journal* et autres écritures

billets de mars 2006

65. coquillages marins

J'ai entamé hier le dernier roman de Moravia *, L'Homme qui regarde, dans le but de le terminer ce matin et de me rendre à la bibliothèque vers 16 heures pour emprunter deux autres livres, puisque je n'ai droit qu'à deux. Je n'ai pas vraiment lu le recueil de poésies de Godin. La poésie, ça ne se lit pas comme un roman. Je l'ai ouvert de temps en temps et picoré à gauche et à droite. Je crois que je ne vais plus emprunter de poésie, je préfère l'avoir toujours près de moi, et donc j'achèterai les livres.

Depuis vendredi dernier, j'aurai donc lu six romans. Ce fut une bonne semaine pour moi. Et le plus beau, le plus beau, il faut que je raconte. Tout en terminant mon petit déjeuner, j'ai repris L'Homme qui regarde. Je lisais et puis je suis tombée sur devinez qui ? La Mademoiselle de Vinteuil de Proust et... Mallarmé. C'est Ernesto qui sera content, il va encore s'envoler dans le ciel « bleu et frais », Walser dixit.

Pour en revenir à ce roman, le protagoniste est professeur de littérature et il considère ses étudiants comme des idiots et des indifférents qui n'écoutent pas, mais il ne peut s'empêcher de leur délirer les théories littéraires qu'il échafaude, portant essentiellement sur la scopophilie.

Edoardo, surnommé Dodo, affirme que le voyeurisme sous-tend toute la fiction, des origines à nos jours, en citant en exemple Hérodote et Proust. Les écrivains feraient preuve de voyeurisme en regardant des scènes privées que normalement on ne peut voir en public et en les écrivant pour intéresser et exciter le voyeurisme des lecteurs [toujours selon Dodo].

Puis, il essaie de montrer la scopophilie comme source de la fiction en lisant non pas un roman mais une poésie de Mallarmé, « Une négresse par le démon secouée », qu'il qualifie d'obscène : on y raconte « (car la scène est en mouvement) la position érotique que l'on appelle 69. Avec la triple singularité que c'est un 69 entre deux femmes, que c'est un 69 entre une femme adulte et une enfant, que c'est un 69 entre une Noire et une Blanche ».

Dans ce poème Dodo se dit aucunement intéressé par l'obscénité mais par la scopophilie, qui serait double : « Mallarmé nous fait épier non seulement quelque chose d'aussi strictement privé qu'une scène d'amour lesbien, mais aussi quelque chose de privé à l'intérieur du privé, c'est-à-dire la partie interne du sexe féminin », partie du corps qui ne peut pas se laisser voir même si on regarde par le trou de la serrure, à moins que la femme soit « en mouvement ». Ce roman a été publié en 1985 [en italien, L'uomo che guarda], et chez Flammarion en 1986 [traduit par R. de Ceccaty], le poème de Mallarmé, je ne sais pas, l'auteur n'indique pas la source. Le voici :

Une négresse par le démon secouée
Veut goûter une enfant triste de fruits nouveaux
Et criminels aussi sous leur robe trouée,
Cette goinfre s'apprête à de rusés travaux :

À son ventre compare heureuse deux tétines
Et, si haut que la main ne le saura saisir,
Elle darde le choc obscur de ses bottines
Ainsi que quelque langue inhabile au plaisir.

Contre la nudité peureuse de gazelle
Qui tremble, sur le dos tel un fol éléphant
Renversée elle attend et s'admire avec zèle,
En riant de ses dents naïves à l'enfant ;

Et, dans ses jambes où la vicime se couche,
Levant une peau noire ouverte sous le crin,
Avance le palais de cette étrange bouche
Pâle et rose comme un coquillage marin.

L'analyse qui suit est fort intéressante et piquante, mais je ne peux pas tout recopier.

___________________
Moravia, Alberto. Romans : Agostino, Les Indifférents, Le Mépris, L'Ennui, L'Amour conjugal, L'Homme qui regarde, La Femme léopard. Coll. Mille & une pages, Flammarion. 1998.

64. e-projets

Beaucoup de difficultés à allumer le feu ce matin. Je n'ai plus de bois d'allumage, alors j'ai mis beaucoup de papier journal et les plus petites buches en bois mou que j'ai pu trouver, celles avec de l'écorce dessus, refendues et bien sèches, et malgré tout j'ai dû m'y reprendre à trois fois. Une heure plus tard, la chaleur se répandait un peu, enfin. Il faisait moins 15 quand je suis descendue. Pas chaud en bas. Mais dans ma chambre, la température était encore très confortable. Il fait toujours plus chaud à l'étage même si je laisse les thermostats à 16. En haut, dans les chambres, il y a un chauffage à l'électricité et des grilles dans le plancher de sorte que la chaleur diffusée par la cheminée monte et s'accumule pendant la journée. Mais trève de détails domestiques, que j'écrive ce pourquoi j'ai ouvert ce journal aujourd'hui, ce qui me trotte dans la tête depuis deux ou trois jours afin de noter quelques idées sur les projets en cours et à venir. Cela concerne ce journal [et autres écritures en ligne], puisque je persiste dans ma décision de ne pas dévoiler les détails concernant l'écriture papier. Juste dire que les choses progressent bien, parfois la discipline ne suffit pas, mais ça aide. Je lis beaucoup et ça permet de prendre du recul, de les oublier entre les séances de travail où il faut bien le dire, je ne rencontre pas toujours la muse.

Love and Writing Project [solarium] continue tout seul, comme sur son air d'aller, au jour le jour, et sans intention ni préméditation sauf celles inhérentes à ce chemin qui est le mien sur la toile depuis six ans et qui peut sembler déroutant avec ses secousses sismiques périodiques qui m'enjoignent de tout arrêter. C'est quand je ne vois pas d'issue que je prends la fuite, mes jambes à mon cou, et ensuite je reviens quand je me rends compte que je ne peux pas m'enfuir de moi-même, et je recommence parfois un autre cahier, parfois sur la page suivante. Je ne peux pas grand chose contre cela, j'apprends à faire avec. C'est un peu comme naviguer sur une mer agitée avec des vagues fâchées qui cassent tout sur leur passage, tout le contraire d'une mer d'huile, lisse à la surface. Je cueille ce qui reste après les tsunamis qui me laissent blessée sur la plage, je ramasse les coquillages, le bois flotté, les algues, les plumes les petits poissons morts, je m'envole parfois avec les oiseaux qui picorent dans le sable, je cueille les cailloux, les pierres précieuses, les épaves et autres trésors. Savoir où tout cela va me conduire est moins important que de vivre l'expérience, de partir avec le jour qui passe, en empruntant les chemins les moins fréquentés.

Et comme j'ai dû l'écrire quelque part, j'ai beaucoup travaillé, depuis janvier, dans mes deux recueils de poésie Les anémones et Les Carnets d'hiver. Verrouillés à double tour, ils reviendront peut-être en ligne bientôt. Une décision est à prendre là-dessus. Méditation.

