journal* et autres écritures

billets de février 2005

30. écrire désire, lire jouit

Extrait de Alfred de Musset à George Sand :

« Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
Amour, mon bien suprême, et que j'avais perdu.
J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire —
Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au chevet de mon lit te voilà revenu. »

[Fait au bain, Jeudi soir, 2 Août 1833]

J'ai fait un tour à la bibliothèque Maisonneuve, rue Ontario près de Pie XI, un vieil édifice en pierres grises couleur Montréal, trapu et avenant comme je les aime, et avec des colonnes à la devanture, et à l'intérieur des plafonds très hauts, presque comme dans une église. La prochaine fois, je ferai des photos pour le journal. Ne pas oublier de me renseigner sur l'histoire de ce temple de la lecture. Fait étrange, à midi, j'ai vu un pigeon mort sur cette même rue, allongé à plat sur le trottoir, ventre en bas, avec une flaque pourpre de sang sous le bec et qui brillait au soleil. J'ai pensé au livre de Süskind. Eu presque un peu peur. Mais non. Certains des livres, je les ai empruntés à cette bibliothèque-là, et les autres, les Duras, Thoreau, et quelques Woolf, je les ai achetés chez mon libraire de la rue Bernard, ou d'occasion à L'Échange sur Mont-Royal, pour les avoir longtemps avec moi - envie de les lire tranquillement, et de les relire cet été.

J'ai besoin de beaucoup de temps pour lire certains livres, surtout ceux des siècles passés. C'est en partie pour cette raison que j'en lis toujours plusieurs en même temps. Je peux passer des jours entiers à faire le pied de grue sur une même page, dans le même chapitre, à relire les mêmes fabuleux ou insignifiants passages, et pour finir à noter cela quelque part [pas toujours]. Et parfois sauter des chapitres complets, ou commencer par la fin, ou d'une traite et d'une couverture à l'autre sans reprendre mon souffle, n'importe quoi. Lire, c'est comme penser, parfois ça va en ligne droite et souvent ça veut tourner en rond, divaguer, et se nourrir d'impressions fugitives et alors je laisse à mon envie de lire la bride sur le cou comme à un jeune cheval sauvage fou jamais monté par un humain. Lectrice rebelle, je constate que je lis [trop] peu d'auteurs contemporains, et que je laisse les livres me tomber dans les mains au hasard de mes découvertes dans les petits et vieux sentiers peu explorés, sur les tablettes poussiéreuses de préférence et en dehors des modes, bref je préfère les vieux livres jouissifs et tripatifs remplis de lettres, de journaux, et d'histoires incongrues et tarabiscotées, d'essais, et de bouquins à la narration souvent aride et dense qui n'intéressent plus personne [almost]. Je les laisse me séduire et me courtiser jusqu'au trognon. Il m'arrive de les bouder quelques jours. De tromper un écrivain avec un autre et de lui re-tomber dans les bras, en amour jusqu'à la lie, au lever du soleil. Pas de problème, ils sont tous morts depuis longtemps. Faut pas chercher à comprendre. Elle est folle, vous-dis. Quoi qu'il en soit, je me demande bien de quoi et comment ce pigeon est mort, il était encore tout rond, les plumes lisses et lustrées, comme vivant, et même pas écrasé.

lectures

De Virginia Woolf :
La promenade au phare,
Mrs Dalloway,
La traversée des apparences,
La mort de la phalène,
La fascination de l'étang,
Le livre sans nom,
et Les vagues ;

de Marguerite Duras :
Les yeux bleus cheveux noirs ;

de Henry David Thoreau :
Walden ;

et de Sand et Musset :
Lettres d'amour, présentées par Françoise Sagan.

Et non, ce n'était pas un marathon, juste une petite envie de jouir pour vrai.

