journal* et autres écritures

billets de février 2004

134. arabesques

Freudvoll und leldvoll, gedankenvoll sein;
Hangen und Bangen in schwebender Pein;
himmelhoch jauchzend, zum Tode betrûbt:
glücklich allein ist die Seele, die liebt!

Goethe, Klärchens Lieder

Être tout à sa joie et à sa douleur, à ses pensées ;
en proie au doute et à la crainte, figé dans le tourment ;
exultant jusqu'au ciel, dolent à en mourir :
seule est heureuse l'âme qui aime !

Goethe, trad. de M. Roubinet, Chansons de Klärchen

J'ai vu les photos de Sergey Sorokin, celles de la mer Noire. Je partirai en voyage, je partirai à Yalta, en Crimée. Pas au Mexique. Pas fin février, pas tout de suite. Dans un mois. Ou deux. Le temps de tout préparer. Tout ça à cause de ce journal et d'un email reçu le 26 février [extrait : Partir au Mexique, que vous connaissez, tatata ! Quand quelque chose ne va pas, faire quelque chose d'inhabituel. Pourquoi ne pas aller à Yalta, en Crimée, voir la douce et dernière maison de Tchékhov ? Personne ne va en Crimée ! Allez-y donc, et racontez-moi], tout ça à cause de ce lecteur « ordinairement laconique ». Et c'est la faute à mon héroïne tchékhovienne. Ce petit mot reçu vendredi, c'est un coup de pouce qui pourrait « me sauver la vie ».

J'irai donc en Crimée, à Yalta, pour le Théâtre dramatique qui porte le nom de Tchekhov, pour la petite maison où il a vécu et qui est devenue un musée littéraire et historique. J'irai me baigner dans la mer Noire, loger dans un vieux sanatorium rénové [ou pas], faire du vélo dans les montagnes, grimper sur les collines avec un lunch dans mon sac à dos, m'y cacher pour écrire entre deux rochers, me baigner toute nue dans la source d'un monastère abandonné, à 1250 mètres d'altitude. Y méditerai au pavillon des Vents [à 1545 m.], au bord du Grand Canyon. Marcherai nu-pieds sur les cailloux du cap Martyan. Et visiterai Yalta à pied, juste pour y vivre un peu à côté du temps suspendu. Et je vous raconterai, monsieur J.-P., surtout la petite maison. Et l'odeur du vent fou en haut des montagnes.

133. vivement l'apesanteur

L'eau chaude coule en cascadant dans une montagne de minuscules bulles parfumées au romarin. Je passerai le reste de ce vendredi soir en apesanteur. 

J'ai dix minutes pour écrire que j'ai passé la journée avec la belle Émilie dans le quartier chinois. Nous avons refait nos réserves de thé vert, de riz, de biscuits de fortune, de légumes et fruits exotiques, de poissons séchés, d'ustensiles en bambous, et de petits bols en porcelaine. Nous avons pris le temps de manger longtemps, plusieurs heures, les mets raffinés fumants et odorants, avec des baguettes.

J'ai cinq minutes pour raconter que j'ai écrit, en fin d'après-midi, un email fleuve à D, un trop long email - j'en avais perdu l'habitude depuis ma correspondance avec Jack - j'ai donc écrit un long et très tendre email de 3000 km au moins. Un pavé. Bref, nous passons notre vie à écrire des emails ou pendus au téléphone, et je songe à publier une partie de notre correspondance dans le journal [si D. est d'accord].

Il me reste 30 secondes pour noter que j'ai envoyé tout à l'heure un [trop long] email, mais pas tendre, à quelqu'un que vous ne connaissez pas. Moi non plus. Aucun intérêt.