Maintenant, que faire avec mes deux blogs, Essais et Marginalia. Sont toujours en pause. Que voulez-vous, je ne dois pas être une blogueuse dans l'âme. J'ai eu envie de continuer avec le journal seulement, et je tiens à son appellation de « journal », on dira ce qu'on voudra. Si j'ai tenu à l'occasion des propos un peu sévères envers les plateformes de publication kitsch que je ne nommerai pas, je m'adressais davantage aux gens qui les construisent [tout croches] qu'à ceux qui s'en servent. Juste ajouter que je fais des choix en fonction de ce que je suis et traverse depuis un an ou deux, je continuerai de faire ce dont j'ai envie à ma façon, autant avec les contenants que les contenus, je trouve ça important. Pour moi. Et pour ce qui concerne les autres, chacun fera bien ce qu'il veut, cela ne me regarde pas, et je ne les juge pas. Par ailleurs, mon rapport à ce journal touche de très près mon rapport à l'écriture et à la création littéraire, et donc à mon identité ; et à ce sujet, il ne saurait y avoir de comparaisons ni de compétition avec tout le monde et son père. Bref, je pourrais peut-être un jour retrouver le blogodésir, voilà pourquoi je ne jette [delete] pas mes deux blogs. Pourquoi je les laisse verrouillées ? Bof.

Les Carnets rouges. Eu des envies folles de me jeter corps et âme dans la conception d'un nouveau décor, de revisiter la nature du projet, de sonder ses bases. Mais le jour n'est pas venu de le remettre sur les rails dans une nouvelle version améliorée - tel que vu à télé, héhé. J'ai manqué d'énergie, de temps et de motivation pour soutenir ce projet-là et tant que je n'aurai pas ce souffle-là il n'y aura pas de gros changements, ni de nouveau look top secret. Je n'ai pas fini de transporter tous les textes [Carnets rouges étaient sur blogger, je les déménageais, toutes les archives c'est beaucoup, par des copier/coller sur movable type et puis j'ai arrêté]. Les Carnets rouges pourraient-ils redevenir un espace libre où des auteurs peuvent venir publier eux-mêmes des textes, un petit cercle de journaux en ligne, ou devenir un vrai cercle comme dans le temps ? Ça manque sur le web. Avis aux intéressés, faut pas se gêner pour m'écrire. Surtout ne pas lire au premier degré ces étiquettes et épithètes qu'on a bien voulu me coller, c'était de l'humour ou n'importe quoi. Je ne pique ni ne mords [virtuellement], sauf en cas de légitime défense. Les Carnets rouges sont en ligne, et puis on verra. La question est à l'étude.

Et le nouveau projet qui me tente et m'inspire [une fois de plus], c'est le retour du Lexique et de la Librairie. À l'époque du Journal de Script, j'avais en annexe un début de Lexique personnel qui est encore beaucoup consulté, si je me fie aux statistiques, et le commencement d'une librairie pour mes auteurs préférés et leurs livres, des extraits et notes de lecture. Et j'aimerais les annexer au journal de manière permanente en ajoutant au Lexique toutes les « définitions » qui manquent, i.e. celles que j'ai notées ici et là dans ce journal depuis 2002. Ça va m'obliger à tout relire, à refaire le décor et les bidouillis. Bientôt ces deux annexes revivront, j'espère. L'idéal serait de les glisser dans une base de données comme un vrai dictionnaire avec un alphabet sur lequel on pourrait cliquer et une liste des mots et de noms d'auteurs et des titres, mais les outils et connaissances dont je dispose ne me permettent pas de maîtriser ce niveau technique. Mais tout s'apprend, avec du temps et de la patience. Au travail.

63. o dulcis amor

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L'espoir et l'amour, quand ça se met dans la tête de vous remplir le coeur et le corps, sont des sensations très douces, essentiellement. Connaissez-vous la musique de Caterina Assandra ? C'est la musique de mon matin. On retrouve trois de ses motets sur l'album O dulcis amor, de l'ensemble La Villanella Basel, un album consacré aux femmes compositrices du 17ième siècle.

Très peu sur la biographie de madame Assandra dans Internet. Deux courts paragraphes, un dans Wikipedia, et l'autre dans Everything2.com, les deux en anglais. J'ai retenu ceci :

Caterina Assandra : Naissance en Italie, à Pavia, vers 1580. Étudie le contrepoint avec Benedetto Rè. Écrit des motets, compose et interprète des pièces [orgue], certaines de ses oeuvres sont publiées de son vivant, dont un Jubilate Deo et un Ave Verum Corpus. Après avoir publié son recueil de motets, Assandra se retire au couvent bénédictin de Sant'Agata à Lomello en Lombardie, et continue de composer des motets écrits dans le style traditionnel d'origine. Meurt après 1918.

Dans la rubrique « Women composers of early music » du site The Realm of Venus, j'ai déniché des fichiers midi pour vous en faire écouter un petit bout. Ça grince un peu, et c'est très différent de ce qu'on peut entendre sur le cd, tant pis : Ave Verum corpus[H. Helstab], et Ego flos Campi[H. Helstab].

62. dégel

Quel beau début de printemps, toujours du soleil. Avant qu'il ne reste plus de neige, j'observe ce qui reste, sa grande beauté occupée à s'effacer en douce, et l'apparition des traces de dégel, l'agrandissement des plaques de terre et d'herbe, le sol qui refait son apparition malgré lui.

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Que de changements, tout se modifie sous mes yeux qui seront toujours incapables d'apprécier toutes les odeurs nouvelles, les textures, je sors et je touche, je palpe la neige plus grosse que du gros sel de mer, salie par endroits, devenue cristal, farine et pâte mouillée ; je respire les nouveaux parfums épais et âcres de la terre qui doit s'étirer en baillant par en-dessous.

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Je me suis amusée à faire une petite série d'images « dégel », en passant d'une fenêtre à l'autre, dès que je me suis levée ce matin, toutes sont visibles en plus grand format ; pour voir les détails, il suffit de cliquer dessus.

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Par ailleurs, malgré mes propos d'hier concernant L'Ennui, j'ai repris la lecture et je me suis encore couchée aux petites heures, le sentiment lourd du début a cédé la place au désir, au simple plaisir de m'ouvrir au texte et de glisser dedans pour découvrir cette vision particulière et unique du monde selon Moravia, partir sans peur dans ce qu'il m'offre de douloureux et d'inconnu.

61. l'ennui

J'ai commencé L'Ennui de Moravia hier soir. Lu jusqu'à 1h30 du matin.

Ce matin, réveil dans la ouate. Gros soleil. La neige ne fond pas, elle disparaît. Comme si elle s'évaporait directement. De grandes plaques de terre et d'herbe jaune brunâtre coupée court apparaissent ici et là. Cet hiver, j'avais repéré plusieurs cabanes à sucre dans la région. Ont-ils commencé à entailler les érables ? J'imagine que oui. J'irai voir par là un de ces jours pour faire provision de sirop, c'est tellement bon avec des crêpes.

