Par annie strohem le vendredi 31 mars 2006, 14:33 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
J'ai entamé hier le dernier roman de Moravia *, L'Homme qui
regarde, dans le but de le terminer ce matin et de me rendre à la
bibliothèque vers 16 heures pour emprunter deux autres livres, puisque je n'ai
droit qu'à deux. Je n'ai pas vraiment lu le recueil de poésies de Godin. La
poésie, ça ne se lit pas comme un roman. Je l'ai ouvert de temps en temps et
picoré à gauche et à droite. Je crois que je ne vais plus emprunter de poésie,
je préfère l'avoir toujours près de moi, et donc j'achèterai les livres.
Depuis vendredi dernier, j'aurai donc lu six romans. Ce fut une bonne
semaine pour moi. Et le plus beau, le plus beau, il faut que je raconte. Tout
en terminant mon petit déjeuner, j'ai repris L'Homme qui regarde. Je
lisais et puis je suis tombée sur devinez qui ? La Mademoiselle de Vinteuil de
Proust et... Mallarmé. C'est Ernesto qui sera content, il va encore s'envoler
dans le ciel « bleu et frais », Walser dixit.
Pour en revenir à ce roman, le protagoniste est professeur de littérature et
il considère ses étudiants comme des idiots et des indifférents qui n'écoutent
pas, mais il ne peut s'empêcher de leur délirer les théories littéraires qu'il
échafaude, portant essentiellement sur la scopophilie.
Edoardo, surnommé Dodo, affirme que le voyeurisme sous-tend toute la
fiction, des origines à nos jours, en citant en exemple Hérodote et Proust. Les
écrivains feraient preuve de voyeurisme en regardant des scènes privées que
normalement on ne peut voir en public et en les écrivant pour intéresser et
exciter le voyeurisme des lecteurs [toujours selon Dodo].
Puis, il essaie de montrer la scopophilie comme source de la fiction en
lisant non pas un roman mais une poésie de Mallarmé, « Une négresse par le
démon secouée », qu'il qualifie d'obscène : on y raconte « (car la scène est en
mouvement) la position érotique que l'on appelle 69. Avec la triple singularité
que c'est un 69 entre deux femmes, que c'est un 69 entre une femme adulte et
une enfant, que c'est un 69 entre une Noire et une Blanche ».
Dans ce poème Dodo se dit aucunement intéressé par l'obscénité mais par la
scopophilie, qui serait double : « Mallarmé nous fait épier non seulement
quelque chose d'aussi strictement privé qu'une scène d'amour lesbien, mais
aussi quelque chose de privé à l'intérieur du privé, c'est-à-dire la partie
interne du sexe féminin », partie du corps qui ne peut pas se laisser voir même
si on regarde par le trou de la serrure, à moins que la femme soit « en
mouvement ». Ce roman a été publié en 1985 [en italien, L'uomo che
guarda], et chez Flammarion en 1986 [traduit par R. de Ceccaty], le poème
de Mallarmé, je ne sais pas, l'auteur n'indique pas la source. Le voici :
Une négresse par le démon secouée
Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux
Et criminels aussi sous leur robe trouée,
Cette goinfre s'apprête à de rusés travaux :
À son ventre compare heureuse deux tétines
Et, si haut que la main ne le saura saisir,
Elle darde le choc obscur de ses bottines
Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir.
Contre la nudité peureuse de gazelle
Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant
Renversée elle attend et s'admire avec zèle,
En riant de ses dents naïves à l'enfant ;
Et, dans ses jambes où la vicime se couche,
Levant une peau noire ouverte sous le crin,
Avance le palais de cette étrange bouche
Pâle et rose comme un coquillage marin.
L'analyse qui suit est fort intéressante et piquante, mais je ne peux pas
tout recopier.
___________________
Moravia, Alberto. Romans : Agostino, Les Indifférents, Le Mépris, L'Ennui,
L'Amour conjugal, L'Homme qui regarde, La Femme léopard. Coll. Mille &
une pages, Flammarion. 1998.
Par annie strohem le jeudi 30 mars 2006, 14:31 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Beaucoup de difficultés à allumer le feu ce matin. Je n'ai plus de bois
d'allumage, alors j'ai mis beaucoup de papier journal et les plus petites
buches en bois mou que j'ai pu trouver, celles avec de l'écorce dessus,
refendues et bien sèches, et malgré tout j'ai dû m'y reprendre à trois fois.
Une heure plus tard, la chaleur se répandait un peu, enfin. Il faisait moins 15
quand je suis descendue. Pas chaud en bas. Mais dans ma chambre, la température
était encore très confortable. Il fait toujours plus chaud à l'étage même si je
laisse les thermostats à 16. En haut, dans les chambres, il y a un chauffage à
l'électricité et des grilles dans le plancher de sorte que la chaleur diffusée
par la cheminée monte et s'accumule pendant la journée. Mais trève de détails
domestiques, que j'écrive ce pourquoi j'ai ouvert ce journal aujourd'hui, ce
qui me trotte dans la tête depuis deux ou trois jours afin de noter quelques
idées sur les projets en cours et à venir. Cela concerne ce journal [et autres
écritures en ligne], puisque je persiste dans ma décision de ne pas dévoiler
les détails concernant l'écriture papier. Juste dire que les choses progressent
bien, parfois la discipline ne suffit pas, mais ça aide. Je lis beaucoup et ça
permet de prendre du recul, de les oublier entre les séances de travail où il
faut bien le dire, je ne rencontre pas toujours la muse.
Love and Writing Project [solarium] continue tout seul,
comme sur son air d'aller, au jour le jour, et sans intention ni préméditation
sauf celles inhérentes à ce chemin qui est le mien sur la toile depuis six ans
et qui peut sembler déroutant avec ses secousses sismiques périodiques qui
m'enjoignent de tout arrêter. C'est quand je ne vois pas d'issue que je prends
la fuite, mes jambes à mon cou, et ensuite je reviens quand je me rends compte
que je ne peux pas m'enfuir de moi-même, et je recommence parfois un autre
cahier, parfois sur la page suivante. Je ne peux pas grand chose contre cela,
j'apprends à faire avec. C'est un peu comme naviguer sur une mer agitée avec
des vagues fâchées qui cassent tout sur leur passage, tout le contraire d'une
mer d'huile, lisse à la surface. Je cueille ce qui reste après les tsunamis qui
me laissent blessée sur la plage, je ramasse les coquillages, le bois flotté,
les algues, les plumes les petits poissons morts, je m'envole parfois avec les
oiseaux qui picorent dans le sable, je cueille les cailloux, les pierres
précieuses, les épaves et autres trésors. Savoir où tout cela va me conduire
est moins important que de vivre l'expérience, de partir avec le jour qui
passe, en empruntant les chemins les moins fréquentés.
Et comme j'ai dû l'écrire quelque part, j'ai beaucoup travaillé, depuis
janvier, dans mes deux recueils de poésie Les
anémones et Les Carnets d'hiver.
Verrouillés à double tour, ils reviendront peut-être en ligne bientôt. Une
décision est à prendre là-dessus. Méditation.