132. échappée vers la mer

maya.gif

Je m'étais attachée à D. J'étais bien avec lui. Avec passion et simplicité. Complicités. Et petits bonheurs en prime. C'est pas souvent dans une vie. J'ai tout pris. Je l'ai aimé. Me suis laissé aimer, pour une fois. Ce fut trop court. Il est parti. J'ai eu de la peine. J'ai pris sur moi, c'était pas sa faute. Il ne m'abandonnait pas, c'était son travail. Il n'avait pas le choix. Je suis restée. Courageuse[beurk], j'ai pas pleuré. J'aurais dû crier. J'aurais pu lui demander qu'il reste, je ne l'ai pas fait. J'aurais pu partir avec lui. J'ai pas voulu. Je me suis peinturée dans le coin. C'est le journal qui a écopé. Payé la note. C'était pas sa faute. Ou peut-être un peu. Un journal comme ça, quand on ne peut pas tout écrire, c'est moche. Et frustrant. Je ne supporte pas l'abandon. Le sentiment d'abandon. Jamais pu. Il le faudra. Faudra que je passe à travers ça. Je veux. Supporter l'absence. Attendre [re-beurk] le retour de D. Attendre des mois [re-re-beurk]. Et tout ce que je peux pas écrire, on the side. Tout ce qui brasse et se trame de plus ou moins conscient entre le public et le privé, cette sorte de feinte étrange et pas voulue. Ce maudit jeu de l'autofiction qui s'installe malgré toi, malgré ton désir de crier fort la vérité. Pour m'en sortir, résoudre l'impasse, j'essaie de m'organiser pour partir : une petite vacance au Mexique, sur mon île de rêve. Ou à Cuba, quelque part où la mer et le soleil. Au plus vite.

131. ...et en couleur

J'ai déniché des herbes magiques pour guérir mon mal partout [relents des derniers grands froids, du stress et caetera]. Plus douces que drogues, mes infusions et autres médecines parfumées à base de fleurs font du bien.

Par ailleurs, la panne du désir des derniers jours n'a pas progressé. Elle est « dangereusement » en voie de se résoudre. Because ? Le soleil, le corps et sa chaleur, le bulbe rougeâtre de l'église orthodoxe, la neige fondante, et les quelques mots venus du hasard qui m'ont ramenée du bon côté des choses : je n'ai pas fini de lire Tchekhov.

C'est tout. Et juste pour ça, pour le plaisir d'explorer, approfondir et goûter, et replonger à la folie dans mon étude de l'héroïne tchékhovienne, l'envie du journal m'a reprise en long, en large, et en couleur.

« La vie, à son avis, est effrayante, pensais-je, aussi ne faut-il pas se gêner avec elle. Bouscule-la donc et, avant qu'elle ne t'écrase, prends tout ce que tu peux lui arracher ». [L'effroi, de Tchekhov]

Et retrouver ce désir-là, c'est bon. Royalement délicieux. À qui j'envoie des fleurs ?

130. en noir et blanc

Retour des sons. Les images me boudent, sollicitent tout ce qui bouge. Et le plaisir encore plus. Je perds ainsi le désir d'écrire en ligne. Je le fais à froid, sans passion aucune. Cela me file entre les doigts comme le sable et l'eau de la plage. Même pas un petit coquillage glacé ou une algue molle pour étrangler l'écoulement, ralentir le débit de la fuite. Hasta luego. Hasta siempre.

Les mots me font la grimace, langue sortie, yeux crochus, et des pieds de nez dix pieds de long. J'endure. Je fais pénitence. Aurais-je perdu mes pouvoirs de les attirer à moi, perdu mes folles et cruelles muses, mes divines déesses ? Faudrait peut-être que je sois moins paresseuse. Que je leur offre des cadeaux. Que j'use de la séduction et des mignardises rose bonbon drapées d'archaïsmes édulcorés qui font chic recherché. Protégez-moi de l'horreur. Je sombre dans la redondance.