La lecture de ce livre me pèse, je commence à songer à laisser tomber, à ne pas me rendre jusqu'au bout, mais au point où j'en suis, j'ai envie de savoir comment tout cela va se terminer. Si c'est comme dans les autres romans de cet auteur, il n'y a pas de véritable conclusion, mais juste une interruption du récit qui pourrait survenir n'importe où dans le livre, à partir d'un certain point. Le climat y est lourd, sourd, l'incommunicabilité y est expliquée et exprimée jusque dans ses moindres détails, pratiquement au superlatif. C'est l'ennui d'un homme. C'est un jeune peintre qui se retrouve incapable de continuer. Qui se sent nul, désintéressé, et qui abandonne tout en lacérant sa toile au couteau dès le début de l'histoire, analysée sous toutes ses coutures. Un passage :

     « Ce qui me frappait surtout c'est que tout en désirant ardemment faire quelque chose, je ne voulais absolument rien faire. Tout ce que j'aurais voulu entreprendre se présentait à moi, accouplé, comme un frère siamois à son frère, à son contraire qu'en même temps je ne voulais pas faire. Je sentais donc que je ne voulais voir personne mais également ne pas rester seul ; que je ne voulais pas rester à la maison mais ne pas sortir non plus ; que je ne voulais voyager mais en même temps ne pas continuer à vivre à Rome ; que je ne voulais plus peindre mais aussi ne pas rester sans peindre ; que je ne voulais pas demeurer éveillé sans pour cela vouloir dormir ; que je ne voulais pas faire l'amour mais sans accepter de ne pas le faire et ainsi de suite. Je sentais, dis-je, mais je devrais plutôt dire que j'éprouvais de la répugnance, du dégoût, de l'horreur.

     « De temps en temps, entre ces frénésies de mon ennui, je me demandais si par hasard je ne souhaitais pas mourir ; c'était une question raisonnable puisqu'il me déplaisait tant de vivre. Mais je m'apercevais alors avec stupeur que bien qu'il me déplût de vivre, je ne voulais pas non plus mourir. Ainsi ces alternatives accouplées qui, comme en un funeste ballet, me défilaient dans la tête, ne s'arrêtaient pas non plus en face du choix extrême entre la vie et la mort. Il m'arrivait de penser qu'en réalité je voulais moins mourir que ne pas continuer à vivre d'une telle manière. »

60. hysope

Hysope est arrivé. Hysope est déjà là. « C'est qui, Hysope, dit Philomène, un Dieu grec ? Vite, mes souliers rouges. – Du calme ma tante, c'est une plante. »

Je n'en crois pas mes yeux. Déjà, ça pousse dans mes serres à semis, quelques pots ont déjà des petites pousses vert tendre qui pointent courageusement vers le haut. C'est l'hysope qui était là en premier ce matin, partout, et cet après-midi, j'ai vu arriver des mini plantules de tomates.

Je suis retournée voir l'enveloppe de semences et j'ai relu : Hysope des rocailles, hysope nain, Hyssopus officinalis, et toute la description. Pour faire court, c'est une herbe qui sentira très bon, et qui sert d'aromate, à planter près du thym et de la lavande, elle n'en poussera que mieux. Elle devrait me donner des fleurs « bleu sombre réunies en épis » et attirer des volatiles butineurs de toutes sortes.

Je réfléchis toujours aux moyens d'engranger des sous pour faire vivre la maison, et tutti quanti, sans pour autant abandonner mes projets littéraires et vivre tranquillement l'urgence de l'inutilité. Je crois tenir une solution. Non, plusieurs petites solutions.

Toujours plongée dans la lecture de Moravia dehors au soleil, j'ai fini Les Indifférents, et tout à l'heure, j'ai lu les derniers mots de La Femme léopard. Deux excellents romans, à relire bientôt pour l'analyse. Et quelques annotations qui déborderont peut-être un peu dans ce journal, comme toujours.

59. lire, décoller

Je voulais me réfugier dans les vieux livres jaunis. Voilà une partie de la chose faite. J'ai maintenant une carte Biblio en noir et blanc et en plastique et deux livres à rapporter le 18 avril ou dès que je les aurai lus. Je me suis inscrite hier après-midi à la bibliothèque la plus proche, qui fait partie du réseau des bibliothèques publiques du Bas-Saint-Laurent, où j'ai pu bouquiner un peu mais pour ma première visite de repérage, je ne suis pas restée très longtemps, j'ai rempli le formulaire d'inscription, trouvé mon chemin dans les rayons, déniché les livres que je voulais assez vite et puis je suis partie.

Il n'y a qu'une seule grande table à l'entrée et aucune espèce de règle de silence, les livres ne sont pas consultés ou lus sur place, sauf dans les coins des enfants qui avaient l'air très invitants. Il y avait des conversations entre les quatre personnes à l'accueil qui avaient l'air de bien s'amuser, des gens qui cherchaient des livres sur les rayons et ceux assis à la table qui se racontaient je sais pas quoi, j'ai pas écouté.

L'endroit m'a paru petit mais sympathique, un peu chaotique en apparence et donc très vivant et ça m'a plu. Il y a plein de documents, de monographies et des encyclopédies, des dictionnaires, tout ça. Juste un peu déçue de ne pas avoir trouvé un vaste endroit tranquille pour aller lire ou écrire des fois, mais c'est pas grave, j'irai au bord du fleuve, je ne vais tout de même pas me mettre à chipoter parce que les gens parlent dans cette bibliothèque, vu que je l'ai toujours fait [en catimini], les bibliothèque trop silencieuses m'ont toujours donné des envies de fous rires insupportables sauf quand j'ai besoin de silence pour travailler. Il y avait une question pour demander si on accepterait de faire du bénévolat, j'ai coché oui. On verra bien s'ils m'appellent, vu qu'ils posent la question à tout le monde. Mais sur le coup, je ne me voyais pas dire non, juste un pourquoi pas, même si je n'ai pas envie de travailler pour vrai, je ne refuserais jamais d'aller donner un coup de main pour ranger les livres ou passer le plumeau si on a besoin.

Ils prêtent des tas de choses, des video, des cd, des revues, des audiocassettes et même des oeuvres d'art, et bien évidemment des livres, mais jamais plus que deux à la fois. Deux ? C'est rude. Mais je suis rusée. Pour ma première provision de lecture, j'ai emprunté un gros livre qui regroupe les sept meilleurs romans de Moravia. Et un recueil de poésies de Gérald Godin : Ils ne demandaient qu'à brûler [1960-1986]. Ils ont peu de poésie, en fait presque pas, en tout une vingtaine de recueils presque tous déjà lus ou que j'ai dans ma bibliothèque. Mais on peut commander ce qu'on veut. Donc aujourd'hui j'ai lu, je lis et lirai, de Alberto Moravia : Agostino [lu], Les Indifférents [à moitié lu], Le Mépris [déjà lu avant, j'ai le livre en format poche], L'Ennui, L'Amour conjugal, L'Homme qui regarde, La Femme léopard. Tout cela dans un seul livre, plus de 1147 pages en papier bible avec une bibliographie et une courte chronologie à la fin, et des introductions fort bien tournées par Gilles de Van. Ces romans ont été publiés entre 1929 et 1991.

58. poussière, tu es poussière

J'ai du ménage à faire, poussière, poussière. Des ouvriers spécialisés sont venus hier de Québec pour installer un foyer et une nouvelle cheminée, l'ancienne ayant été jugée non conforme aux normes de sécurité, selon l'inspecteur des assurances, et donc je fus « fortement encouragée » à ne plus m'en servir pour le chauffage au bois car il y avait un risque imminent d'incendie, c'était il y a deux ou trois semaines. Inutile de dire que j'ai laissé refroidir les braises, fait enlever le vieux foyer, et condamner la cheminée dès le lendemain matin. Pas envie de périr par le feu. L'hiver sans feux de cheminée et dans le piètre état physique et moral dans lequel je me suis retrouvée l'autre jour, disons que ça ne m'inspire pas beaucoup.