Maintenant, que faire avec mes deux blogs, Essais
et Marginalia. Sont toujours en pause. Que
voulez-vous, je ne dois pas être une blogueuse dans l'âme. J'ai eu envie de
continuer avec le journal seulement, et je tiens à son appellation de « journal
», on dira ce qu'on voudra. Si j'ai tenu à l'occasion des propos un peu sévères
envers les plateformes de publication kitsch que je ne nommerai pas, je
m'adressais davantage aux gens qui les construisent [tout croches] qu'à ceux
qui s'en servent. Juste ajouter que je fais des choix en fonction de ce que je
suis et traverse depuis un an ou deux, je continuerai de faire ce dont j'ai
envie à ma façon, autant avec les contenants que les contenus, je trouve ça
important. Pour moi. Et pour ce qui concerne les autres, chacun fera bien ce
qu'il veut, cela ne me regarde pas, et je ne les juge pas. Par ailleurs, mon
rapport à ce journal touche de très près mon rapport à l'écriture et à la
création littéraire, et donc à mon identité ; et à ce sujet, il ne saurait y
avoir de comparaisons ni de compétition avec tout le monde et son père. Bref,
je pourrais peut-être un jour retrouver le blogodésir, voilà pourquoi je ne
jette [delete] pas mes deux blogs. Pourquoi je les laisse verrouillées
? Bof.
Les Carnets
rouges. Eu des envies folles de me jeter corps et âme dans la
conception d'un nouveau décor, de revisiter la nature du projet, de sonder ses
bases. Mais le jour n'est pas venu de le remettre sur les rails dans une
nouvelle version améliorée - tel que vu à télé, héhé. J'ai manqué d'énergie, de
temps et de motivation pour soutenir ce projet-là et tant que je n'aurai pas ce
souffle-là il n'y aura pas de gros changements, ni de nouveau look top secret.
Je n'ai pas fini de transporter tous les textes [Carnets rouges étaient sur
blogger, je les déménageais, toutes les archives c'est beaucoup, par des
copier/coller sur movable type et puis j'ai arrêté]. Les Carnets
rouges pourraient-ils redevenir un espace libre où des auteurs peuvent
venir publier eux-mêmes des textes, un petit cercle de journaux en ligne, ou
devenir un vrai cercle comme dans le temps ? Ça manque sur le web. Avis aux
intéressés, faut pas se gêner pour m'écrire. Surtout ne pas lire au premier
degré ces étiquettes et épithètes qu'on a bien voulu me coller, c'était de
l'humour ou n'importe quoi. Je ne pique ni ne mords [virtuellement], sauf en
cas de légitime défense. Les Carnets rouges sont en ligne, et
puis on verra. La question est à l'étude.
Et le nouveau projet qui me tente et m'inspire [une fois de plus], c'est le
retour du Lexique et de la Librairie. À
l'époque du Journal de Script, j'avais en annexe un début de
Lexique personnel qui est encore beaucoup consulté, si je me
fie aux statistiques, et le commencement d'une librairie pour mes auteurs
préférés et leurs livres, des extraits et notes de lecture. Et j'aimerais les
annexer au journal de manière permanente en ajoutant au
Lexique toutes les « définitions » qui manquent, i.e. celles
que j'ai notées ici et là dans ce journal depuis 2002. Ça va m'obliger à tout
relire, à refaire le décor et les bidouillis. Bientôt ces deux annexes
revivront, j'espère. L'idéal serait de les glisser dans une base de données
comme un vrai dictionnaire avec un alphabet sur lequel on pourrait cliquer et
une liste des mots et de noms d'auteurs et des titres, mais les outils et
connaissances dont je dispose ne me permettent pas de maîtriser ce niveau
technique. Mais tout s'apprend, avec du temps et de la patience. Au
travail.
Par annie strohem le mercredi 29 mars 2006, 14:30 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]

L'espoir et l'amour, quand ça se met dans la tête de vous remplir le coeur
et le corps, sont des sensations très douces, essentiellement. Connaissez-vous
la musique de Caterina Assandra ? C'est la musique de mon matin. On retrouve
trois de ses motets sur l'album O dulcis amor, de l'ensemble La
Villanella Basel, un album consacré aux femmes compositrices du 17ième
siècle.
Très peu sur la biographie de madame Assandra dans Internet. Deux courts
paragraphes, un dans Wikipedia, et l'autre dans
Everything2.com, les
deux en anglais. J'ai retenu ceci :
Caterina Assandra : Naissance en Italie, à Pavia, vers 1580. Étudie le
contrepoint avec Benedetto Rè. Écrit des motets, compose et interprète des
pièces [orgue], certaines de ses oeuvres sont publiées de son vivant, dont un
Jubilate Deo et un Ave Verum Corpus. Après avoir publié son
recueil de motets, Assandra se retire au couvent bénédictin de Sant'Agata à
Lomello en Lombardie, et continue de composer des motets écrits dans le style
traditionnel d'origine. Meurt après 1918.
Dans la rubrique « Women composers of early music » du site The Realm of Venus,
j'ai déniché des fichiers midi pour vous en faire écouter un petit bout. Ça
grince un peu, et c'est très différent de ce qu'on peut entendre sur le cd,
tant pis : Ave Verum
corpus[H. Helstab], et Ego flos
Campi[H. Helstab].
Par annie strohem le mardi 28 mars 2006, 14:29 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Quel beau début de printemps, toujours du soleil. Avant qu'il ne reste plus
de neige, j'observe ce qui reste, sa grande beauté occupée à s'effacer en
douce, et l'apparition des traces de dégel, l'agrandissement des plaques de
terre et d'herbe, le sol qui refait son apparition malgré lui.

Que de changements, tout se modifie sous mes yeux qui seront toujours
incapables d'apprécier toutes les odeurs nouvelles, les textures, je sors et je
touche, je palpe la neige plus grosse que du gros sel de mer, salie par
endroits, devenue cristal, farine et pâte mouillée ; je respire les nouveaux
parfums épais et âcres de la terre qui doit s'étirer en baillant par
en-dessous.


Je me suis amusée à faire une petite série d'images « dégel », en passant
d'une fenêtre à l'autre, dès que je me suis levée ce matin, toutes sont
visibles en plus grand format ; pour voir les détails, il suffit de cliquer
dessus.


Par ailleurs, malgré mes propos d'hier concernant L'Ennui, j'ai
repris la lecture et je me suis encore couchée aux petites heures, le sentiment
lourd du début a cédé la place au désir, au simple plaisir de m'ouvrir au texte
et de glisser dedans pour découvrir cette vision particulière et unique du
monde selon Moravia, partir sans peur dans ce qu'il m'offre de douloureux et
d'inconnu.
Par annie strohem le lundi 27 mars 2006, 14:28 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
J'ai commencé L'Ennui de Moravia hier soir. Lu jusqu'à 1h30 du
matin.
Ce matin, réveil dans la ouate. Gros soleil. La neige ne fond pas, elle
disparaît. Comme si elle s'évaporait directement. De grandes plaques de terre
et d'herbe jaune brunâtre coupée court apparaissent ici et là. Cet hiver,
j'avais repéré plusieurs cabanes à sucre dans la région. Ont-ils commencé à
entailler les érables ? J'imagine que oui. J'irai voir par là un de ces jours
pour faire provision de sirop, c'est tellement bon avec des crêpes.
La lecture de ce livre me pèse, je commence à songer à laisser tomber, à ne
pas me rendre jusqu'au bout, mais au point où j'en suis, j'ai envie de savoir
comment tout cela va se terminer. Si c'est comme dans les autres romans de cet
auteur, il n'y a pas de véritable conclusion, mais juste une interruption du
récit qui pourrait survenir n'importe où dans le livre, à partir d'un certain
point. Le climat y est lourd, sourd, l'incommunicabilité y est expliquée et
exprimée jusque dans ses moindres détails, pratiquement au superlatif. C'est
l'ennui d'un homme. C'est un jeune peintre qui se retrouve incapable de
continuer. Qui se sent nul, désintéressé, et qui abandonne tout en lacérant sa
toile au couteau dès le début de l'histoire, analysée sous toutes ses coutures.
