journal* et autres écritures

... pour le regard ailleurs, le temps, la mémoire, la lecture, le silence. Et des images

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Puisque je n'arrive pas, aujourd'hui, à sortir avant qu'il fasse noir, je continuerai à feuilleter les livres de Colette, à relire des pages déjà soulignées, à piocher et délirer dans ses plus inspirantes phrases.

D'abord celle-ci, dans La naissance du jour, que l'on dirait écrite par la femme-chat : « Je n'ai plus envie de me marier avec personne, mais je rêve encore que j'épouse un très grand chat. »

colette.jpgDe Mes apprentissages, je lis et relis ce passage qui me rappelle un peu ma Julia [personnage principal de mon dernier manuscrit, qui n'existe pas ailleurs que dans ces liasses de papier blanc abandonnées sur l'étagère du bas de ma bibliothèque ; elle me manque] :

« Je chantais au fond de moi, je battais des rythmes avec mes orteils et les muscles de mes mâchoires. [...] Le dessin musical et la phrase naissent du même couple évasif et immortel : la note, le rythme. Écrire, au lieu de composer, c'est connaître la même recherche, mais avec une transe moins illuminée, et une récompense plus petite. Si j'avais composé au lieu d'écrire, j'aurais pris en dédain ce que je fais depuis quarante ans. Car le mot est rebattu, et l'arabesque de musique éternellement vierge... consentir, comme je le fis enfin, à ce que chaque orage de musique - de musique aimée - fut une défaite heureuse, fermer les paupières sur deux larmes faciles et imminentes, je ne comptai pas, d'abord, ce desserrement comme un progrès. »

Je ne sais pas comment faire le deuil d'un roman sur lequel j'ai travaillé durant trois ans et qui ne sera jamais publié. Je ne sais pas comment oublier des personnages attachants à qui j'ai donné vie en écriture, à qui je m'étais attachée. Et qui vivent maintenant dans des limbes ou un espace innommable de non-vie que je ne supporte pas. Je ne sais pas comment faire pour recommencer à zéro, pour en créer d'autres qui connaîtront sans doute le même destin avorté. Je pourrais reprendre ce manuscrit et le transformer, le retravailler comme ils disent. Je n'arrive pas à défaire ce que j'avais construit avec autant d'amour et souvent dans des états de « transe illuminée ». Mais le pire c'est que je n'arrive pas à « consentir » à la défaite, à transformer cet échec en « défaite heureuse », pour reprendre les mots de Colette. Alors je me débats. Je me débats mais je ne perds pas courage et je regarde les étoiles. Je lis Colette.

Nuit du nouvel an. Nuit d'espoir. Sans trop de nostalgies encombrantes, mais tout de même. Passé plusieurs heures à écouter les plus belles chansons de Jean Ferrat, porteuses d'espoir « un jour pourtant, un jour viendra, couleur d'orange, un jour de paille, un jour de feuillages au front, un jour d'épaules nues où les gens s'aimeront, un jour comme un oiseau sur la plus haute branche ».

Et puis toutes les autres, avec les mots d'Aragon. Dont l'une des plus plus sublimes : « Les yeux d'Elsa », chanson si heureuse et profonde qu'elle fait perdre la mémoire à celui que n'oserait pas mettre un mot par dessus les oiseaux. Leurs ailes jamais si bleues qu'à sa brisure. Et qui dans le malheur ouvrirent la double brèche par où se reproduit le miracle des rois lors que le coeur battant ils virent tous les trois le manteau de Marie accroché dans la crèche, l'enfant accaparé par les belles images.

Je ne crois plus depuis longtemps à la belle Histoire de cet enfant de Marie mais personne ne saura jamais à quel point je l'aime, la Belle Histoire, « qui m'habite et qui m'obsède ».

Bonne et heureuse année à vous tous qui passez lire mon journal qui compte bien peu de pages 2010. Je compte bien faire mieux en l'an 11 en vous souhaitant de marcher jour et nuit sur le meilleur chemin, celui du coeur. Celui d'aimer « à perdre la raison, d'aimer à n'en savoir que dire », là où il fait jour longtemps dans la nuit. Là où les instants bleus et les silences sont fragiles. Et si précieux.

cohen: book of longingAvec tout ça j'ai voulu finir ma traversée de la première nuit de l'année en réécoutant « La chambre d'Orphée », de Philip Glass, pièce musicale qui m'a passablement hantée pendant l'écriture de mon dernier manuscrit [sans doute un navet comme les précédents, refusé par huit éditeurs sur treize à qui je l'avais posté début janvier 2010 ; le cas des cinq maisons d'édition - et pas les plus « petites » - qui n'ont même pas pris la peine de me pondre leur lettre de refus me laisse songeuse et triste aussi, très triste. Mais ce jour n'en est pas un où j'ai envie de me répandre en regrets et jérémiades, alors je fermerai définitivement cette parenthèse parce que j'ai presque totalement perdu espoir et que je n'écris plus; - pour le moment]. Ainsi donc, ne retrouvant plus le cd acheté sur Itunes [endormi dans la mémoire du macbook air que je n'utilise plus beaucoup non plus], j'ai tapé Phillip Glass dans le ITunes Store et j'ai découvert le superbe album Book of Longing, composé des dessins et poèmes de Leonard Cohen mis en musique par Philip Glass. J'ai choisi le premier morceau : « I Can't Make the Hills ». C'est moi aujourd'hui. Pour vous. Avec tous mes voeux pour une bonne et heureuse année. Et comme j'ai eu de la chance, il y a ce video déniché sur You Tube. Cadeau. Merci aux auteurs.

I can't make the hills The system is shot I'm living on pills For which I thank God I followed the course From chaos to art Desire the horse Depression the cart I sailed like a swan I sank like a rock But time is long gone Past my laughing stock My page was too white My ink was too thin The day wouldn't write What the night pencilled in My animal howls My angel's upset But I'm not allowed A trace of regret For someone will use What I couldn't be My heart will be hers Impersonally She'll step on the path She'll see what I mean My will cut in half And freedom between For less than a second Our lives will collide The endless suspended The door open wide Then she will be born To someone like you What no one has done She'll continue to do I know she is coming I know she will look And that is the longing And this is the book

Repiqué les paroles de I Can't Make the Hills, de Leonard Cohen depuis le site telegraph.co.uk