journal* et autres écritures

... pour le regard ailleurs, le temps, la mémoire, la lecture, le silence. Et des images

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Mot-clé - bukowski

Toute la journée, par la fenêtre, je vois tomber la neige mouillée. Je ne suis pas sortie plus loin que sur la galerie. Le temps est doux. D'une douceur vicieuse de fin d'hiver qui donne mal à la gorge.

Hier soir, j'ai commencé à lire le deuxième roman de Bukowski, Factotum. Faudrait que je rende le livre à la bibli. vendredi au plus tard. Il me reste une centaine de pages. Et les trois autres. Dans ce livre, j'ai retrouvé le personnage de Chinaski plus jeune, au moment où il met son père k.o., quitte la maison, fait des jobbines et commence à écrire des nouvelles à un rythme fou. Il se met aussi à boire des quantités folles de bière, de vodka, de n'importe quoi qui gèle. Il rencontre ses premières femmes qu'il traverse comme des rivières.

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mon gros livre du jour :
5 romans de bukowski publiés chez Grasset & Fasquelle en 2005

Grâce à un commentaire très pertinent en bas de mon billet d'hier, page 115, l'élève Strohem a fait ses devoirs.

Trouvé une édition de Women pas chère [$9.39, moins le promocode de $3.29, plus gst de $0.30, grand total = $6.40], chez HarperCollins kobobooks. Lecture à l'écran, pour changer.

J'ai dû fouiler un peu parce que je n'avais pas noté les pages des extraits choisis en cours de lecture. Tout ça parce que les livres de la bibliothèque, j'ose pas écrire dedans, je fais un petit X avec un crayon de plomb dans la marge. Et lorsque je copie les extraits, j'efface les X au fur et à mesure.

Je dois dire aussi que ç'a été plus long de recopier l'anglais que le français. Pas habituée. Se rappeler que c'est impossible de faire du copier/coller avec les ebooks. Une chance, sinon n'importe qui pourrait en faire des modifications. Wow, ça donne des idées. Ça serait ben le fun des fois des changer des passages mal écrits. Ou encore de faire finir les histoires autrement. De rendre parfaitement hideux les plus beaux personnages, ou à l'inverse, de changer la description des monstres pour les rendre plus beaux que des Apollon. Mais ça, c'est une autre histoire. On y touchera pas aujourd'hui.

Voici donc la reprise des extraits d'hier, tels qu'écrits par leur auteur, Charles Bukowski, choisis dans Women, un roman publié vers 1978. Cette fois, j'ai pris soin de noter les chapitres.

Katherine knew that there was something about me that was not wholesome in the sense of wholesome is as wholesome does. I was drawn to all the wrong things: I liked to drink, I was lazy, I didn’t have a god, politics, ideas, ideals. I was settled into nothingness; a kind of non-being, and I accepted it. It didn’t make for an interesting person. I didn’t want to be interesting, it was too hard. What I really want was a only soft, hazy space to live in, and to be left alone. On the other hand, when I got drunk I screamed, went crazy, got all out of hand. One kind of behavior didn’t fit the other. I didn’t care. [chap. 38]

I drove home, drunk. The sun was really up, painful and yellow... [dernière phrase du chap. 43]

There is a problem with writers. If what a writer wrote was published and sold many, many copies, the writer thought he was great. If what a writer wrote was published and sold a medium number of copies, the writer thought he was great. If what a writer wrote was published and sold very few copies, the writer thought he was great. If what a writer wrote never was published and he didn’t have the money to publish it himself, then I tought he was truly great. The truth however, was that there was very little greatness. It was almost nonexistent, invisible. But you could be sure that the worst writers had the most confidence, the least self-doubt. Anyway, writers were to be avoided, and I tried to avoid them, but it was almost impossible. They hoped for some sort of brotherhood, some kind of togetherness. None of it had anything to do with writing, none of it helped at the typewriter. [vers la fin du chapitre 63]

I took my bottle and went to my bedroom. I undressed down to my shorts and went to bed. Nothing was ever in tune. People just blindly grabbed at whatever there was: communism, health foods, zen, surfing, ballet, hypnotism, group encounters, orgies, biking, herbs, Catholicism, weight-lifting, travel, withdrawal, vegetarianism, India, painting, writing, sculpting, composing, backpacking, yoga, copulating, gambling, drinking, hanging around, frozen yogurt, Beethoven, Bach, Buddha, Christ, TM, H, carrot juice, suicide, handmade suits, jet travel, New York City, and then it all evaporated and fell apart. People had to find things to do while waiting to die. I guess it was nice to have a choice.