Un passage :
« Ce qui me frappait surtout c'est que tout en désirant
ardemment faire quelque chose, je ne voulais absolument rien faire. Tout ce que
j'aurais voulu entreprendre se présentait à moi, accouplé, comme un frère
siamois à son frère, à son contraire qu'en même temps je ne voulais pas faire.
Je sentais donc que je ne voulais voir personne mais également ne pas rester
seul ; que je ne voulais pas rester à la maison mais ne pas sortir non plus ;
que je ne voulais voyager mais en même temps ne pas continuer à vivre à Rome ;
que je ne voulais plus peindre mais aussi ne pas rester sans peindre ; que je
ne voulais pas demeurer éveillé sans pour cela vouloir dormir ; que je ne
voulais pas faire l'amour mais sans accepter de ne pas le faire et ainsi de
suite. Je sentais, dis-je, mais je devrais plutôt dire que j'éprouvais de la
répugnance, du dégoût, de l'horreur.
« De temps en temps, entre ces frénésies de mon ennui,
je me demandais si par hasard je ne souhaitais pas mourir ; c'était une
question raisonnable puisqu'il me déplaisait tant de vivre. Mais je
m'apercevais alors avec stupeur que bien qu'il me déplût de vivre, je ne
voulais pas non plus mourir. Ainsi ces alternatives accouplées qui, comme en un
funeste ballet, me défilaient dans la tête, ne s'arrêtaient pas non plus en
face du choix extrême entre la vie et la mort. Il m'arrivait de penser qu'en
réalité je voulais moins mourir que ne pas continuer à vivre d'une telle
manière. »
Par annie strohem le dimanche 26 mars 2006, 14:26 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Hysope est arrivé. Hysope est déjà là. « C'est qui, Hysope, dit Philomène,
un Dieu grec ? Vite, mes souliers rouges. – Du calme ma tante, c'est une
plante. »
Je n'en crois pas mes yeux. Déjà, ça pousse dans mes serres à semis,
quelques pots ont déjà des petites pousses vert tendre qui pointent
courageusement vers le haut. C'est l'hysope qui était là en premier ce matin,
partout, et cet après-midi, j'ai vu arriver des mini plantules de tomates.
Je suis retournée voir l'enveloppe de semences et j'ai relu : Hysope des
rocailles, hysope nain, Hyssopus officinalis, et toute la description.
Pour faire court, c'est une herbe qui sentira très bon, et qui sert d'aromate,
à planter près du thym et de la lavande, elle n'en poussera que mieux. Elle
devrait me donner des fleurs « bleu sombre réunies en épis » et attirer des
volatiles butineurs de toutes sortes.
Je réfléchis toujours aux moyens d'engranger des sous pour faire vivre la
maison, et tutti quanti, sans pour autant abandonner mes projets littéraires et
vivre tranquillement l'urgence de l'inutilité. Je crois tenir une solution.
Non, plusieurs petites solutions.
Toujours plongée dans la lecture de Moravia dehors au soleil, j'ai fini
Les Indifférents, et tout à l'heure, j'ai lu les derniers mots de
La Femme léopard. Deux excellents romans, à relire bientôt pour
l'analyse. Et quelques annotations qui déborderont peut-être un peu dans ce
journal, comme toujours.
Par annie strohem le samedi 25 mars 2006, 14:24 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Je voulais me réfugier dans les vieux livres jaunis. Voilà une partie de la
chose faite. J'ai maintenant une carte Biblio en noir et blanc et en plastique
et deux livres à rapporter le 18 avril ou dès que je les aurai lus. Je me suis
inscrite hier après-midi à la bibliothèque la plus proche, qui fait partie du
réseau des bibliothèques publiques du Bas-Saint-Laurent, où j'ai pu bouquiner
un peu mais pour ma première visite de repérage, je ne suis pas restée très
longtemps, j'ai rempli le formulaire d'inscription, trouvé mon chemin dans les
rayons, déniché les livres que je voulais assez vite et puis je suis
partie.
Il n'y a qu'une seule grande table à l'entrée et aucune espèce de règle de
silence, les livres ne sont pas consultés ou lus sur place, sauf dans les coins
des enfants qui avaient l'air très invitants. Il y avait des conversations
entre les quatre personnes à l'accueil qui avaient l'air de bien s'amuser, des
gens qui cherchaient des livres sur les rayons et ceux assis à la table qui se
racontaient je sais pas quoi, j'ai pas écouté.
L'endroit m'a paru petit mais sympathique, un peu chaotique en apparence et
donc très vivant et ça m'a plu. Il y a plein de documents, de monographies et
des encyclopédies, des dictionnaires, tout ça. Juste un peu déçue de ne pas
avoir trouvé un vaste endroit tranquille pour aller lire ou écrire des fois,
mais c'est pas grave, j'irai au bord du fleuve, je ne vais tout de même pas me
mettre à chipoter parce que les gens parlent dans cette bibliothèque, vu que je
l'ai toujours fait [en catimini], les bibliothèque trop silencieuses m'ont
toujours donné des envies de fous rires insupportables sauf quand j'ai besoin
de silence pour travailler. Il y avait une question pour demander si on
accepterait de faire du bénévolat, j'ai coché oui. On verra bien s'ils
m'appellent, vu qu'ils posent la question à tout le monde. Mais sur le coup, je
ne me voyais pas dire non, juste un pourquoi pas, même si je n'ai pas envie de
travailler pour vrai, je ne refuserais jamais d'aller donner un coup de main
pour ranger les livres ou passer le plumeau si on a besoin.
Ils prêtent des tas de choses, des video, des cd, des revues, des
audiocassettes et même des oeuvres d'art, et bien évidemment des livres, mais
jamais plus que deux à la fois. Deux ? C'est rude. Mais je suis rusée. Pour ma
première provision de lecture, j'ai emprunté un gros livre qui regroupe les
sept meilleurs romans de Moravia. Et un recueil de poésies de Gérald Godin
: Ils ne demandaient qu'à brûler [1960-1986]. Ils ont peu de
poésie, en fait presque pas, en tout une vingtaine de recueils presque tous
déjà lus ou que j'ai dans ma bibliothèque. Mais on peut commander ce qu'on
veut. Donc aujourd'hui j'ai lu, je lis et lirai, de Alberto Moravia :
Agostino [lu], Les Indifférents [à moitié lu], Le
Mépris [déjà lu avant, j'ai le livre en format poche], L'Ennui,
L'Amour conjugal, L'Homme qui regarde, La Femme
léopard. Tout cela dans un seul livre, plus de 1147 pages en papier bible
avec une bibliographie et une courte chronologie à la fin, et des introductions
fort bien tournées par Gilles de Van. Ces romans ont été publiés entre 1929 et
1991.
Par annie strohem le vendredi 24 mars 2006, 14:23 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
J'ai du ménage à faire, poussière, poussière. Des ouvriers spécialisés sont
venus hier de Québec pour installer un foyer et une nouvelle cheminée,
l'ancienne ayant été jugée non conforme aux normes de sécurité, selon
l'inspecteur des assurances, et donc je fus « fortement encouragée » à ne plus
m'en servir pour le chauffage au bois car il y avait un risque imminent
d'incendie, c'était il y a deux ou trois semaines. Inutile de dire que j'ai
laissé refroidir les braises, fait enlever le vieux foyer, et condamner la
cheminée dès le lendemain matin. Pas envie de périr par le feu. L'hiver sans
feux de cheminée et dans le piètre état physique et moral dans lequel je me
suis retrouvée l'autre jour, disons que ça ne m'inspire pas beaucoup.