J'ai été très déçue de tout cela, même l'inspecteur en bâtiments et les anciens propriétaires n'avaient rien vu, l'agent immobilier non plus. Si j'avais su, aurais-je acheté cette maison quand même ? Probablement, mais j'aurais sans aucun doute payé moins cher. Enfin, la cheminée fonctionne et j'ai pu rallumer le feu hier soir. J'ai dépensé beaucoup pour les rénovations depuis que je suis là, beaucoup plus que prévu, et mes économies fondent à vue d'oeil. Je songe à prendre du travail « alimentaire » pour tenir le coup.

Mais. Je n'ai pas encore payé le renouvellement de la cotisation à mon ordre professionnel et je sais que si je ne le fais pas, je perdrai mon droit de porter le titre x et donc de « pratiquer ». C'est fou cette hésitation, parce que j'avais décidé de ne plus travailler avec des malades et des mourants, ça me tuait à petit feu. Mais faire quoi ?

La vérité est que je n'ai pas envie de travailler, même pas de faire du bénévolat. On m'a parlé d'ateliers d'écriture, d'une charge de cours en littérature, et je sais que j'ai les outils, et la passion et les compétences pour « faire la job », mais comment m'expliquer que je n'ai envie de rien faire d'autre que vivre ici et continuer d'écrire et de lire et réfléchir à tout ce qui se présente, à m'occuper de rien et du potager, des fleurs, de la maison, des arbres, observer la végétation, les pierres, les nuages, le fleuve, le monde qui bouge et tourne, parler le moins possible, réduire mes relations avec le monde au strict nécessaire [fuir le bavardage de basse-cours, ce bruissement incessant et fatigant, il y a trop de mots écrits partout, de conversations inutiles, de débats stériles et débiles], faire des confitures, des conserves, de la couture, de la soupe, donner à manger, servir du vin à boire, ouvrir la porte, et les bras, regarder avec compassion, donner la tendresse, offrir un gîte, m'arrêter devant les étoiles avec l'envie de grimper là-haut, marcher nu-pieds dans la rosée, retourner la terre. M'éloigner davantage dans les vieux livres jaunis.

Hier j'ai finalement mis dans des petits pots une partie des graines pour le potager pendant que les hommes installaient la cheminée. J'ai semé les trois variétés de tomates [Stupice, Principe Borghese et D'Hiberville], les poireaux St-Victor, le céleri à côtes rouges, et l'hysope des rocailles. Écrire cela me ramène en mémoire l'odeur particulière de la terre chaude que je tenais dans les mains et ça me donne de bien curieuses pensées pas faciles à envisager. Un jour je serai là-dedans morte et décomposée et je serai dans cette terre quelque part, il ne restera de moi rien d'autre que quelques particules, des cellules sous une autre forme pour nourrir les insectes, les animaux et les plantes.

Parce que j'aime l'odeur de la terre, sa douceur, je comprends que c'est une fort bel avenir qui m'est promis, et au bout du compte une fin à la fois humble et grandiose, et rassurante. Mais c'est aussi une folie, une idée insupportable et monstrueuse, pour qui a cru comme moi et pendant toute mon enfance et une grande partie de mon adolescence à la vie éternelle, à l'après vie où je serais au ciel avec le petit Jésus et c'est là que je vivrais toujours transformée en ange léger et blanc lait évaporé avec des ailes dans le dos pour voler dans le paradis. Cette pensée de finir dans une poignée de terre à semis est en même temps très difficilement supportable parce que le fait d'aimer vivre à ce point et d'envisager froidement ce que je serai après la mort est un paradoxe puissant et alors je m'oblige à le regarder en face, sans horreur, et sans appel. Parce que c'est ça aussi la condition humaine, le vertige : vivant ou mort, servir de nourriture à l'autre pour que la vie continue.

57. au travail

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J'ai presque fini de soigner cette grippe : la fièvre a levé le cap vers ailleurs et le temps, la patience, le silence, la méditation, et le feu dans la neige ont nettoyé le plus gros des angoisses et conflits intérieurs, et des tristes et mortifères doutes et tergiversations sur l'écriture et le journal, et la vie et tout le reste. Le reste des symptômes va faire son temps et ne m'a empêchée de me remettre au travail ce matin, à l'aube. Tout ce bouillonnement n'était pas étranger non plus à l'histoire, lire au roman que je suis en train d'écrire, et que j'avais placée entre parenthèses pour réviser l'autre manuscrit [mis en quarantaine]. Il a plu un peu et le fleuve coule long et bleu et gris et profond et lourd et silencieux, derrière ma fenêtre.

56. aujourd'hui je ferai un grand feu dehors pour saluer l'arrivée du printemps

Je n'ai pas fait mes semis hier, finalement. Trop malade, peut-être pas, mais pas capable. Une petite grippe, même si ça fait mal, peut-on appeler ça une maladie ? Non. Des vraies maladies, des grosses et des pas belles et des qui tuent, j'en ai vu plus d'une de très près et ça ne donne pas vraiment envie de se déclarer malade. Vers deux heures, je me suis habillée chaudement et je suis sortie m'asseoir sur le banc de bois dans la neige, bien à l'abri du vent. J'ai eu envie d'allumer le vieux poèle qui me sert de foyer extérieur et qui est resté là tout l'hiver plein de brindilles et de branches à brûler, la neige a fondu tout autour de l'âtre béant, et je ne l'ai pas fait, ce feu, ne me sentant pas la force de rester à côté assez longtemps pour profiter de sa chaleur. Je me suis contentée de me tenir assise là, face dans le soleil, bien enveloppée dans mes lainages et fourrures. L'air glacé a probablement fait baisser un peu la fièvre et une fois rentrée, je me suis résignée à boire un grand bol de tisane amère. J'ai téléphoné à un être très cher et sa voix, sa grande douceur m'ont réconfortée. Et puis je me suis recouchée jusqu'à ce matin. J'ai pressé trois oranges, moulu du café, fait griller du pain. J'ai entendu dire que l'équinoxe du printemps serait, cette année, le 20 mars, à 18 h 25, HNE. C'est aujourd'hui ?

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...et je l'ai fait, mon feu dehors pour saluer l'arrivée du printemps, c'était vers 15 heures, il n'était pas aussi grand que rêvé, mais néanmoins tout à fait inutile. Du coup, n. était content et il s'est mis à danser autour et à chanter glupi, glupiec, glupkowaty tant il avait envie de raconter n'importe quoi et ça veut dire qu'il volait comme un oiseau donc il s'aime beaucoup maintenant car il prenait rapidement de la hauteur et à un moment donné je ne le voyais plus ni Ernesto et le ciel était bleu sur le dos blanc cristal de la neige fondante, ce qui m'a fait sentir toute légère, tellement légère, j'ai failli m'envoler moi aussi avec eux et les corneilles qui virevoltaient autour du tas de compost à ciel ouvert derrière la remise.