29. blanchir le temps

Extrait de La promenade au phare :

« C'est ainsi que régnaient ensemble le calme et la beauté, et leur union donnait à cette même beauté l'aspect d'une forme d'où la vie s'est retirée, forme solitaire comme un étang aperçu le soir dans le lointain de la fenêtre d'un wagon et qui disparaît si vite dans sa pâleur vespérale que c'est à peine si notre regard l'a dépouillé de cette solitude. » [Virginia Woolf : La promenade au phare, chap. 2, 4 : « Le temps passe »]

La neige est enfin revenue alourdir mes pas, crissant sous mes semelles comme de la farine mêlée à du sel, épaisse et abondante. J'ai marché longtemps sur les trottoirs du quartier, mal déblayés [merci de nous laisser encore un peu en profiter], et j'ai fait une longue et incontournable randonnée roulante à moteur jusqu'à Montréal-Nord, plusieurs kilomètres à sentir les pneus valser et le moteur ronronner dans la giboulée, à voir osciller les essui-glace comme des fous pour dégager à peine un demi-cercle vite embrouillé de cristaux fondants et dégoulinants. Ce que j'aime particulièrement de la neige quand elle tombe à plein ciel comme aujourd'hui, à part sa floconneuse blancheur qui illumine les regards, c'est qu'elle permet de ralentir la marche à pied, et toute la circulation, et alors les moindres occupations, déplacements, ou tâches à l'extérieur mettent beaucoup de temps à s'accomplir. Avec cette lourde bordée de neige j'arrive presque à croire que le temps n'avance plus, qu'il se fige pour me laisser la chance d'y goûter. Et c'est une sensation rare et fugitive que je veux saisir à pleines mains. Au propre comme au figuré. Et quand je rentre à la maison avec de la neige plein mes bottes, les chaussettes mouillées, joyeuse, un peu essoufflée d'avoir respiré le nez dans les rafales, ayant enlevé mes gants pour le plaisir de sentir le froid sur mes mains, j'ai le bout des doigts tout engourdis comme habités par des milliers de petites fourmis et c'est si bon. Ah, l'hiver.

28. réponse

source:©Paramount Picture, V.W. in The Hours

Je crois que c'est Virginia Woolf, dans Mrs Dalloway, qui aurait écrit : «Même les cinglés aiment bien qu'on s'intéresse à eux».

Mais je ne pourrais l'affirmer sans l'ombre d'un doute puisque que j'ai entendu la phrase sortir de « sa » bouche dans un film que je regardais hier soir [The Hours]. Faut pas croire tout ce que l'on raconte dans les films. La phrase sortait plutôt de la bouche de l'actrice qui jouait le personnage de V.W., donc ça sortait tout droit du scénario, et peut-être pas de « son » livre [Mrs Dalloway]. Ni même du roman Les heures. Je vais relire le premier, et aller à la librairie acheter et lire le deuxième, et vous apporter la réponse un de ces jours. Peut-être aujourd'hui.

Aujourd'hui, je retiens mon souffle. Tout le temps je retiens mon souffle ces temps-ci. Par suite de l'inspection de la maison, les candidats acheteurs ont demandé que j'en baisse le prix, j'ai dit non. Ils ont ensuite demandé dix jours pour réfléchir. J'ai dit non. Alors ils devront accepter ou refuser d'acheter et c'est un peu fou, mais je n'ai plus le choix et c'est la décision de ces gens-là, de purs inconnus, qui va me pousser dans une direction ou dans une autre : partir, ou rester.

Je n'ai qu'une envie : que ce suspense, cette attente, et l'éternelle indécision - sinon mon ambivalence, se terminent. Je suis donc sur le point de tout lâcher, de me libérer. Et respirer mieux après.

Pour patienter, ou me changer les idées, je fais comme si je ne devrais pas déménager et j'ai entrepris de redécorer la salle de bain. Enlevé le rideau de douche, la douche et son support, espèces de tubulures en métal qui étaient accrochées au-dessus de la baignoire. Je ne prend jamais de douches de toutes façons, que des bains. La pièce est devenue encore plus blanche et lumineuse. J'ai mis d'autres plantes vertes. Aujourd'hui, je fixerai quelques étagères pour y ranger mes crèmes, huiles et parfums. Et des livres. Des plumes et des cailloux. Mes collections de coquillages. Et un voilage violet devant la fenêtre.