J'ai été très déçue de tout cela, même l'inspecteur en bâtiments et les
anciens propriétaires n'avaient rien vu, l'agent immobilier non plus. Si
j'avais su, aurais-je acheté cette maison quand même ? Probablement, mais
j'aurais sans aucun doute payé moins cher. Enfin, la cheminée fonctionne et
j'ai pu rallumer le feu hier soir. J'ai dépensé beaucoup pour les rénovations
depuis que je suis là, beaucoup plus que prévu, et mes économies fondent à vue
d'oeil. Je songe à prendre du travail « alimentaire » pour tenir le coup.
Mais. Je n'ai pas encore payé le renouvellement de la cotisation à mon ordre
professionnel et je sais que si je ne le fais pas, je perdrai mon droit de
porter le titre x et donc de « pratiquer ». C'est fou cette hésitation, parce
que j'avais décidé de ne plus travailler avec des malades et des mourants, ça
me tuait à petit feu. Mais faire quoi ?
La vérité est que je n'ai pas envie de travailler, même pas de faire du
bénévolat. On m'a parlé d'ateliers d'écriture, d'une charge de cours en
littérature, et je sais que j'ai les outils, et la passion et les compétences
pour « faire la job », mais comment m'expliquer que je n'ai envie de rien faire
d'autre que vivre ici et continuer d'écrire et de lire et réfléchir à tout ce
qui se présente, à m'occuper de rien et du potager, des fleurs, de la maison,
des arbres, observer la végétation, les pierres, les nuages, le fleuve, le
monde qui bouge et tourne, parler le moins possible, réduire mes relations avec
le monde au strict nécessaire [fuir le bavardage de basse-cours, ce bruissement
incessant et fatigant, il y a trop de mots écrits partout, de conversations
inutiles, de débats stériles et débiles], faire des confitures, des conserves,
de la couture, de la soupe, donner à manger, servir du vin à boire, ouvrir la
porte, et les bras, regarder avec compassion, donner la tendresse, offrir un
gîte, m'arrêter devant les étoiles avec l'envie de grimper là-haut, marcher
nu-pieds dans la rosée, retourner la terre. M'éloigner davantage dans les vieux
livres jaunis.
Hier j'ai finalement mis dans des petits pots une partie des graines pour le
potager pendant que les hommes installaient la cheminée. J'ai semé les trois
variétés de tomates [Stupice, Principe Borghese et D'Hiberville], les poireaux
St-Victor, le céleri à côtes rouges, et l'hysope des rocailles. Écrire cela me
ramène en mémoire l'odeur particulière de la terre chaude que je tenais dans
les mains et ça me donne de bien curieuses pensées pas faciles à envisager. Un
jour je serai là-dedans morte et décomposée et je serai dans cette terre
quelque part, il ne restera de moi rien d'autre que quelques particules, des
cellules sous une autre forme pour nourrir les insectes, les animaux et les
plantes.
Parce que j'aime l'odeur de la terre, sa douceur, je comprends que c'est une
fort bel avenir qui m'est promis, et au bout du compte une fin à la fois humble
et grandiose, et rassurante. Mais c'est aussi une folie, une idée insupportable
et monstrueuse, pour qui a cru comme moi et pendant toute mon enfance et une
grande partie de mon adolescence à la vie éternelle, à l'après vie où je serais
au ciel avec le petit Jésus et c'est là que je vivrais toujours transformée en
ange léger et blanc lait évaporé avec des ailes dans le dos pour voler dans le
paradis. Cette pensée de finir dans une poignée de terre à semis est en même
temps très difficilement supportable parce que le fait d'aimer vivre à ce point
et d'envisager froidement ce que je serai après la mort est un paradoxe
puissant et alors je m'oblige à le regarder en face, sans horreur, et sans
appel. Parce que c'est ça aussi la condition humaine, le vertige : vivant ou
mort, servir de nourriture à l'autre pour que la vie continue.
Par annie strohem le mardi 21 mars 2006, 14:20 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]

J'ai presque fini de soigner cette grippe : la fièvre a levé le cap vers
ailleurs et le temps, la patience, le silence, la méditation, et le feu dans la
neige ont nettoyé le plus gros des angoisses et conflits intérieurs, et des
tristes et mortifères doutes et tergiversations sur l'écriture et le journal,
et la vie et tout le reste. Le reste des symptômes va faire son temps et ne m'a
empêchée de me remettre au travail ce matin, à l'aube. Tout ce bouillonnement
n'était pas étranger non plus à l'histoire, lire au roman que je suis en train
d'écrire, et que j'avais placée entre parenthèses pour réviser l'autre
manuscrit [mis en quarantaine]. Il a plu un peu et le fleuve coule long et bleu
et gris et profond et lourd et silencieux, derrière ma fenêtre.
Par annie strohem le lundi 20 mars 2006, 14:05 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Je n'ai pas fait mes semis hier, finalement. Trop malade, peut-être pas,
mais pas capable. Une petite grippe, même si ça fait mal, peut-on appeler ça
une maladie ? Non. Des vraies maladies, des grosses et des pas belles et des
qui tuent, j'en ai vu plus d'une de très près et ça ne donne pas vraiment envie
de se déclarer malade. Vers deux heures, je me suis habillée chaudement et je
suis sortie m'asseoir sur le banc de bois dans la neige, bien à l'abri du vent.
J'ai eu envie d'allumer le vieux poèle qui me sert de foyer extérieur et qui
est resté là tout l'hiver plein de brindilles et de branches à brûler, la neige
a fondu tout autour de l'âtre béant, et je ne l'ai pas fait, ce feu, ne me
sentant pas la force de rester à côté assez longtemps pour profiter de sa
chaleur. Je me suis contentée de me tenir assise là, face dans le soleil, bien
enveloppée dans mes lainages et fourrures. L'air glacé a probablement fait
baisser un peu la fièvre et une fois rentrée, je me suis résignée à boire un
grand bol de tisane amère. J'ai téléphoné à un être très cher et sa voix, sa
grande douceur m'ont réconfortée. Et puis je me suis recouchée jusqu'à ce
matin. J'ai pressé trois oranges, moulu du café, fait griller du pain. J'ai
entendu dire que l'équinoxe du printemps serait, cette année, le 20 mars, à 18
h 25, HNE. C'est aujourd'hui ?

...et je l'ai fait, mon feu dehors pour saluer l'arrivée du printemps,
c'était vers 15 heures, il n'était pas aussi grand que rêvé, mais néanmoins
tout à fait inutile. Du coup, n. était content et il s'est mis à danser autour
et à chanter glupi, glupiec, glupkowaty tant il avait envie de raconter
n'importe quoi et ça veut dire qu'il volait comme un oiseau donc il s'aime
beaucoup maintenant car il prenait rapidement de la hauteur et à un moment
donné je ne le voyais plus ni Ernesto et le ciel était bleu sur le dos blanc
cristal de la neige fondante, ce qui m'a fait sentir toute légère, tellement
légère, j'ai failli m'envoler moi aussi avec eux et les corneilles qui
virevoltaient autour du tas de compost à ciel ouvert derrière la remise.

Par annie strohem le samedi 18 mars 2006, 13:07 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
La fièvre a rejoint la liste de mes petits et grands bobos existentiels.
Faites vos jeux. Y'en aura pas de facile, comme disent nos amis les sportifs.