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55. j'essaie d'oublier la question

La fièvre a rejoint la liste de mes petits et grands bobos existentiels. Faites vos jeux. Y'en aura pas de facile, comme disent nos amis les sportifs. Mal de tête, courbatures et toute le tuyauterie digestive [horreur] et respiratoire qui se déglingue. J'ai dormi à bâtons rompus, me promenant lourdement de haut en bas de l'escalier, de ma chambre à la salle de bain, et vice versa, une partie de la nuit et pour finir j'ai roupillé jusqu'à midi. Le tour presque complet de l'horloge, je crois que c'est une première depuis que je vis à la campagne. En vérité je vous le dis, je crois que certains états de déchéance physique aiguë possèdent un puissant pouvoir de houspiller sinon chasser l'angoisse et autres renifleries psychoémotivomentales. Gros soleil toute la journée. La neige fond peu à peu et le beau côté à cela c'est qu'il n'y a pas d'eau qui monte dans la cave [dû à quelques mini fissures dans les vieux murs en pierre des fondations, à réparer l'été prochain, je craignais de me retrouver avec une piscine en bas à la fonte des neiges, mais non]. Je ne sais toujours pas si je vais arrêter le journal, j'essaie d'oublier la question, de passer à un autre niveau - disons supérieur - d'incompétence, en quelque sorte.

Poursuivant ma quête de légèreté et obéissant à la séduisante injonction de n., hier : « à nous l'urgence de l'inutilité ! » [et malgré les inconforts reliés à la fièvre] je me suis cherché quelque occupation aussi urgente qu'inutile. C'est donc sous cet angle que j'ai sorti et installé dans la cuisine, et photographié, tout le matériel dont j'aurai besoin pour faire les semis. Je me dis que faire les semis soi-même ça doit être hautement inutile, puisqu'il est si facile d'acheter les plants tout faits dans les centres de jardinage. J'aurai besoin de ces deux sacs de terreau spécial pour semis, achetés en janvier, de même que tout le reste, et j'ai appris par la suite qu'il ne sert à rien de commencer avant fin mars début avril car les jeunes pousses risquent de grandir trop vite et s'étioler et donc produire des plants de moindre qualité qui produiront peu [inutiles ?]. Comme outils, j'aurai simplement besoin d'un grand bol qui a déjà servi de casque, de bouclier et de bol à salade, et d'une cuillère en bois ordinaire, pour mélanger le terreau avec de l'eau tiède, plus un arrosoir à bec fin et un vaporisateur.

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Avant de déposer la terre dans les petits pots en tourbe, biodégradables, je les ai placés dans des bacs, en fait ce sont de mini-serres car ils ont des couvercles en plastique transparents, comme ça je pourrai les transporter plus facilement à la cave où je compte installer une sorte de couveuse éclairée avec des vieux néons que j'ai récupérés ici en arrivant. Bon.

Toute les images peuvent être agrandies en cliquant dessus, sauf le magnifique terreau la lady bird qui capote dans sa bulle [lightbox, je t'aime].

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Et dans huit semaines environ je mettrai tout ce beau monde dehors dans une couche-chaude, manière de serre rudimentaire que je bricolerai avec des planches et de vieilles fenêtres. Demain matin, je sème. J'ai choisi les sachets de semences à planter tout de suite en lisant bien les instructions écrites dessus, le reste sera semé directement au jardin, en pleine terre. Aujourd'hui, je n'ai pas réussi à faire plus. Il est presque 9h30, et dans 5 minutes, je dors.

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54. en quête de légèreté

Je ne m'attendais pas à parler d'oiseau aujourd'hui. Je ne vais pas mieux qu'hier, ni que les jours avant, ni que depuis samedi. C'est pire. J'ai tenté de m'accrocher, mais tout ce que je touche me glisse des mains. J'essaierais bien de refaire surface, mais je ne suis pas une baleine. Ou encore de rebondir, mais je ne suis pas un kangourou. Alors on me dit de ne pas me laisser abattre. Mais ça non plus ça ne marche pas, je n'ai rien d'un boeuf dans une boucherie, ni d'un cerf poursuivi par des chasseurs. Je vais mal, et c'est tout. J'avais planifié de me rendre à la bibliothèque mais j'ai dormi tout l'après-midi, et passé la matinée à jouer à demi-temps au Sudoku, et à contretemps au Spider Solitaire. Le café goûte amer et je n'ai plus de chocolat. L'eau a une drôle d'odeur d'oeuf dur trop cuit. Si je m'écoutais, je dirais que je vole plutôt bas, mais je ne suis pas un oiseau. J'ai bouquiné un peu, cherché dans mes livres pour trouver de jolies histoires de sorcières comme celle de Kali, hier. Les histoires de sorcières et les contes, c'est tout ce qui m'intéresse un peu. Sudoku et Spider Solitaire c'est aussi assommant que la télé, j'ai zappé. Et puis nietzsche m'a dit avant de partir chez le médecin avec Ernesto, qui va mieux, pour son dos : moi aussi au petit matin je pisse sur le marronnier qui est en fait un pommier ou un cerisier et je parle comme l'autre, l'acacia, en me disant « les hêtres me transportent chaque fois de joie ». Je n'ai rien compris et j'ai songé un instant à sortir dehors pour aller pisser sur le marronnier qui est en fait un olivier mais comme il est aux trois quarts enfoui sous la neige blanche, j'ai abandonné l'idée en me disant tant pis, je n'écrirai rien dans ce journal aujourd'hui et alors n. a dit au diable toutes ces salades [endives] qui sont attirantes un moment quand on est jeune [donc agité pessimiste] mais ne résistent pas au printemps italien. J'ai opté pour couper des branches de lilas [à 75 cm] et je les ai mises dans un pot d'eau tiède avec un peu de sucre et dans quelques semaines j'aurai des feuilles et des fleurs et j'ai fait cuire des pâtes. Quête de légèreté. Mon salut viendra de la légèreté qui devra me tomber dessus comme une pomme du pommier sans que ça fasse mal. Il dit : à nous l’urgence de l'inutilité ! J'ai cherché partout dans la cuisine en quête de l'inutilité, mais chaque objet a son usage. Et il a dit : souffrir de la réalité veut dire être une réalité manquée. Je n'ai pas compris, demandé une autre carte. Et ce fut : pour être oiseau, il faut s'aimer soi-même [c'est toujours nietzsche qui parle]. Mais bon, petit problème qui fait mon bonheur, dans la traduction par Marthe Robert, il est écrit : « qui veut devenir léger et se changer en oiseau doit s'aimer lui-même » [in Ainsi parlait Zarathoustra, « De l'esprit de pesanteur », 2.] Et pour finir, la chatte Lubie a attrapé un oiseau et j'ai trouvé ceci dans un livre sur les sorcières : au XIVe siècle, les curés considéraient la croyance populaire au vol nocturne des sorcières comme des duperies du diable :

Quelques femmes scélérates, perverties par le diable, séduites par les illusions, et les fatasmes de démons, croient et soutiennent chevaucher des animaux la nuit en compagnie de Diane, la déesse des païens, et d'une foule innombrable de femmes et dans le silence de la nuit profonde croient parcourir de grandes distances sur la terre obéissant à ses ordres comme à leur maîtresse et pensant avoir été appelées à le servir certaines nuits. [in La grande chasse aux sorcières en Europe au début des temps modernes, B. P. Levack, 1991]

Toujours selon l'auteur de ce livre, la croyance populaire dans les sorcières a des assises dans deux mythes qui identifient les femmes à des êtres dévorant les enfants et volant la nuit [mais les sorcières avaient-elles donc percé le secret de la légèreté ?] :

La première [croyance] que l'on peut faire remonter à l'Antiquité gréco-romaine, était que les femmes pouvaient se transformer la nuit en chouettes hululantes ou en striges pour dévorer les enfants. Cette croyance dans des « sorcières nocturnes » était répandue dans de multiples aires culturelles [...]. Les strigae – un des nombreux noms latins donnés aux sorcières – étaient aussi appelées lamiae, avec une référence à Lamia, la reine mythiqye de Lybie aimée de Zeus, qui suçait le sang des enfants pour se venger du meurtre de sa propre progéniture par Héra. La seconde croyance était que les femmes participaient à des cavalcades nocturnes – on parlait parfois de « chasse sauvage » – en compagnie de Diane, la déesse romaine de la fertlité, fréquemment associée à la lune et à la nuit et souvent identifiée avec Hécate, la déesse du monde souterrain et de la magie. [in La grande chasse aux sorcières en Europe au début des temps modernes, B. P. Levack, 1991]

Tout cela n'est pas aussi « savoureux » que mon histoire de membres virils d'hier, et il est déjà minuit et demie, et j'ai encore envie de dormir.

