 février 2002
Image : Annie
Muse : le sang