Je n'ai pas fait de nouvelles images, sauf peut-être quelques sapins enneigés ratés. Je préfère ce coucher de soleil sur le fleuve glacé à Kamouraska. C'était le 3 janvier 2005. Quelqu'un se souvient-il de ce qu'il a fait ce jour-là ?

le soleil du 3 janvier 2005, au bord du fleuve

Michael Cunningham : Les Heures.

The Hours, un film réalisé par Stephen Daldry [2002], magnifiquement porté par la musique de Philip Glass.

27. question

Mais qui donc a écrit : « Même les cinglés aiment bien qu'on s'intéresse à eux » ?

26. redoux

2005.01.29_eglise de stjpj

L'hiver est court, le temps doux. Les grands froids manquent. J'ai failli sortir en sandales aujourd'hui. Oups.

Encore aux prises avec cette mauvaise grippe. Heureusement, il me reste quelques images de la campagne, dont cette église construite en 1779 [à Saint-Jean-Port-Joli] et comme déposée le long du fleuve pour le regarder couler. Sur cette photo-ci, ce que j'aime surtout, c'est la couleur du ciel et le petit clocher. Et le bleu. Profond, identique à celui que j'ai vu avec mes yeux. Et la couleur des vieilles pierres, ce jour-là.

Ma chère maison est presque vendue. Quelques étapes à franchir avant que l'offre d'achat ne soit définitive [inspection et financement]. Si l'un de ces deux points accroche : retour à la case départ. Soit ils achètent et je ferai un deuil accéléré, lire : déménager pour le 22 avril [je ne sais toujours pas où aller et c'est le moindre de mes soucis, arf], soit ils n'achètent pas et cette fois je prendrai la décision de ne pas vendre jamais... et les moyens pour rester ici même si c'est dix fois trop grand pour mes besoins [un coloc ?]

J'ai moins de temps pour le journal online ces temps-ci. C'est la faute au journal papier. Aux lecteurs. À la grippe. Au travail. Aux livres. Au redoux. Aux amis. À la vie. Et à tout le reste.

25. nuit rose

2005.02.03_fleuve bleu et ciel rose

Avec la grippe, j'ai eu beau me soigner, je me suis levée ce matin et ça s'était « compliqué » pendant que je dormais – ou essayais de – d'une bronchite et d'une conjonctivite à l'oeil gauche. Douloureux, surtout la gorge quand je tousse, mais cela n'a rien d'une tragédie. Et je ne me plains pas, ça va passer. Comme c'est venu. En douce, et dans le noir. Et loin de cet écran qui brille trop fort.

19h39. le téléphone vient de sonner, interrompant mon inhalation de fleurs de sureau. C'était l'agent d'immeuble. Nous avons enfin une offre d'achat pour la maison [la dame qui a visité une deuxième fois ce midi]. Rencontre au sommet demain, donc, à 17h30 pour examiner tout ça. Demain soir, à la même heure, j'aurai sans doute une décision importante à prendre.

24. jour bleu

neige bleue à Kamouraska le 29 janvier 2005

La dame qui a visité l'autre soir [était-ce hier ou avant-hier ?] revient demain pour voir la maison de jour. C'est bon signe.

La grippe ne passe pas. Avec toutes les tisanes que je bois et les comprimés que je suis contrainte d'avaler pour faire baisser la fièvre, la réalité s'estompe, et s'embrouille. 

Je n'ai pas trop la forme, l'envie d'écrire est là, mais la concentration n'y est pas. 

En échange, donc, je vous offre une photo de la neige bleue, prise la semaine dernière.

23. influenza

Extrait de La métamorphose des plantes :

« La lumière et l'esprit, qui règnent, l'une dans l'univers physique, l'autre dans l'univers moral, sont les plus hautes énergies indivisibles qui se puissent penser. » [Goethe]

petit muret de roches à la maison rouge, le 29 janvier 2005

Le Bas-du-Fleuve me manquait. Quand l'envie de partir vous prend, c'est bon de ne pas trop attendre, et de lever les voiles avant qu'il ne soit trop tard. Je suis rentrée hier midi, avec une provision de belles Images, de notes de lectures, de paysages reposants, de souvenirs doux et tendres, mais aussi avec le virus cité en titre. Bref, avec le coeur remis à l'endroit mais une bonne grosse grippe d'hiver de bucheron accrochée aux muscles, à l'estomac, aux sinus et autres voies aériennes.

