journal* et autres écritures

... pour le regard ailleurs, le temps, la mémoire, la lecture, le silence. Et des images

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Mot-clé - julia

« Si vous voulez savoir pourquoi je n'ai rien dit, il vous suffira de chercher ce qui m'a forcé à me taire. Les circonstances de l'événement et les réactions de l'entourage sont coauteurs de mon silence. Si je vous dis ce qui m'est arrivé, vous n'allez pas me croire, vous allez rire, vous allez prendre parti de l'agresseur, vous allez me poser des questions obscènes ou, pire même, vous aurez pitié de moi. Quelle que soit votre réaction, il m'aura suffi de dire pour me sentir mal sous votre regard.

« Je vais donc me taire pour me protéger, je ne mettrai en façade que la part de mon histoire que vous êtes capable de supporter. L'autre part, la ténébreuse, vivra sans un mot dans les souterrains de ma personnalité. Cette histoire sans paroles gouvernera notre relation parce que des mots non partagés, des récits silencieux, je m'en suis raconté dans mon fort intérieur, interminablement. »

Boris Cyrulnik, Mourir de dire : la honte, Odile Jacob, 2010.

Puisque je n'arrive pas, aujourd'hui, à sortir avant qu'il fasse noir, je continuerai à feuilleter les livres de Colette, à relire des pages déjà soulignées, à piocher et délirer dans ses plus inspirantes phrases.

D'abord celle-ci, dans La naissance du jour, que l'on dirait écrite par la femme-chat : « Je n'ai plus envie de me marier avec personne, mais je rêve encore que j'épouse un très grand chat. »

colette.jpgDe Mes apprentissages, je lis et relis ce passage qui me rappelle un peu ma Julia [personnage principal de mon dernier manuscrit, qui n'existe pas ailleurs que dans ces liasses de papier blanc abandonnées sur l'étagère du bas de ma bibliothèque ; elle me manque] :

« Je chantais au fond de moi, je battais des rythmes avec mes orteils et les muscles de mes mâchoires. [...] Le dessin musical et la phrase naissent du même couple évasif et immortel : la note, le rythme. Écrire, au lieu de composer, c'est connaître la même recherche, mais avec une transe moins illuminée, et une récompense plus petite. Si j'avais composé au lieu d'écrire, j'aurais pris en dédain ce que je fais depuis quarante ans. Car le mot est rebattu, et l'arabesque de musique éternellement vierge... consentir, comme je le fis enfin, à ce que chaque orage de musique - de musique aimée - fut une défaite heureuse, fermer les paupières sur deux larmes faciles et imminentes, je ne comptai pas, d'abord, ce desserrement comme un progrès. »

Je ne sais pas comment faire le deuil d'un roman sur lequel j'ai travaillé durant trois ans et qui ne sera jamais publié. Je ne sais pas comment oublier des personnages attachants à qui j'ai donné vie en écriture, à qui je m'étais attachée. Et qui vivent maintenant dans des limbes ou un espace innommable de non-vie que je ne supporte pas. Je ne sais pas comment faire pour recommencer à zéro, pour en créer d'autres qui connaîtront sans doute le même destin avorté. Je pourrais reprendre ce manuscrit et le transformer, le retravailler comme ils disent. Je n'arrive pas à défaire ce que j'avais construit avec autant d'amour et souvent dans des états de « transe illuminée ». Mais le pire c'est que je n'arrive pas à « consentir » à la défaite, à transformer cet échec en « défaite heureuse », pour reprendre les mots de Colette. Alors je me débats. Je me débats mais je ne perds pas courage et je regarde les étoiles. Je lis Colette.