Mal de tête, courbatures et toute le tuyauterie digestive [horreur] et
respiratoire qui se déglingue. J'ai dormi à bâtons rompus, me promenant
lourdement de haut en bas de l'escalier, de ma chambre à la salle de bain, et
vice versa, une partie de la nuit et pour finir j'ai roupillé jusqu'à midi. Le
tour presque complet de l'horloge, je crois que c'est une première depuis que
je vis à la campagne. En vérité je vous le dis, je crois que certains états de
déchéance physique aiguë possèdent un puissant pouvoir de houspiller sinon
chasser l'angoisse et autres renifleries psychoémotivomentales. Gros soleil
toute la journée. La neige fond peu à peu et le beau côté à cela c'est qu'il
n'y a pas d'eau qui monte dans la cave [dû à quelques mini fissures dans les
vieux murs en pierre des fondations, à réparer l'été prochain, je craignais de
me retrouver avec une piscine en bas à la fonte des neiges, mais non]. Je ne
sais toujours pas si je vais arrêter le journal, j'essaie d'oublier la
question, de passer à un autre niveau - disons supérieur - d'incompétence, en
quelque sorte.
Poursuivant ma quête de légèreté et obéissant à la séduisante injonction de
n., hier : « à nous l'urgence de l'inutilité ! » [et malgré les inconforts
reliés à la fièvre] je me suis cherché quelque occupation aussi urgente
qu'inutile. C'est donc sous cet angle que j'ai sorti et installé dans la
cuisine, et photographié, tout le matériel dont j'aurai besoin pour faire les
semis. Je me dis que faire les semis soi-même ça doit être hautement inutile,
puisqu'il est si facile d'acheter les plants tout faits dans les centres de
jardinage. J'aurai besoin de ces deux sacs de terreau spécial pour semis,
achetés en janvier, de même que tout le reste, et j'ai appris par la suite
qu'il ne sert à rien de commencer avant fin mars début avril car les jeunes
pousses risquent de grandir trop vite et s'étioler et donc produire des plants
de moindre qualité qui produiront peu [inutiles ?]. Comme outils, j'aurai
simplement besoin d'un grand bol qui a déjà servi de casque, de bouclier et de
bol à salade, et d'une cuillère en bois ordinaire, pour mélanger le terreau
avec de l'eau tiède, plus un arrosoir à bec fin et un vaporisateur.

Avant de déposer la terre dans les petits pots en tourbe, biodégradables, je
les ai placés dans des bacs, en fait ce sont de mini-serres car ils ont des
couvercles en plastique transparents, comme ça je pourrai les transporter plus
facilement à la cave où je compte installer une sorte de couveuse éclairée avec
des vieux néons que j'ai récupérés ici en arrivant. Bon.
Toute les images peuvent être agrandies en cliquant dessus, sauf le
magnifique terreau la lady bird qui capote dans sa bulle [lightbox, je
t'aime].

Et dans huit semaines environ je mettrai tout ce beau monde dehors dans une
couche-chaude, manière de serre rudimentaire que je bricolerai avec des
planches et de vieilles fenêtres. Demain matin, je sème. J'ai choisi les
sachets de semences à planter tout de suite en lisant bien les instructions
écrites dessus, le reste sera semé directement au jardin, en pleine terre.
Aujourd'hui, je n'ai pas réussi à faire plus. Il est presque 9h30, et dans 5
minutes, je dors.

Par annie strohem le vendredi 17 mars 2006, 13:03 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Je ne m'attendais pas à parler d'oiseau aujourd'hui. Je ne vais pas mieux
qu'hier, ni que les jours avant, ni que depuis samedi. C'est pire. J'ai tenté
de m'accrocher, mais tout ce que je touche me glisse des mains. J'essaierais
bien de refaire surface, mais je ne suis pas une baleine. Ou encore de
rebondir, mais je ne suis pas un kangourou. Alors on me dit de ne pas me
laisser abattre. Mais ça non plus ça ne marche pas, je n'ai rien d'un boeuf
dans une boucherie, ni d'un cerf poursuivi par des chasseurs. Je vais mal, et
c'est tout. J'avais planifié de me rendre à la bibliothèque mais j'ai dormi
tout l'après-midi, et passé la matinée à jouer à demi-temps au Sudoku, et à
contretemps au Spider Solitaire. Le café goûte amer et je n'ai plus de
chocolat. L'eau a une drôle d'odeur d'oeuf dur trop cuit. Si je m'écoutais, je
dirais que je vole plutôt bas, mais je ne suis pas un oiseau. J'ai bouquiné un
peu, cherché dans mes livres pour trouver de jolies histoires de sorcières
comme celle de Kali, hier. Les histoires de sorcières et les contes, c'est tout
ce qui m'intéresse un peu. Sudoku et Spider Solitaire c'est aussi assommant que
la télé, j'ai zappé. Et puis nietzsche m'a dit avant de partir chez le médecin
avec Ernesto, qui va mieux, pour son dos : moi aussi au petit matin je pisse
sur le marronnier qui est en fait un pommier ou un cerisier et je parle comme
l'autre, l'acacia, en me disant « les hêtres me transportent chaque fois de
joie ». Je n'ai rien compris et j'ai songé un instant à sortir dehors pour
aller pisser sur le marronnier qui est en fait un olivier mais comme il est aux
trois quarts enfoui sous la neige blanche, j'ai abandonné l'idée en me disant
tant pis, je n'écrirai rien dans ce journal aujourd'hui et alors n. a dit au
diable toutes ces salades [endives] qui sont attirantes un moment quand on est
jeune [donc agité pessimiste] mais ne résistent pas au printemps italien. J'ai
opté pour couper des branches de lilas [à 75 cm] et je les ai mises dans un pot
d'eau tiède avec un peu de sucre et dans quelques semaines j'aurai des feuilles
et des fleurs et j'ai fait cuire des pâtes. Quête de légèreté. Mon salut
viendra de la légèreté qui devra me tomber dessus comme une pomme du pommier
sans que ça fasse mal. Il dit : à nous l’urgence de l'inutilité ! J'ai cherché
partout dans la cuisine en quête de l'inutilité, mais chaque objet a son usage.
Et il a dit : souffrir de la réalité veut dire être une réalité manquée. Je
n'ai pas compris, demandé une autre carte. Et ce fut : pour être oiseau, il
faut s'aimer soi-même [c'est toujours nietzsche qui parle]. Mais bon, petit
problème qui fait mon bonheur, dans la traduction par Marthe Robert, il est
écrit : « qui veut devenir léger et se changer en oiseau doit s'aimer lui-même
» [in Ainsi parlait Zarathoustra, « De l'esprit de pesanteur », 2.] Et
pour finir, la chatte Lubie a attrapé un oiseau et j'ai trouvé ceci dans un
livre sur les sorcières : au XIVe siècle, les curés considéraient la croyance
populaire au vol nocturne des sorcières comme des duperies du diable :
Quelques femmes scélérates, perverties par le diable, séduites par les
illusions, et les fatasmes de démons, croient et soutiennent chevaucher des
animaux la nuit en compagnie de Diane, la déesse des païens, et d'une foule
innombrable de femmes et dans le silence de la nuit profonde croient parcourir
de grandes distances sur la terre obéissant à ses ordres comme à leur maîtresse
et pensant avoir été appelées à le servir certaines nuits. [in La grande
chasse aux sorcières en Europe au début des temps modernes, B. P. Levack,
1991]
Toujours selon l'auteur de ce livre, la croyance populaire dans les
sorcières a des assises dans deux mythes qui identifient les femmes à des êtres
dévorant les enfants et volant la nuit [mais les sorcières avaient-elles donc
percé le secret de la légèreté ?] :
La première [croyance] que l'on peut faire remonter à l'Antiquité
gréco-romaine, était que les femmes pouvaient se transformer la nuit en
chouettes hululantes ou en striges pour dévorer les enfants. Cette croyance
dans des « sorcières nocturnes » était répandue dans de multiples aires
culturelles [...]. Les strigae – un des nombreux noms latins donnés
aux sorcières – étaient aussi appelées lamiae, avec une référence à
Lamia, la reine mythiqye de Lybie aimée de Zeus, qui suçait le sang des enfants
pour se venger du meurtre de sa propre progéniture par Héra. La seconde
croyance était que les femmes participaient à des cavalcades nocturnes – on
parlait parfois de « chasse sauvage » – en compagnie de Diane, la déesse
romaine de la fertlité, fréquemment associée à la lune et à la nuit et souvent
identifiée avec Hécate, la déesse du monde souterrain et de la magie. [in
La grande chasse aux sorcières en Europe au début des temps modernes,
B. P. Levack, 1991]
Tout cela n'est pas aussi « savoureux » que mon histoire de membres virils
d'hier, et il est déjà minuit et demie, et j'ai encore envie de dormir.