Je sais, les mots ont toute une mémoire. Les sacripants, ils m'attendent au tournant, et je sens vaguement que je ne m'en sortirai pas vivante si je les laisse prendre le dessus. Me posséder. Et pourtant le pacte, mon pacte à moi avec l'écriture, a toujours été de me placer docilement en toute humilité bien en dessous des mots, comme le pianiste devant son clavier, je m'installais confiante en bas de la langue pour lui laisser toute la place à jouer sans moi. Ou à se jouer de moi qui n'étais pas l'instrument, qui n'étais rien de plus que rien. Si tout cela se disperse et me déserte, ne serait-ce que sur l'internet : désarroi et crucifixion. Je comprendrais la panne du désir d'écrire pour moi-même, mes romans et poésies et nouvelles que personne n'attend, je comprendrais. Mais publiquement, ici et maintenant, cela ne se fait pas, cela ne se peut pas. Les mots ne peuvent pas m'abandonner maintenant, pas après que je les aie tant vénérés, au détriment de maintes considérations morales bien pensantes qui sentaient trop fort les boules [à mythes], les menteries des arracheurs de dents, et les discours des petits comiques à l'humour farci de jeux de mots pas drôles à faire bailler d'ennui les corneilles [noires].

Instinct. J'ai récupéré dès l'aube, et sine qua non, les couleurs et les odeurs du ciel et de la terre. La neige commençait à fondre, les glaçons à s'en aller en eau par en bas, goutte à goutte. J'avais un envie monstre d'entailler les poteaux de téléphone dans la ruelle, de rire trop fort dehors. Pour l'écho. J'ai entendu les concertos délirants des petits oiseaux nichés en haut du vieil érable. Ce matin.

Avec cette impression imprimée sur mon front que je vis en noir et blanc. Noir sur blanc. Faut que j'aille, que je vous laisse. J'ai du travail.

129. page sans désir

estampe_kiyomasu.jpg

J'ai cru que je n'écrirais jamais la page 129. Bricolé une page pause, une page avec ma lanterne [chinoise] l'autre soir. Et puis je l'ai publiée pour marquer le temps, signifier que je n'abandonne pas, que je ne suis pas en crise de tout fermer. Pas en crise. Pas en colère. S'il-vous-plaît, pas d'analyses, pas de conclusions hâtives. Pas le moinde dégoût non plus, quoique. Rien de ce qui concerne le diarisme online ne peut plus me mettre en beau diable, ni dans tous mes états, ni en avoir marre au point de gueuler quelques pages, ou faire un bras d'honneur à qui de droit avant d'aller vomir. Tout cela n'est pas si important. Réfléchir, oui. Dans ce monde froid et mesquin, moralisateur et envieux, mais qui peut être si chaud et tendrement délirant quand il veut, je crois bien que j'ai tout vu et cela ne me fait plus aucun pli sur la différence, comme disait ma mère dans un demi sourire. Moi, ça me fais parfois quelques légers plis baroques et byzantins sur une indifférence apparente folle... et totale. Je laisse glisser, donc.

Quoi qu'il en soit, je suis aux prises avec une panne majeure qui m'a empêchée d'écrire ce journal depuis mardi. Pas une vulgaire panne d'ordinateur ; ça, ça arrive souvent et j'y trouve toujours une solution quasi immédiate. La chose est plus grave, il s'agit d'une panne du moteur. Je suis en manque de désir pour écrire ce journal. En manque. Du désir. En panne. Par ailleurs, le roman avance bien. Je devrais être contente, jubiler. Je me suis dit en me levant ce matin : si tu as une panne du désir, ma belle, eh bien le lecteur en manque de jouissance souffrira peut-être bien que tu n'écrives que cela aujourd'hui. C'est fait.

