mardi 28 juin 2016

35. comme un oiseau tombé du nid

Extrait de mon journal papier :

C'est mardi, neuf heures et vingt-cinq. Qu'est-ce que j'ai au programme aujourd'hui ? Aucune idée. L'air est chaud et lourd, comme mouillé. J'ai envie de rien. Je me sens comme un oiseau tombé du nid – tout seul par terre avec ses petites plumes blanches éparpillées autour de lui.

J'ai fini de relire La détresse et l'enchantement[1] hier soir tard. Et ce matin je tombe de mon lit dans cet état d'engourdissement et d'hébétude assommée. Je suis cet oisillon déplumé à moitié mort. Besoin de rassembler mes idées. De tourner les pages par en arrière, d'explorer.

Le dernier dimanche de juin 2016 :

26 juin, quatorze heures quinze. J'essaie de me décider à sortir. J'essaie de me décider à écrire et je ne bouge pas. Fait très chaud. Allumé le climatiseur, ça ronronne fort sans rafraîchir beaucoup la maison. J'avais pourtant bien profité de la terrasse ce matin, déjeuné dehors, flâné à mon goût, pris du soleil et soin des plantes dans les bonnes odeurs de thym et de romarin. Ça m'a fait du bien mais j'ai maintenant le moral à zéro parce que je me suis couchée trop tard hier soir, juste pour regarder jusqu'au bout la série Bloodline,[2] jusque passé deux heures et demie du matin, c'est pas raisonnable. Abrutissant. J'aurais jamais dû me réabonner à Netflix. Je me disais ça ne fait de mal à personne que je regarde sept, huit, dix épisodes à la fois. Sauf que ce matin j'en subis les conséquences. C'est à moi que ça a fait du mal et l'envie de partir loin me reprend.

Je pense à ces gens qui disparaissent loin loin, toujours vers le Nord, et sans le dire à personne, et qui ne reviennent jamais. Je me souviens d'un livre à ce sujet : Les évaporés du Japon,[3] écrit par un couple qui s'est rendu là-bas enquêter pour ensuite écrire ce qu'ils avaient vu et entendu. Certains réapparaissaient, d'autres pas. La plupart s'évaporent pour sauver la face, ou leur « honneur ». Les familles, ceux qui restent, vivent dans la honte.

Des gens qui disparaissent, il y en a partout. Pour plein de raisons. ça peut être vu comme une sorte de suicide social. J'avais lu un article là-dessus il y a quelques années, j'aurais dû le conserver. On y écrivait entre autres que le phénomène tendait à se répandre de plus en plus à partir justement de cet exemple japonais. Une forme d'esthétique. Peut-être aussi un besoin profond de s'exiler pour finir sa vie. N'encombrer personne de son existence en s'évanouissant dans la nature.

Ça me rappelle une nouvelle de Gabrielle Roy où elle raconte l'histoire d'une vieille Esquimaude qui sentant sa mort prochaine s'était installée sur une plaque de glace, et s'était laissée dériver au fil du courant, certaine que l'eau ou le gel sauraient trancher le fil ténu qui la rattachait à sa pauvre vie. Elle s'appeleit Déborah, personnage créé par Gabrielle Roy dans l'une des trois « Nouvelles esquimaudes » publiées au début de La rivière sans repos.[4] J'aimerais la relire aujourd'hui mais je ne l'ai pas ; sans doute emprunté ce livre à quelqu'un ou à la bibliothèque. Ça me tente pas de sortir aujourd'hui. Je m'ennuie de G. R. Relire La détresse et l'echantement m'amènera ailleurs sans sortir d'ici, et ça éloignera sans doute mes ides sombres.

Lundi 27 juin :

Neuf heures quarante trois. Bien dormi. Il pleut. Encore chaud et humide. Mais un peu de fraîcheur gagnée grâce à cette ondée au petit matin. Hier, obligée de me servir du climatiseur, je déteste cet appareil polluant et son vacarme me dérange. Le ciel est sombre et gris. J'en ai pour la journée à tourner les pages de G. R. Quelle prose riche et imagée, quelles justes et lucides réflexions sur la vie et la mort, sur l'amour aussi. Sans jamais sombrer dans la morale étouffante de l'époque.

Coïncidente étrange une fois de plus. J'y ai rencontré un bref passage relié à mes réflexions d'hier [l'envie de partir loin loin]. Envie aussi impulsive et fugace chez G. R. que la mienne, vers la fin du chapitre X :

Au Manitoba, il n'y a vraiment plus pour m'y retrouver que les petites routes de section, à plat sous le ciel démesuré, si seulement je peux y parvenir, et qu'alors mes amis m'y laissent seule une heure peut-être en tête-à-tête avec l'horizon parfaitement silencieux. Il y en a qui me comprennent, qui me lâchent, pour ainsi dire, comme on lâche un oiseau, au bord de la plaine ouverte et qui s'en vont, se donnant mine d'avoir affaire ailleurs. Ils savent bien qu'ils ne me perdront pas, quoique j'aie rêvé bien des fois d'aller ainsi me perdre à jamais – mais c'est rêve d'enfant, on ne se défait pas de soi-même, si torturante en puisse être parfois l'envie.

Ici et maintenant :

Relu l'autobiographie de Gabrielle Roy parce que dimanche je me suis sentie seule et triste. Ça ne m'arrive pas tellement souvent, mais quand cette douleur-là surgit de nulle part ailleurs que du fond de mon être, j'ai du mal à traverser la journée. Ce livre m'aura tendu la main au bon moment. Grâce à lui je n'étais plus seule pour saluer une fois de plus mon rêve d'enfant. Une grande paix est descendue sur moi.

J'y ai noté cet autre extrait, à la page 387. Ce sont les paroiles d'Esther, une amie qui lui dit un jour en lui présentant ses lectures dans un petit village d'Angleterre :

Il est rare que je ne tombe pas sur une phrase qui ne me porte pas au ravissement et ne m'accompagne pas pour ainsi dire toute la journée. Ou ne m'apprenne pas à moi-même ce que je pensais sans le savoir, et que je ne suis donc pas la seule à penser comme je pense. Alors ma pauvre vie solitaire s'entrouvre, et je deviens comme riche et entourée et je suis loin tout à coup d'être seule. En est-il de même pour vous, dear Gabrielle ?

Et vous chers lecteurs silencieux [je vous trouve bien silencieux] ça vous arrive parfois d'avoir envie de partir pour ne plus jamais revenir ?

Je vous pose la question, mais vous n'êtes pas obligé de me répondre...

Voilà qu'il pleut. Il est quinze heures. Je sors tout de suite marcher sous la pluie et mon grand parapluie. Rouge.

Notes

[1] ROY, Gabrielle, La détresse et l'enchantement, Éditions du Boréal Express, Montréal, 1984.

[2] Bloodline est une série télévisée américaine créée par Todd A. Kessler, Glenn Kessler et Daniel Zelman et diffusée depuis le 20 mars 2015 sur Netflix.

[3] MAUGER, Léna et REMAEL, Stéphane, Les évaporés du Japon, Éd. Les Arènes, Paris, 2014.

[4] ROY, Gabrielle, La rivière sans repos, Boréal, 2011.

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