Par annie strohem le jeudi 16 mars 2006, 12:55 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]

Cadeaux de Kali : une image et une petite histoire de sorcières. Je les ai
reçus, ils m'ont fait du bien. Du bien comme cette rencontre avec nietzsche
dans le train. J'irais bien en Italie cet été si au moins j'avais encore la
force de construire des projets, mais la chatte Lubie ne me pousse pas dans le
dos pour que je parte là-bas, elle déteste quand je la laisse seule ici. Pour
les endives, j'irai demander à Isidore, sur les conseils de nietzsche qui a
lavé ses vitres avec son chat Dionysos en me confiant avoir entendu Ernesto
pleurer toute la nuit. Il a sans doute peur de finir abandonné sur un banc,
dans un parc. Kali est une lectrice de ce journal, depuis longtemps et elle
m'écrit : « vous lire, regarder ces belles photos est un vrai plaisir bonus de
la vie, ça ne m'empêche pas de lire plein d'autres choses aussi. » Elle a
raison, ben oui c'est vrai, on peut lire autre chose, l'un n'empêche pas
l'autre. Quelle confusion, quel gâchis je sème autour de moi. Je ne m'aime pas
beaucoup ces jours-ci, voilà pourquoi je déprécie ou dénigre la valeur de ce
journal et la mienne. C'est fou ça, il faudrait s'aimer soi-même, alors que je
préfère aimer les autres. Paraît que c'est pas possible. Alors j'essaie
d'imaginer une Annie qui s'aime furieusement, j'essaie de l'imaginer
furieusement heureuse et amoureuse, l'imaginer traverser joyeuse les gouffres
que la vie creuse sous ses pas, les bras chargés de fleurs. Bref, Kali vit en
France : l'image, et le conte, ça me vient d'elle. Je veux partager ça, le plus
beau, ce qui m'a fait du bien ce matin quand j'ai ouvert mon courrier et que
j'ai lu. Je vais encore mal, rien de bon ne sort de moi. Kali m'écrit sa joie
de vivre. J'ai égaré la mienne quelque part dans la neige et le froid et cette
angoisse qui n'en finit pas de me glacer les os, elle m'écrit pour me «
souhaiter plein de soleil », comme celui que je « distribue le plus souvent ».
Moi, je faisais ça, je distribuais du soleil ? Kali est allée au ski en famille
dans les hautes Alpes et à Montdauphin, où le potier du village a eu la bonne
idée d'installer sa fille comme libraire, une librairie tournée vers le rêve,
les contes et autres fariboles sans lesquelles nous ne serions rien, dit-elle,
et j'approuve à deux mains, et là-bas, elle a trouvé un livre dans lequel elle
a relevé un petit texte qu'elle a gardé tout chiffonné dans son sac pour me
l'envoyer. N'est-ce pas tout à fait magique ?
Mais je vais lui céder la parole, laisser Kali raconter ce qu'elle a recopié
:
Comment les sorcières savent enlever aux hommes le membre
viril
« Enfin que faut-il penser de ces sorcières qui par ce moyen collectionnent
parfois des membres virils en grand nombre (vingt ou trente) et s'en vont les
déposer dans des nids d'oiseaux ou les enferment dans des boîtes où ils
continuent à remuer comme des membres vivants, mangeant de l'avoine ou autre
chose comme d'aucuns les ont vus et comme l'opinion le rapporte ?
Il faut dire que tout cela relève de l'action et de l'illusion diaboliques :
Les sens des témoins ont été trompés de la manière déjà dite.
Un homme rapporte en effet qu'il avait perdu son membre et, pour le
récupérer, il avait appelé une sorcière. Elle ordonna à l'infirme de grimper
sur un arbre et lui accorda, s'il le voulait, d'en prendre un dans le nid où il
y en avait plusieurs.
Lui, ayant essayé d'en prendre un grand, la sorcière dit : Ne prends pas
celui là (ajoutant), il appartient à l'un des curés. Mais tout cela est causé
par les sortilèges et les illusions des démons de la manière susdite ;
bouleversant l'organe de la vue en changeant les images de la puissance
imaginative. »
[In Le livre d'école des apprenties sorcières, Katherine Quenot,
écrivain, et Civiello, illustrations, chez Albin Michel]
La photo, «...c'est l'ancienne caserne de Montdauphin, un drôle de village
perché, tout en fortifications militaires. Une photo prise là bas qui faisait
écho à votre grille dans la neige, un petit bout de Canada dans les Alpes »,
écrit Kali. Merci !
Par annie strohem le mercredi 15 mars 2006, 12:53 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]

J'ai passé la nuit dans un train, et dans ce train j'ai rencontré nietzsche
et nous avons parlé toute la nuit. Il voulait me dire quelque chose à propos du
journal. Il était triste et il m'a dit, avant le matin, juste comme le soleil
essayait de se lever derrière la brume sur le fleuve : vous avez tort, je lis
en ce moment le journal de HP Roché, de Adamov, de Pozzi, et toutes ces
démangeaisons sur intermerde, et ça regorge aussi, autant..., et alors ? ne
laissez pas tomber, plongez, fermez les yeux et repartez dans votre délire
(c'est nietzsche qui parle). Elle (annie) démasque la volonté d'anéantissement
qui préfère vouloir le néant que ne rien vouloir. (le nihilisme ou la soupe
d'aujourd'hui). Allez revenez, tournez le dos à toutes ces endives bavardes
!
Je n'ai pas discuté avec nietzsche au sujet de ses suggestions et
propositions. Je médite et je ne sais pas si je reprendrai le journal en ligne,
et je n'ai pas rouvert entièrement les portes des archives car tout cela me
pèse encore trop lourdement sur le néant. Mais je songe à faire une soupe aux
endives [bavardes], et je ferai griller des croutons sur le feu, pour Ernesto
qui la dégustera assis sur une petite barrière en bois, derrière les sapins, le
bol fumant entre les mains. Avec une grande écharpe de laine rouge enroulée
autour du cou.
Par annie strohem le mardi 14 mars 2006, 10:24 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]

Le soleil est toujours rose et blanc sur la route 132 à Kamouraska vers 16
heures en hiver. Samedi je n'en pouvais plus, grosse crise. Et j'ai pris tout
mon courage à deux mains pour dire mon intention de mettre fin à mon journal en
ligne, et j'ai procédé immédiatement, sans dire pourquoi, mais était-ce bien
nécessaire de me justifier ? Sur le coup, c'est tout ce que j'avais à dire, je
ferme, et j'ai mis des cadenas sur toutes les pages. J'ai dit merci et souhaité
bonne route en ajoutant ce soir, 14 mars, jour de pleine lune et pas de chance
nous avons une éclipse de lune, j'ajoutais que le journal allait se terminer
ici et maintenant, et qu'il n'y aurait pas de suite.