Un peu fiévreuse, j'ai dormi douze heures d'affilées. Pris un bain aux essences d'eucalyptus. Fait infuser une pleine théière de tisane spéciale composée d'hysope, de thym citron, de souci et de mauve. Il faut absolument que je sois sur pieds demain pour reprendre le travail. J'ai peut-être enfin une acheteuse sérieuse pour la maison. J'étais là hier soir [pas le choix, j'étais au lit avec mes mouchoirs et les miasmes encombrants de cette maudite grippe] quand elle est venue visiter avec son agent. Elle semble avoir eu un vrai coup de foudre, elle a fait le tour plusieurs fois, posé mille et une questions. Je croise les doigts. Et en même temps j'ai presque plus envie de vendre.

Et parce que j'ai besoin soleil et de la chaleur de l'été, j'ai pas mal butiné dans la Flore Laurentienne [du Frère Marie-Victorin, la troisième édition, publiée par les Presses de l'Université de Montréal], et recopié tout ce qui concerne l'Hélianthus [ou presque]. Si poétique :

Helianthus L. – Hélianthe.

Plantes herbacées, dressées et ramifiées. Capitules grands, pédonculés, contenant à la fois des fleurs tubuleuses et des fleurs ligulées. Rayons jaunes. Disque jaune, brun ou pourpre. Involucre hémisphérique, à bractées plurisériées. Réceptacle plat, écailleux. Anthères entières ou légèrement bidentées à la base. Branches du style appendiculées. Aigrette réduite à des écailles.

Environ 70 espèces, propres au nouveau monde, et nombreuses dans la Prairie. – Outre les espèces décrites ci-dessous, on trouvera encore sur le ballast des chemins de fer plusieurs plantes constamment apportées avec les trains de blé, mais qui ne se maintiennent que difficilement. – Plusieurs espèces sont cultivées : H. annuus, H. tuberosus, etc. – Le nom générique signifie : fleur-soleil ; allusion aux grands capitules et aux rayons dorés de l'espèce la plus connue : H. annuus.

Helianthus annuus L. – Hélianthe annuel. – Soleil. – (Common Sunflower). – Plante annuelle ; tige (long. à l'état naturalisé, 10-100 cm. ; beaucoup plus grande dans la culture) ; feuilles supérieures alternes, largement ovées, les inférieures cordées à la base ; capitules (diam. à l'état naturalisé. 8-15 cm. ; beaucoup plus grands dans la culture) ; disque pourpre ou brun. Floraison estivale. Cultivé pour ses graines, et retombant parfois à l'état sauvage.

Tout le monde connaît le grand Soleil, universellement cultivé (mais surtout en Russie) pour ses graines et l'huile que l'on en extrait. La plante est épuisante pour le sol et pourrait être employée pour la première récolte, dans les terres neuves où le blé se développerait d'une manière trop luxuriante pour bien fructifier. – La plante retournée à l'état sauvage est très différente et montre jusqu'à quel point la culture peut développer une espèce. – Champlain et Sagard ont tous deux vu les belles cultures de Soleil chez les Hurons de la baie Georgienne et du lac Simcoe. Sagard écrit : « Ils font état du tourne-sol qu'ils sèment en quantité... à cause de l'huile qu'ils retirent de la graine. » L'H. annuus n'est pas indigène dans l'Ontario, et les Hurons avaient dû obtenir les graines des Indiens d'au-delà du Mississipi. Il semble que les Amérindiens avaient déjà transformé la petite plante sauvage, et obtenu les énormes capitules que nous connaissons. Le Soleil a été introduit dans la culture, en Europe, dès le XVIe siècle.