| Katherine
Mansfield,Journal (Édition complète),Trad.
de Marthe Duproix, Anne Marcel et André Bay, Éditions Stock,
1932, 1950, 1973, et Folio, 1987, pour le présent ouvrage.
Le 10 octobre
1922, K.M. écrit : « Dieu soit béni de nous avoir accordé
la grâce d'écrire ». Elle meurt trois mois plus
tard, le 9 janvier 1923. Elle n'avait que trentre-quatre ans.
On dit que les derniers mots du journal sont : « Je me sens heureuse
au fond, tout au fond. TOUT EST BIEN. »
Il y a une
citation de K.M., que je conserve dans un coin de ma mémoire en
anglais, et qui me revient souvent. Mais j'ai honte de ne pouvoir
en citer la source : « This terrible desire to establish contact...
». Petite phrase glanée il y a des années dans
l'un de mes cours de littérature. Le prof l'avait écrite
au tableau pendant son exposé. C'était le genre
de prof qui disait : Si vous faites une seule faute de français,
je vous tue. J'aime bien ce genre d'humour. De sorte que je
n'ai jamais oublié ces deux phrases désespérées
reçues en cadeau le même jour.
Toujours dans
son journal, en mai 1908, elle écrit : « Pour tisser la tapisserie
compliquée qu'est une vie, il est bon de prendre une harmonie d'échevaux
très divers. Inutile de garder les moutons, de
carder la laine soi-même, la teindre, la trier ; non, dans
la joie, prends tes matériaux tout prêts, gagne du temps,
et en avant! De l'indépendance, de la volonté, de
la résolution, et puis du discernement, de la clarté intellectuelle,
voilà ce qui est indispensable. » (c'est moi qui souligne
en gras)
(1907)
1er juin.
Baie du Jour
« Me voici, à moitié morte de froid, et de fatigue.
Je ne peux pas dormir, parce que c'est la fin, parce que c'est arrivé
avec une telle brutalité que moi-même, qui m'y attendais depuis
si longtemps, je reste bouleversée, écrasée. Elle
est fatiguée. Dernière nuit que j'ai passé avec elle,
dans ses bras - et aujourd'hui, je la déteste - ce qui signifie
que je l'adore, que je ne puis être étendue ici, dans mon
lit, sans me rappeler le charme magique de son corps ; »
« À côté de moi, une bougie brûle calmement
; elle est dorée et resemble à une fleur. Mais que j'attende
assez longtemps, je la verrai baisser, vaciller et mourir. Telle est la
vie, tel, surtout, est l'Amour, l'amour, ce sentiment vague, fugitif et
éphémère. Le pessimisme lugubre me regarde dans les
yeux, et je m'accroche aux anciennes illusions. Ce que j'aime : un arc-en-ciel,
un cristal. L'arc-en-ciel se dissipe, et le cristal vole en mille éclats
étincelants. Où donc sont-ils dispersés, dans l'immensité
du ciel, aux quatre vents de l'espace - disparus » (page 58)
Juin
« Huit heures juste. Quelque part dans le monde, peut-être
est-il en train de s'éveiller, de s'habiller, ou encore il joue,
il déjeune - et moi, je suis ici. Bonjour, César, bonne journée.
Une lettre de moi arrive à Londres aujourd'hui. Extraordinaire,
de vivre si loin de son autre moi et, pourtant, de s'en sentir plus proche
chaque jour. Tout ce qui le concerne me paraît plus clair. Je me
le représente dans toutes les situations imaginables, et je sens
que je ne me trompe pas. Je l'aime ; mais de toute mon âme... je
me le demande. Et ça, c'est le fond du problème - le fil
d'Oscar.
« Je veux fêter ce jour d'une manière positive, en commençant
un livre. En moi-même, tandis que je marche, que je m'habille, que
je parle, même juste avant de jouer du violoncelle, mille images
délicates flottent et s'évanouissent. Je voudrais écrire
une histoire inventée mais vraisemblable - parce que hors de question
- qui fasse battre le coeur du lecteur, l'émeuve, d'une manière
durable, le fasse verser des larmes exquises et rire d'un rire exquis.
Jamais je ne donnerai dans le gros comique. Et puis il faut que ce soit
ultra-moderne. » (page 63)
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