I took my choice. I raised the fifth of vodka and drank it straight. The Russians knew something. [chap. 80]

Cecelia sat and watched us drink. I could see that I repulsed her. I ate meat. I had no god. I liked to fuck. Nature didn’t interest me. I never voted. I liked wars. Outer space bored me. Baseball bored me. History bored me. Zoos bored me. [début du chapitre 82]

When I was young I was depressed all the time. But suicide no longer seemed a possibility in my life. At my age, there was very little left to kill. It was good to be old, no matter what they said. It was reasonable that a man had to be at least 50 years old before he could write with anything like clarity. The more rivers you crossed, the more you knew about rivers - that is, if you survived the white water and the hidden rocks. It could be a rough cob, sometimes. [chap.94]

Je relis tout ça et je me dis : étrange phénomène, la traduction. C'est à la fois le même texte. Et un autre. 

Quand je le lis dans sa langue d'origine, il est fort différent, il respire autrement. Il sonne, résonne et vibre « dix mille fois » mieux.

L'autre jour, je suis revenue de la bibliothèque avec seulement trois livres à lire pour la semaine.Un gros, un petit et un album. Je n'en croyais pas ma chance d'avoir découvert Murphy, de Samuel Beckett. Que je n'avais jamais vu en librairie. Ni d'occasion, ni ailleurs. Et juste à côté, parce que ce jour-là j'étais trop paresseuse pour aller plus loin que la rangée des A et des B, il y avait un volumineux Bukowski qui me faisait de l'oeil avec sa couverture rouge vif. Cinq romans ? Ok.

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mon gros livre du jour :
5 romans de bukowski publiés chez Grasset & Fasquelle en 2005

J'ai d'abord commencé par lire Murphy. Un soir tard. Abandonné en plein milieu. Incapable d'aller plus loin. Il y avait là-dedans une manière de délire du style et de la sémantique qui ne me touchait pas. Ou qui m'énervait, me distrayait du sens. Je ne sais trop. Mais j'accrochais pas à Murphy. Je lisais, restais à la surface, tournais en rond. Je l'ai donc refermé. Ça me ferait une autre inachevée lecture d'hiver de plus. Tant pis.

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Judith et la tête d'Holoferne, La vie des femmes au moyen Âge, page 116

J'ai ouvert mon deuxième livre : La vie des femmes au Moyen Âge. Un livre plein d'images. Le texte est de Sophie Cassagnes-Brouquet. Un texte construit à partir des histoires « racontées » par les images des femmes du temps, ou de l'interprétation que l'auteur et l'histoire en a fait. Bref, je n'ai rien appris de plus dans ce livre que ce que j'ai ou avais déjà vu dans les peintures, dessins, tapisseries, bas reliefs, enluminures moyenâgeux et autres. Images très fortes cependant, et très très belles. J'y ai même retrouvé la fabuleuse Judith de la Bible avec sa longue épée dans une main et la tête d'Holoferne dans l'autre.

Et comme on le suppose du malheur, un bonheur n'arrive jamais seul. Dans Women, Henry Chinaski, écrivain porté sur la bouteille, rencontre femme après femme, dont Lydia, avec qui il boit, angoisse, vomit, s'engueule, se chicane à mort, mais avec qui il se rabiboche tout le temps.

Lydia est sculpteur et un jour elle lui « fait » sa tête dans une grosse motte de terre glaise. La lui donne. À chaque rupture, l'écrivain ira porter sa tête sur la galerie de son ex. Et la rapportera chez lui après réconciliation. Tant d'absurdité et d'humour, ça fait plaisir à lire. Le plus beau dans cette histoire, ce qui dépasse la fiction et me prouvera une fois de plus que l'expérience de lecture va beaucoup plus loin que le temps où j'ai un livre entre les mains, j'ai découvert une photo du vieux dégueulasse avec sa fameuse tête.

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Bukowski et sa tête

Ne voyant aucune mention de droits sur le site [http://charlesbukowski.free.fr/photographies.html], je suis revenue à mon journal avec la tête, pour vous la montrer. Me disant que si on me la réclamait, j'irais la rapporter sur la galerie. Arf. La quantité de photos de Bukowski qu'il y a sur ce site [il y a aussi des dessins, des peintures, des lettres et tout et tout], je me demande où ils ont trouvé tout ça. C'est fou.