______________

Note : une fois la page en ligne, je me suis relue attentivement et j'ai trouvé la fin peut-être un peu dure. Et alors le « Écrire désire. Lire jouit » de Quignard m'est revenu en mémoire pour la cent millième fois. Je ne crois pas que cette page fera jouir qui que ce soit, et surtout pas moi comme première lectrice. Il ne s'agit pas de mépris. Estimer assez haute l'intelligence et la sensibilité des lecteurs pour partager le doute. L'annoncer. L'énoncer. Le doute insupportable que je dois moi-même assassiner jusqu'à la prochaine attaque sournoise. Pour l'occasion, j'ai exhumé du Journal de Script mon samouraï à moitié nu de Kiyomasu qui à l'air de vouloir terrasser le dragon avec son grand sabre en bambou [la manie des estampes japonaises, ça a commencé à l'hiver 2000-2001, cela ne nous rajeunit pas]. Et Pascal Quignard, dans Le sexe et l'effroi, citait, traduisait et argumentait, de Septumius, l'énigmatique : Amat qui scribet, paedicatur qui leget. [chapitre xii : «Liber»]. Impossible donc d'être à la fois celle qui écrit [désire] et celle qui lit [jouit]. Pour la page 129, je n'éprouve ni l'un ni l'autre. Une page sans désir serait donc une page nulle. Je songe à l'arracher, à l'effacer, et à tout recommencer. Le problème, c'est que je ne suis même pas en colère.

128. [thank god]

estampe_toyokuni1.jpg

Envie de la mer. Besoin de soleil et de ciels cléments. Restent les images, et ce qui pousse en avant.

Restent les rues glacées et les tender loving heures des petits matins doux à écrire jusqu'au bout du dernier mot, sous la couette, fenêtre ouverte et nez gelé, et à parler au téléphone avec ma belle Emma qui écoute pointer ses premières jonquilles en février, et bruisser les feuilles de ses bambous. C'était hier matin.

Je passais des larmes au rire, colères aussi. Pour rien. C'est pas sa faute à D., il doit travailler, il fait ce qu'il peut. Je dors beaucoup. Au moins j'en ai fini avec les insomnies. Failli acheter la maison à l'Île aux Chats. Changé d'avis, ça aurait été pure folie [thank god].

127. de nuevo

Tremper. Épurer. Nettoyer. Gratter. Je baigne dans l'eau chaude bouillante de longues heures. La mousse parfumée avec la cannelle, le ylang-ylang et le ginseng a la réputation [dit-on] d'utiliser la synergie des trois plantes pour les faire agir comme tonifiant, stimulant, et aphrodisiaque. Fait étrange, ce bain du matin à l'aube m'a rendormie. Finie l'insomnie. J'ai emprunté hier la baignoire de Laurence Rizk. Pensé faire quelques images de la mienne, entourée de voilages violets. Flous les clichés. Ils disent qu'une image vaut mille mots. Ils écrivent mille milliards de mots sur mille pages. Et ils ne cessent de se vanter, de balancer des horreurs capables d'écraser les chiens sous leurs tonnes de briques insipides. Je photographiais la fleur rouge, la jacinthe en est morte. Je ne vaux pas mieux que ces salauds. Pas envie de tuer la baignoire aussi. Je range la webcam de nuevo. Fin de l'épisode.

126. une baignoire à pattes à l'Île aux Chats

baignoire_rizk.jpg

Laurence Rizk : Al-Ubur

Tout un long week-end pour retomber sur mes pattes. Pris congé jusqu'à mercredi. J'en avais plus que besoin. Mal partout. Mais pas malade. Pas le temps. Toute une maison à remettre sur pieds, et moi avec. Je n'aime pas ça. Cette immense fatigue-là, envie que ça me lâche. Mais ça s'agrippe et avec mes idées un peu embrouillées, engluées, c'est comme si je n'étais plus informée de ce que je veux, de ce qui m'arrive, et même de ce que je suis ou ai envie d'être.