53. j'essaie d'imaginer

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Cadeaux de Kali : une image et une petite histoire de sorcières. Je les ai reçus, ils m'ont fait du bien. Du bien comme cette rencontre avec nietzsche dans le train. J'irais bien en Italie cet été si au moins j'avais encore la force de construire des projets, mais la chatte Lubie ne me pousse pas dans le dos pour que je parte là-bas, elle déteste quand je la laisse seule ici. Pour les endives, j'irai demander à Isidore, sur les conseils de nietzsche qui a lavé ses vitres avec son chat Dionysos en me confiant avoir entendu Ernesto pleurer toute la nuit. Il a sans doute peur de finir abandonné sur un banc, dans un parc. Kali est une lectrice de ce journal, depuis longtemps et elle m'écrit : « vous lire, regarder ces belles photos est un vrai plaisir bonus de la vie, ça ne m'empêche pas de lire plein d'autres choses aussi. » Elle a raison, ben oui c'est vrai, on peut lire autre chose, l'un n'empêche pas l'autre. Quelle confusion, quel gâchis je sème autour de moi. Je ne m'aime pas beaucoup ces jours-ci, voilà pourquoi je déprécie ou dénigre la valeur de ce journal et la mienne. C'est fou ça, il faudrait s'aimer soi-même, alors que je préfère aimer les autres. Paraît que c'est pas possible. Alors j'essaie d'imaginer une Annie qui s'aime furieusement, j'essaie de l'imaginer furieusement heureuse et amoureuse, l'imaginer traverser joyeuse les gouffres que la vie creuse sous ses pas, les bras chargés de fleurs. Bref, Kali vit en France : l'image, et le conte, ça me vient d'elle. Je veux partager ça, le plus beau, ce qui m'a fait du bien ce matin quand j'ai ouvert mon courrier et que j'ai lu. Je vais encore mal, rien de bon ne sort de moi. Kali m'écrit sa joie de vivre. J'ai égaré la mienne quelque part dans la neige et le froid et cette angoisse qui n'en finit pas de me glacer les os, elle m'écrit pour me « souhaiter plein de soleil », comme celui que je « distribue le plus souvent ». Moi, je faisais ça, je distribuais du soleil ? Kali est allée au ski en famille dans les hautes Alpes et à Montdauphin, où le potier du village a eu la bonne idée d'installer sa fille comme libraire, une librairie tournée vers le rêve, les contes et autres fariboles sans lesquelles nous ne serions rien, dit-elle, et j'approuve à deux mains, et là-bas, elle a trouvé un livre dans lequel elle a relevé un petit texte qu'elle a gardé tout chiffonné dans son sac pour me l'envoyer. N'est-ce pas tout à fait magique ?

Mais je vais lui céder la parole, laisser Kali raconter ce qu'elle a recopié :

Comment les sorcières savent enlever aux hommes le membre viril

« Enfin que faut-il penser de ces sorcières qui par ce moyen collectionnent parfois des membres virils en grand nombre (vingt ou trente) et s'en vont les déposer dans des nids d'oiseaux ou les enferment dans des boîtes où ils continuent à remuer comme des membres vivants, mangeant de l'avoine ou autre chose comme d'aucuns les ont vus et comme l'opinion le rapporte ?

Il faut dire que tout cela relève de l'action et de l'illusion diaboliques : Les sens des témoins ont été trompés de la manière déjà dite.

Un homme rapporte en effet qu'il avait perdu son membre et, pour le récupérer, il avait appelé une sorcière. Elle ordonna à l'infirme de grimper sur un arbre et lui accorda, s'il le voulait, d'en prendre un dans le nid où il y en avait plusieurs.

Lui, ayant essayé d'en prendre un grand, la sorcière dit : Ne prends pas celui là (ajoutant), il appartient à l'un des curés. Mais tout cela est causé par les sortilèges et les illusions des démons de la manière susdite ; bouleversant l'organe de la vue en changeant les images de la puissance imaginative. »

[In Le livre d'école des apprenties sorcières, Katherine Quenot, écrivain, et Civiello, illustrations, chez Albin Michel]

La photo, «...c'est l'ancienne caserne de Montdauphin, un drôle de village perché, tout en fortifications militaires. Une photo prise là bas qui faisait écho à votre grille dans la neige, un petit bout de Canada dans les Alpes », écrit Kali. Merci !

52. une nuit dans un train

les sapins éblouis du 04 janvier 2006

J'ai passé la nuit dans un train, et dans ce train j'ai rencontré nietzsche et nous avons parlé toute la nuit. Il voulait me dire quelque chose à propos du journal. Il était triste et il m'a dit, avant le matin, juste comme le soleil essayait de se lever derrière la brume sur le fleuve : vous avez tort, je lis en ce moment le journal de HP Roché, de Adamov, de Pozzi, et toutes ces démangeaisons sur intermerde, et ça regorge aussi, autant..., et alors ? ne laissez pas tomber, plongez, fermez les yeux et repartez dans votre délire (c'est nietzsche qui parle). Elle (annie) démasque la volonté d'anéantissement qui préfère vouloir le néant que ne rien vouloir. (le nihilisme ou la soupe d'aujourd'hui). Allez revenez, tournez le dos à toutes ces endives bavardes !

Je n'ai pas discuté avec nietzsche au sujet de ses suggestions et propositions. Je médite et je ne sais pas si je reprendrai le journal en ligne, et je n'ai pas rouvert entièrement les portes des archives car tout cela me pèse encore trop lourdement sur le néant. Mais je songe à faire une soupe aux endives [bavardes], et je ferai griller des croutons sur le feu, pour Ernesto qui la dégustera assis sur une petite barrière en bois, derrière les sapins, le bol fumant entre les mains. Avec une grande écharpe de laine rouge enroulée autour du cou.

51. crise

le soleil est toujours rose et blanc sur la route 132 à Kamouraska vers 16 heures en hiver

Le soleil est toujours rose et blanc sur la route 132 à Kamouraska vers 16 heures en hiver. Samedi je n'en pouvais plus, grosse crise. Et j'ai pris tout mon courage à deux mains pour dire mon intention de mettre fin à mon journal en ligne, et j'ai procédé immédiatement, sans dire pourquoi, mais était-ce bien nécessaire de me justifier ? Sur le coup, c'est tout ce que j'avais à dire, je ferme, et j'ai mis des cadenas sur toutes les pages. J'ai dit merci et souhaité bonne route en ajoutant ce soir, 14 mars, jour de pleine lune et pas de chance nous avons une éclipse de lune, j'ajoutais que le journal allait se terminer ici et maintenant, et qu'il n'y aurait pas de suite.