Entre samedi matin et ce mercredi naissant, j'ai reçu du courrier. Pas mal
de « pourquoi », plusieurs avec « triste et tristesse » en rubrique, en
majorité des personnes qui lisent régulièrement et qui exprimaient leur
surprise et leur déception de ne plus avoir « de mes nouvelles » chaque matin.
Et cela me mettait en colère, en larmes, et ravivait la crise. Je ne vais
vraiment pas bien et dans les pires moments la seule chose qui fait un peu de
bien est de me coucher en rond dans mon lit comme un chien et d'attendre que le
mal passe. Si je n'ai pu expliquer pourquoi j'arrête le journal en ligne c'est
parce qu'il y a trop de souffrances et de confusion en dedans. Et je n'ai
répondu à personne. Sauf à un des « pourquoi », formulé assez brièvement et
sans émotions, mais en rubrique il y avait un petit « toc toc » avec un point
d'exclamation. C'était tout. Et ce froid apparent m'a fait l'effet d'une main
glacée sur un front fiévreux. J'ai eu envie d'expliquer et je lui ai écrit dans
les grandes lignes une partie de ce qu'il y avait derrière mon point final
:
« Je ne donnerai jamais les mots de passe à personne, j'ai mis des cadenas
en attendant d'avoir le temps d'enlever toutes les pages. J'ai fermé le journal
parce qu'il est hyper nul et raté et inutile et inconstant et redondant, et
moche, et banal, et sans imagination, sans aucune valeur littéraire, et sans
vraie beauté, du râbachage de vie quotidienne qui avait le malheur d'intéresser
quelques personnes, qui feraient mieux de lire autre chose. Vous me direz que
j'ai mis du temps à m'en rendre compte, et vous aurez raison, mais mieux vaut
tard que jamais. »
Par annie strohem le mercredi 08 mars 2006, 11:12 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Quoi faire de mieux en ce 8 mars, où je n'ai aucune manif en vue, que de
relire mes vieux numéros [de mars] de La Vie en Rose. Et d'en
numériser une page, qui date de 1986, illustrée par Christine Roche.

On peut agrandir l'image en cliquant dessus. La traduction est en bas de
page. Mais comme c'est écrit petit, je cite :
1. Bien sûr que j'suis encore féministe, môman, mais tu
sais... 2. Il y a certaines choses que nous,
les femmes hétérosexuelles, nous devons accepter... 3. C'est
tellement difficile pour les hommes... leur conditionnement
est si total... 4. Et ils
ont leur propre façon de materner, c'est juste qu'elle est
difficile à décoder des fois... 5. Ben,
dis quelque chose, môman !
Et ensuite la revue demandait aux lectrices à laquelle de ces deux femmes
elles s'identifiaient, en ajoutant : « Nous aussi, il y a des jours où le
post-féminisme, avec son cortège d'évidences, du genre : "Elles ont tout,
maintenant, qu'est-ce qu'elles veulent d'autre ?", nous fait franchement
rigoler. »
Et vingt ans plus tard, « nous » rigolons toujours autant.
Après quelques recherches pour mettre un hyperlien vers la défunte Vie
en Rose, je l'ai trouvée sur le site de la Bibliothèque nationale du Québec,
il semble qu'on peut lire toutes les pages en ligne, mais je n'arrive pas à les
« ouvrir ». Encore un problème avec l'ordi. Eugèèèèèèène !
Par annie strohem le lundi 06 mars 2006, 22:26 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Et puisque ceci est mon journal, je pourrais bien me laisser aller à
journaler un peu, même si la page précédente n'est pas terminée. Je ressens
quelque chose comme un grand vertige, un état jubilatoire incrédule et un
épuisement certain, depuis que j'ai mis un terme à la révision d'un manuscrit,
il y a quelques heures à peine. Je sais que c'est fini et que je ne le relirai
plus, il doit sortir d'ici. Ces derniers temps j'y ai travaillé à la journée
longue sans voir personne ou presque. J'ai tout relu attentivement mot à mot
avec une règle en-dessous de chacune des lignes, pour laisser le moins
d'erreurs possible, j'ai dû carrément enlever certaines pages qui ne «
fittaient » pas tellement avec le reste et j'en ai ajouté d'autres, j'ai donc
biffé, réécrit et écrit, imprimé, lu et relu, du soir au matin et du matin au
soir, puis vint le moment où j'ai « su », après une ultime relecture très
critique, que je n'y toucherais plus. Idéalement j'aimerais soumettre ce projet
à un comité de lecture, mais ici dans la région je ne sais pas trop vers qui me
tourner, ou alors je sais mais je n'ose pas comme si je devais, pour cela comme
pour tout le reste, m'en sortir absolument toute seule, sans l'aide de
personne. Alors je vais plonger, car après avoir bien réfléchi à l'autoédition
ou à l'édition en ligne, je me suis dit que non, mon énergie ne va pas de ce
côté-là des choses. Je vais encore une fois prendre le chemin traditionnel et
connu et sélectionner une petite liste d'éditeurs susceptibles de s'intéresser
à mon travail, je noterai précieusement leurs noms et adresses, quitte à
encaisser d'autres refus, mais ça, ça fait partie de la « game ». Ensuite je
chercherai un endroit où faire des photocopies, y porterai l'original du
manuscrit, me rendrai au bureau de poste, achèterai des enveloppes et des
timbres, reviendrai ici avec la pile de manuscrits, adresserai les enveloppes,
glisserai un paquet de feuilles dans chacune d'elle, refermerai et collerai. Y
déposerai un bon bisou [invisible] pour la chance. Le même jour je retournerai
à la poste et donnerai ma grosse pile d'enveloppes bourrées de mots à la dame
gentille qui me sourira comme chaque fois que je vais là-bas pour donner ou
recevoir des enveloppes et des paquets. Un jour bientôt je vais le faire. Il va
falloir que toute cette tension me lâche parce que j'ai très très mal au dos,
et aux deux bras. On dirait que je me suis battue avec je sais pas qui. Mais
c'est fini.
Et puis voilà. Le niveau d'adrénaline étant trop haut, je laisserai retomber
la poussière avant de faire quoi que ce soit. Je vais donc essayer de me calmer
et laisser dormir ce manuscrit un bon mois au moins, ensuite je relirai et
jugerai s'il peut « tenir la route ». Surtout ne rien précipiter. Classer. Le
voilà dans le tiroir du bas, côté droit. Voir maintenant s'il m'est possible de
l'oublier durant 40 jours et 40 nuits.
Par annie strohem le dimanche 05 mars 2006, 14:09 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Courtes notes assorties d'extraits cueillis dans un livre de Guy Robert sur
un thème que je chéris parce que je ne finis jamais de le courtiser et chaque
fois que j'imagine en avoir fait le tour, je le vois s'éloigner de plus belle,
se voiler d'un attrait nouveau. Et la fouille recommence.
- Dans le Journal de Delacroix, tome III, le 25 janvier 1857, on
peut lire : « Il en est de même des poèmes comme des tableaux : ils ne doivent
pas être trop finis. »
- Baudelaire plaçait le « goût de l'infini » à l'entrée des Paradis
artificiels : vin et alcool, haschich et opium. Au sujet de Poe, il écrivait
[dans Oeuvres] : « ...l'absurde s'installant dans l'intelligence et la
gouvernant avec une épouvantable logique... l'ivrognerie de Poe était une
méthode de travail, énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature
passionnée. »
- « Un livre ne commence ni ne finit : tout au plus fait-il semblant. »
[Le livre de Mallarmé, feuillet 181a.]