Women est possiblement le livre le plus triste, le plus lucide et cru, le plus drôle que j'ai lu depuis un bon bout de temps. Je conserverai ici ces quelques extraits. Pour ne pas les perdre dans mes carnets. Ou les oublier.

Pourquoi ces passages-là plutôt que d'autres, me direz vous. Parce que.

Katharine savait qu'il y avait chez moi quelque chose de malsain, quelque chose qui clochait, dans mes actes comme dans mon être. Tous les mauvais trips m'attiraient : j'aimais boire, j'étais paresseux, je ne défendais aucun dieu, aucune opinion politique, aucune idée, aucun idéal. J'étais installé dans le néant, dans l'inexistence, et je l'acceptais. Tout cela ne faisait pas de moi une personne intéressante ; mais je ne voulais pas être intéressant, c'était trop difficile. La seule chose que je désirais vraiment, c'était un espace doux et nébuleux pour vivre, et qu'on m'y fiche la paix. D'un autre côté, quand je me saoulais, je hurlais, je devenais fou furieux, je perdais la tête. Les deux types de comportement s'accordaient mal. Je m'en moquais.

Je suis rentré chez moi, pété. Le soleil était haut, jaune et douloureux.

Les écrivains posent un problème. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend comme des petits pains, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend moyennement, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit est publié et se vend très mal, l'écrivain se dit qu'il est génial. Si ce qu'un écrivain écrit n'est jamais publié et qu'il n'a pas assez d'argent pour s'éditer à compte d'auteur, alors il se dit qu'il est vraiment génial. En fait, la vérité est qu'il y a très peu de génie. Le génie n'existe quasiment pas, il reste invisible. Mais vous pouvez être assuré que les pires gratte-papier ont une confiance inébranlable en eux-mêmes. Bref, les écrivains sont une race à éviter, mais j'avais beau essayer de les éviter, c'était presque impossible. Ils comptaient sur une sorte de fraternité, de connivence. Ni l'une ni l'autre n'avait rien à voir avec l'écriture, ni l'une ni l'autre n'était utile devant la machine à écrire.

J'ai pris ma bouteille avant d'aller dans ma chambre. J'ai enlevé tous mes vêtements sauf mon caleçon et me suis couché. Tout allait de travers. Les gens s'accrochaient aveuglément à la première bouée de sauvetage venue : le communisme, la diététique, le zen, le surf, la danse classique, l'hypnotisme, la dynamique de groupe, les orgies, le vélo, l'herbe, le catholicisme, les haltères, les voyages, le retrait intérieur, la cuisine végétarienne, l'Inde, la peinture, l'écriture, la sculpture, la musique, la profession de chef d'orchestre, les balades sac à dos, le yoga, la copulation, le jeu, l'alcool, zoner, les yaourts surgelés, Beethoven, Bach, Bouddha, le Christ, le H, le jus de carotte, le suicide, les costumes sur mesure, les voyages en avion, New York City, et soudain, tout se cassait la gueule, tout partait en fumée. Il fallait bien que les gens trouvent quelque chose à faire en attendant de mourir. Pour ma part, je trouvais plutôt sympa qu'on ait le choix.

J'ai fait mon choix. J'ai pris la bouteille de vodka et ai bu au goulot. Les Russes étaient vraiment fortiches.

Cecelia s'est assise et nous a regardés boire. Je voyais bien que je la dégoutais. Je mangeais de la viande. Je ne croyais en aucun dieu. J'aimais baiser. La nature ne m'intéressait pas. Je ne votais jamais. J'aimais les guerres. L'espace intersidéral me rasait. Le base-ball me rasait. L'histoire me rasait. Les zoos me rasaient.

Quand j'étais jeune, j'étais tout le temps déprimé. Mais à mon âge, le suicide me semblait inenvisageable. Il ne restait plus grand-chose à tuer. On avait beau dire, c'était agréable d'être vieux. Il me paraissait normal qu'un homme dût attendre au moins la cinquantaine avant d'écrire quelque chose de valable. Plus on traverse de rivières, plus on connaît les rivières - si au moins on survit à l'eau écumeuse et aux récifs. Parfois ce n'était pas de la tarte.

Women : © 1978, Charles Bukowski. © 1981, Éditions Grasset & Fasquelle, traduit de l'américain par Brice Mathieussent.

Les autres romans de ce recueil sont : Factotum [1975], Le Postier [1971], Hollywood [1989] et Pulp [1994].