Entre samedi matin et ce mercredi naissant, j'ai reçu du courrier. Pas mal de « pourquoi », plusieurs avec « triste et tristesse » en rubrique, en majorité des personnes qui lisent régulièrement et qui exprimaient leur surprise et leur déception de ne plus avoir « de mes nouvelles » chaque matin. Et cela me mettait en colère, en larmes, et ravivait la crise. Je ne vais vraiment pas bien et dans les pires moments la seule chose qui fait un peu de bien est de me coucher en rond dans mon lit comme un chien et d'attendre que le mal passe. Si je n'ai pu expliquer pourquoi j'arrête le journal en ligne c'est parce qu'il y a trop de souffrances et de confusion en dedans. Et je n'ai répondu à personne. Sauf à un des « pourquoi », formulé assez brièvement et sans émotions, mais en rubrique il y avait un petit « toc toc » avec un point d'exclamation. C'était tout. Et ce froid apparent m'a fait l'effet d'une main glacée sur un front fiévreux. J'ai eu envie d'expliquer et je lui ai écrit dans les grandes lignes une partie de ce qu'il y avait derrière mon point final :

« Je ne donnerai jamais les mots de passe à personne, j'ai mis des cadenas en attendant d'avoir le temps d'enlever toutes les pages. J'ai fermé le journal parce qu'il est hyper nul et raté et inutile et inconstant et redondant, et moche, et banal, et sans imagination, sans aucune valeur littéraire, et sans vraie beauté, du râbachage de vie quotidienne qui avait le malheur d'intéresser quelques personnes, qui feraient mieux de lire autre chose. Vous me direz que j'ai mis du temps à m'en rendre compte, et vous aurez raison, mais mieux vaut tard que jamais. »

49. il y a vingt ans...

Quoi faire de mieux en ce 8 mars, où je n'ai aucune manif en vue, que de relire mes vieux numéros [de mars] de La Vie en Rose. Et d'en numériser une page, qui date de 1986, illustrée par Christine Roche.

la vie en rose, 8 mars 1986

On peut agrandir l'image en cliquant dessus. La traduction est en bas de page. Mais comme c'est écrit petit, je cite :

1. Bien sûr que j'suis encore féministe, môman, mais tu sais... 2. Il y a certaines choses que nous, les femmes hétérosexuelles, nous devons accepter... 3. C'est tellement difficile pour les hommes... leur conditionnement est si total... 4. Et ils ont leur propre façon de materner, c'est juste qu'elle est difficile à décoder des fois... 5. Ben, dis quelque chose, môman !

Et ensuite la revue demandait aux lectrices à laquelle de ces deux femmes elles s'identifiaient, en ajoutant : « Nous aussi, il y a des jours où le post-féminisme, avec son cortège d'évidences, du genre : "Elles ont tout, maintenant, qu'est-ce qu'elles veulent d'autre ?", nous fait franchement rigoler. »

Et vingt ans plus tard, « nous » rigolons toujours autant.

Après quelques recherches pour mettre un hyperlien vers la défunte Vie en Rose, je l'ai trouvée sur le site de la Bibliothèque nationale du Québec, il semble qu'on peut lire toutes les pages en ligne, mais je n'arrive pas à les « ouvrir ». Encore un problème avec l'ordi. Eugèèèèèèène !

48. et puis voilà

Et puisque ceci est mon journal, je pourrais bien me laisser aller à journaler un peu, même si la page précédente n'est pas terminée. Je ressens quelque chose comme un grand vertige, un état jubilatoire incrédule et un épuisement certain, depuis que j'ai mis un terme à la révision d'un manuscrit, il y a quelques heures à peine. Je sais que c'est fini et que je ne le relirai plus, il doit sortir d'ici. Ces derniers temps j'y ai travaillé à la journée longue sans voir personne ou presque. J'ai tout relu attentivement mot à mot avec une règle en-dessous de chacune des lignes, pour laisser le moins d'erreurs possible, j'ai dû carrément enlever certaines pages qui ne « fittaient » pas tellement avec le reste et j'en ai ajouté d'autres, j'ai donc biffé, réécrit et écrit, imprimé, lu et relu, du soir au matin et du matin au soir, puis vint le moment où j'ai « su », après une ultime relecture très critique, que je n'y toucherais plus. Idéalement j'aimerais soumettre ce projet à un comité de lecture, mais ici dans la région je ne sais pas trop vers qui me tourner, ou alors je sais mais je n'ose pas comme si je devais, pour cela comme pour tout le reste, m'en sortir absolument toute seule, sans l'aide de personne. Alors je vais plonger, car après avoir bien réfléchi à l'autoédition ou à l'édition en ligne, je me suis dit que non, mon énergie ne va pas de ce côté-là des choses. Je vais encore une fois prendre le chemin traditionnel et connu et sélectionner une petite liste d'éditeurs susceptibles de s'intéresser à mon travail, je noterai précieusement leurs noms et adresses, quitte à encaisser d'autres refus, mais ça, ça fait partie de la « game ». Ensuite je chercherai un endroit où faire des photocopies, y porterai l'original du manuscrit, me rendrai au bureau de poste, achèterai des enveloppes et des timbres, reviendrai ici avec la pile de manuscrits, adresserai les enveloppes, glisserai un paquet de feuilles dans chacune d'elle, refermerai et collerai. Y déposerai un bon bisou [invisible] pour la chance. Le même jour je retournerai à la poste et donnerai ma grosse pile d'enveloppes bourrées de mots à la dame gentille qui me sourira comme chaque fois que je vais là-bas pour donner ou recevoir des enveloppes et des paquets. Un jour bientôt je vais le faire. Il va falloir que toute cette tension me lâche parce que j'ai très très mal au dos, et aux deux bras. On dirait que je me suis battue avec je sais pas qui. Mais c'est fini.

Et puis voilà. Le niveau d'adrénaline étant trop haut, je laisserai retomber la poussière avant de faire quoi que ce soit. Je vais donc essayer de me calmer et laisser dormir ce manuscrit un bon mois au moins, ensuite je relirai et jugerai s'il peut « tenir la route ». Surtout ne rien précipiter. Classer. Le voilà dans le tiroir du bas, côté droit. Voir maintenant s'il m'est possible de l'oublier durant 40 jours et 40 nuits.

47. notes sur le non finito

Courtes notes assorties d'extraits cueillis dans un livre de Guy Robert sur un thème que je chéris parce que je ne finis jamais de le courtiser et chaque fois que j'imagine en avoir fait le tour, je le vois s'éloigner de plus belle, se voiler d'un attrait nouveau. Et la fouille recommence.