- Rilke : « Les oeuvres d'art sont toujours les produits d'un danger couru,
d'une expérience conduite jusqu'au bout, jusqu'au point où l'homme ne peut plus
continuer. » [extrait d'une lettre, citée par Blanchot dans L'espace
littéraire]
- « Le suicide ou abstention, ne rien faire », Mallarmé [Oeuvres] :
« Le suicide c'est l'acte par lequel une vie se fige elle-même dans son
inachèvement, la volonté interrompt dans son processus le déroulement de la
vie. »
- La première phrase du Mythe de Sisyphe : « Il n'y a qu'un problème
philosophique vraiment sérieux, c'est le suicide »
Albert Camus.
- Et à peu près la même chose ailleurs : « L'acte philosophique par
excellence est le meurtre de soi ; c'est là le réel commencement de toute la
philosophie [Novalis, Les Romantiques allemands, « Fragments » de
1798-99.]
- Encore chez Novalis : « Partout nous cherchons l'Absolu, et jamais nous ne
trouvons que des objets. – Le génie, c'est la capacité de traiter comme réels
des objets imaginaires et de les considérer comme tels. [Ibid.]
Tel que mentionné en introduction, les phrases entourées de guillements
proviennent du livre de Guy Robert, Art et non finito, Esthétique et
dynamogénie du non finito, publié aux Éditions France-Amérique, Montréal
1984.
Je n'ai malheureusement pas toutes ces oeuvres citées par Robert.
Quelques-unes seulement, dont les Oeuvres complètes, de Baudelaire. Je
l'ai donc ouvert en premier parce qu'il est rouge et tenté de retrouver le
passage en question sur Poe, et c'est bien là, aux pages 344 et suivantes.
Voilà donc, par fragments décousus que j'essaierai de ne pas commenter, ce que
Baudelaire explique en long et en large concernant l'ivrognerie et le génie de
Poe :
J'apprends qu'il ne buvait pas en gourmand, mais en barbare, avec une
activité et une économie de temps tout à fait américaines, comme accomplissant
une fonction homicide, comme ayant en lui « quelque chose » à tuer, « a worm
that would not die ».
– il existe dans l'ivresse non seulement des enchaînements de rêves mais des
séries de raisonnements, qui ont besoin, pour se reproduire, du milieu qui leur
a donné naissance.
[...] je crois que, dans beaucoup de cas, non pas certainement dans tous,
l'ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail, méthode
énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée.
Le poète avait appris à boire, comme un littérateur soigneux s'exerce à
faire des cahiers de notes.
Il ne pouvait résister au désir de retrouver les visions merveilleuses ou
effrayantes, les conceptions subtiles qu'il avait rencontrées dans une tempête
précédente : c'étaient de vieilles connaissances qui l'attiraient
impérativement, et, pour renouer avec elles, il prenait le chemin le plus
dangereux, mais le plus direct.
Une partie de ce qui fait aujourd'hui notre jouissance est ce qui l'a
tué.
Mais voici plus important que tout : nous noterons que cet auteur, produit
d'un siècle infatué de lui-même, enfant d'une nation plus infatuée d'elle-même
qu'aucune autre, a vu clairement, a imperturbablement affirmé la méchanceté
naturelle de l'homme.
Il y a dans l'homme, dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie
moderne ne veut pas tenir compte ; et cependant, sans cette force innommée,
sans ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront
inexpliquées, inexplicables.
Ces actions n'ont d'attrait que parce qu'elles sont mauvaises, dangereuses,
elles possèdent l'attirance du gouffre.
Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité naturelle, qui fait
que l'homme est sans cesse et à la fois homicide et suicide, assassin et
bourreau ; – [...]
[j'ai fait une petite erreur et mis en ligne cette page un peu trop tôt,
elle n'est pas terminée. Mais je vais la laisser telle quelle. Souffrez, sinon
jouissez, de la voir « pousser » au fil du temps, et peut-être ne jamais se
terminer, car je me suis mise en tête de retrouver ces extraits cités et de les
lire en ajoutant des suites ici et là.]
Par annie strohem le jeudi 02 mars 2006, 08:32 - Vol. 6 : Love & Writing Project[2]
Ces jours-ci, je fais les mêmes gestes chaque matin, comme une sorte de
rituel sacré niché au coeur de l'hiver. J'en changerai chaque fois qu'il ne
m'apportera plus son lot de rêves et d'images lumineuses. Ça commence par le
réveil des sons et des sensations, les membres retrouvent le mouvement et puis
l'éveil du premier oeil, l'impatience de la chatte qui gratte après les draps
et qui monte son petit museau au bord du matelas, tout près de mon visage et là
elle m'observe du fond de ses grands yeux vert jaune. Je repousse la couette et
descends du lit en lui demandant comment elle va, si elle a bien dormi et
blabla je parle au chat en tirant les rideaux pour un premier bonjour au jour,
fera-t-il ou ne fera-t-il pas soleil, demi tour et j'enfile des mules en fausse
peau de mouton et ensuite j'avance avec ruse et prudence pour descendre
l'escalier et là c'est la course jusqu'en bas, à savoir qui de elle ou de moi
arrivera la première pour le passage obligatoire à la salle de bain, le pipi le
plus bienfaisant de la journée et les courtes ablutions. Chaque fois je me dis
comme ça fait du bien de sentir l'eau fraîche sur le visage et les mains les
bras encore à moitié endormis et j'attache mes cheveux un peu. Ensuite je fais
le tour de la maison en passant d'une fenêtre à l'autre pour lever les stores,
et je regarde le fleuve – s'il veut bien se laisser voir. Ce matin, il était
divisé en deux, une longue bande bleu gris et l'autre blanche et recouverte
d'un épais drap de neige opaque, et les montagnes de Charlevoix avaient quasi
disparu, coquettes, derrière un voile gris bleu. Le rituel se poursuit.
J'allume la radio, petits airs légers et nouvelles en vrac, Espace musique et
la voix ensoleillée de Sophie Durocher ou le piano heureux de François
Dompierre, si je me lève trop tard. La chatte me suit partout en miaulant,
joyeuse, et je lui remplis ses bols d'eau et de nourriture et elle se précipite
dessus comme si elle était à jeun depuis dix jours. Pendant qu'elle calme son
petit ventre affamé, je m'approche à pas de loups vers la fenêtre de la
cuisine, celle au-dessus de l'évier, et je regarde s'il y a des oiseaux dans
l'arbre où j'ai accroché une mangeoire. Lubie court s'installer à l'autre
fenêtre et elle surveille les geais bleus en salivant. Ce matin, jour de
chance, ils étaient plusieurs et j'ai assisté à une sorte de rituel à eux : ils
descendaient de l'arbre à tour de rôle et prenaient des bains de neige, ils
fouillaient dedans avec leur bec pour trouver des grains, et ensuite ils
s'envolaient vers la haie des petits arbustes fous qui longent le terrain et
ils faisaient la même chose par là et aussi sous le grand sapin. Quelques
photos. Une fois les oiseaux enfuis, je fais le café puis je monte avec le
plateau : oranges café lait pain, et l'appareil photo. J'allume l'ordinateur,
vide l'appareil de son précieux butin. Je regarde les images avec les oiseaux
la neige les arbres le ciel avec les nuage et le soleil pâle. Je goûte au café.
J'écris quelques pages. Il arrive que je coupe et colle un oiseau qui prend son
bain, rituel du matin, sur une page de journal.