  1. Dans le Journal de Delacroix, tome III, le 25 janvier 1857, on peut lire : « Il en est de même des poèmes comme des tableaux : ils ne doivent pas être trop finis. »
  2. Baudelaire plaçait le « goût de l'infini » à l'entrée des Paradis artificiels : vin et alcool, haschich et opium. Au sujet de Poe, il écrivait [dans Oeuvres] : « ...l'absurde s'installant dans l'intelligence et la gouvernant avec une épouvantable logique... l'ivrognerie de Poe était une méthode de travail, énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée. »
  3. « Un livre ne commence ni ne finit : tout au plus fait-il semblant. » [Le livre de Mallarmé, feuillet 181a.]
  4. Rilke : « Les oeuvres d'art sont toujours les produits d'un danger couru, d'une expérience conduite jusqu'au bout, jusqu'au point où l'homme ne peut plus continuer. » [extrait d'une lettre, citée par Blanchot dans L'espace littéraire]
  5. « Le suicide ou abstention, ne rien faire », Mallarmé [Oeuvres] : « Le suicide c'est l'acte par lequel une vie se fige elle-même dans son inachèvement, la volonté interrompt dans son processus le déroulement de la vie. »
  6. La première phrase du Mythe de Sisyphe : « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux, c'est le suicide »
    Albert Camus.
  7. Et à peu près la même chose ailleurs : « L'acte philosophique par excellence est le meurtre de soi ; c'est là le réel commencement de toute la philosophie [Novalis, Les Romantiques allemands, « Fragments » de 1798-99.]
  8. Encore chez Novalis : « Partout nous cherchons l'Absolu, et jamais nous ne trouvons que des objets. – Le génie, c'est la capacité de traiter comme réels des objets imaginaires et de les considérer comme tels. [Ibid.]

Tel que mentionné en introduction, les phrases entourées de guillements proviennent du livre de Guy Robert, Art et non finito, Esthétique et dynamogénie du non finito, publié aux Éditions France-Amérique, Montréal 1984.

Je n'ai malheureusement pas toutes ces oeuvres citées par Robert. Quelques-unes seulement, dont les Oeuvres complètes, de Baudelaire. Je l'ai donc ouvert en premier parce qu'il est rouge et tenté de retrouver le passage en question sur Poe, et c'est bien là, aux pages 344 et suivantes. Voilà donc, par fragments décousus que j'essaierai de ne pas commenter, ce que Baudelaire explique en long et en large concernant l'ivrognerie et le génie de Poe :

J'apprends qu'il ne buvait pas en gourmand, mais en barbare, avec une activité et une économie de temps tout à fait américaines, comme accomplissant une fonction homicide, comme ayant en lui « quelque chose » à tuer, « a worm that would not die ».

– il existe dans l'ivresse non seulement des enchaînements de rêves mais des séries de raisonnements, qui ont besoin, pour se reproduire, du milieu qui leur a donné naissance.

[...] je crois que, dans beaucoup de cas, non pas certainement dans tous, l'ivrognerie de Poe était un moyen mnémonique, une méthode de travail, méthode énergique et mortelle, mais appropriée à sa nature passionnée.

Le poète avait appris à boire, comme un littérateur soigneux s'exerce à faire des cahiers de notes.

Il ne pouvait résister au désir de retrouver les visions merveilleuses ou effrayantes, les conceptions subtiles qu'il avait rencontrées dans une tempête précédente : c'étaient de vieilles connaissances qui l'attiraient impérativement, et, pour renouer avec elles, il prenait le chemin le plus dangereux, mais le plus direct.

Une partie de ce qui fait aujourd'hui notre jouissance est ce qui l'a tué.

Mais voici plus important que tout : nous noterons que cet auteur, produit d'un siècle infatué de lui-même, enfant d'une nation plus infatuée d'elle-même qu'aucune autre, a vu clairement, a imperturbablement affirmé la méchanceté naturelle de l'homme.

Il y a dans l'homme, dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie moderne ne veut pas tenir compte ; et cependant, sans cette force innommée, sans ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront inexpliquées, inexplicables.

Ces actions n'ont d'attrait que parce qu'elles sont mauvaises, dangereuses, elles possèdent l'attirance du gouffre.

Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité naturelle, qui fait que l'homme est sans cesse et à la fois homicide et suicide, assassin et bourreau ; – [...]

[j'ai fait une petite erreur et mis en ligne cette page un peu trop tôt, elle n'est pas terminée. Mais je vais la laisser telle quelle. Souffrez, sinon jouissez, de la voir « pousser » au fil du temps, et peut-être ne jamais se terminer, car je me suis mise en tête de retrouver ces extraits cités et de les lire en ajoutant des suites ici et là.]

46. rituels

Ces jours-ci, je fais les mêmes gestes chaque matin, comme une sorte de rituel sacré niché au coeur de l'hiver. J'en changerai chaque fois qu'il ne m'apportera plus son lot de rêves et d'images lumineuses. Ça commence par le réveil des sons et des sensations, les membres retrouvent le mouvement et puis l'éveil du premier oeil, l'impatience de la chatte qui gratte après les draps et qui monte son petit museau au bord du matelas, tout près de mon visage et là elle m'observe du fond de ses grands yeux vert jaune. Je repousse la couette et descends du lit en lui demandant comment elle va, si elle a bien dormi et blabla je parle au chat en tirant les rideaux pour un premier bonjour au jour, fera-t-il ou ne fera-t-il pas soleil, demi tour et j'enfile des mules en fausse peau de mouton et ensuite j'avance avec ruse et prudence pour descendre l'escalier et là c'est la course jusqu'en bas, à savoir qui de elle ou de moi arrivera la première pour le passage obligatoire à la salle de bain, le pipi le plus bienfaisant de la journée et les courtes ablutions. Chaque fois je me dis comme ça fait du bien de sentir l'eau fraîche sur le visage et les mains les bras encore à moitié endormis et j'attache mes cheveux un peu. Ensuite je fais le tour de la maison en passant d'une fenêtre à l'autre pour lever les stores, et je regarde le fleuve – s'il veut bien se laisser voir. Ce matin, il était divisé en deux, une longue bande bleu gris et l'autre blanche et recouverte d'un épais drap de neige opaque, et les montagnes de Charlevoix avaient quasi disparu, coquettes, derrière un voile gris bleu. Le rituel se poursuit. J'allume la radio, petits airs légers et nouvelles en vrac, Espace musique et la voix ensoleillée de Sophie Durocher ou le piano heureux de François Dompierre, si je me lève trop tard. La chatte me suit partout en miaulant, joyeuse, et je lui remplis ses bols d'eau et de nourriture et elle se précipite dessus comme si elle était à jeun depuis dix jours. Pendant qu'elle calme son petit ventre affamé, je m'approche à pas de loups vers la fenêtre de la cuisine, celle au-dessus de l'évier, et je regarde s'il y a des oiseaux dans l'arbre où j'ai accroché une mangeoire. Lubie court s'installer à l'autre fenêtre et elle surveille les geais bleus en salivant. Ce matin, jour de chance, ils étaient plusieurs et j'ai assisté à une sorte de rituel à eux : ils descendaient de l'arbre à tour de rôle et prenaient des bains de neige, ils fouillaient dedans avec leur bec pour trouver des grains, et ensuite ils s'envolaient vers la haie des petits arbustes fous qui longent le terrain et ils faisaient la même chose par là et aussi sous le grand sapin. Quelques photos. Une fois les oiseaux enfuis, je fais le café puis je monte avec le plateau : oranges café lait pain, et l'appareil photo. J'allume l'ordinateur, vide l'appareil de son précieux butin. Je regarde les images avec les oiseaux la neige les arbres le ciel avec les nuage et le soleil pâle. Je goûte au café. J'écris quelques pages. Il arrive que je coupe et colle un oiseau qui prend son bain, rituel du matin, sur une page de journal.

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