Tout ça parce que D. est parti pour longtemps et que l'envie de vivre à la campagne m'a reprise. Mais avant, depuis longtemps, ça couvait. Je couve cette envie de partir depuis trop longtemps, il faudra bien que je passe à l'acte un de ces quatre jeudis. Ce matin, j'ai visité une maison au bord d'une rivière au nord de Lachute, dans un patelin qui s'appele l'Île aux Chats [juste pour le nom, j'ai eu le coup de foudre] : il y a un grand terrain, une rivière, un étang avec des poissons dedans, pas de voisins avant des kilomètres, et ce sont des fermiers, et il y a des écuries pour les chevaux. Le problème c'est que la maison est un peu petite, sauf qu'elle est ouverte sur l'extérieur, et il y a un foyer, et surtout beaucoup d'étagères à même les murs pour mes livres, et une baignoire à pattes au grenier, je pourrais même y vivre à l'année. Sauf qu'il n'y a pas beaucoup de place si je veux recevoir du monde à coucher [une seule chambre], et moins de confort qu'ici. Cela donne à réfléchir. Et justement, c'est la confusion. Je veux garder la maison en ville. Pas les moyens d'avoir les deux. Et la campagne me manque trop. Une fois revenue de ma visite là-bas, j'ai fait une grosse marmite de soupe aux légumes d'inspiration vaguement minestrone. J'ai pris le temps de couper en petits dés de 5mm carrés les carottes, le navet, des oignons, des pommes de terre et puis j'ai ajouté des fèves de Lima. Mijoté le tout plus de trois heures. Ce qui m'a permis de me calmer un peu, le temps de humer, d'écrire cette page, et puis de savourer. Vivement le bain.

125. u & i

Blanchie par les insomnies. Encore cette nuit. Je sors chaque soir, et je bois du vin rouge avant le concert, tout un ballon, vêtue de noir et les lèvres rouge rubis. Sortir, même - et surtout - quand ça vous vide les poches comme le petit pingouin qui mangeait des montagnes de crêpes : une fois qu'il avait le ventre bien bourré, il n'avait jamais, mais jamais d'argent pour payer, et pour le prouver il tournait ses poches à l'envers : vides. Et toc. Et donc, quand c'est comme ça, je traverse la montagne de crêpes, et après je m'installe quelque part sur le coin d'un bar ou dans un café et j'écris. Juste pour moi. Parfois, c'est pour nous.

Un peu perdue, je me suis retrouvée hier dans une église pleine de monde et vous n'y étiez pas et je vous sentais là, avec moi, si tendrement attentif, et quand j'ai glissé mon poignet recourbé comme une virgule sous la manche de votre anorak, j'ai pu m'évader jusqu'aux bancs et banquises de glace du grand nord, jusqu'à notre soif d'être ailleurs, jusqu'à l'envie soudaine de tout quitter pour aller vivre avec vous là-bas. Et puis j'ai laissé l'esprit ému s'occuper à dériver et à divaguer autour des funérailles imposantes, mais pas tristes. Nos derniers hommages à un être plus que cher.

124. u & i

Je n'arrête pas de penser à vous et moi ensemble. Je vous cherche et ne trouve que moi prenant toute la place.

Puisque vous êtes parti, je reste. Pas le choix. La nuit je ne dors presque pas. Et pourtant je rêve, je sais que je rêve. Comment je le sais ? 

Parce que le mal. La douleur. Quand je me retourne dans mon lit comme une girouette, j'ouvre un oeil et j'ai mal aux mains, aux bras, et aux épaules, aux reins. Partout.

Parce que la nuit, dans mes rêves d'insomnie, toute la nuit, je travaille à parcourir les forêts pour ramasser et tresser ensemble de longues fibres végétales, du sisal ou un truc piquant, quelque chose de rude en tout cas, quelque chose de long et rèche qui me rougit les doigts et la paume des deux mains. Au sang. Mes nuits font mal, je me lève le matin et je suis épuisée.

Malgré tout, je veux continuer. Tout le jour je me répète : je vais tout empoigner avec l'espoir pour sortir du spleen de ne plus vous voir ni vous toucher le corps, je crois vous apercevoir dans le moindre reflet des vitres, des vitrines, du soleil, sur le siège de la voiture, et à table, bien droit sur votre chaise, et dans le lit et sur la neige, et aussi sur votre cheval noir chevauchant près de ma belle jument. Sans larmes, il ne peut pas y avoir de larmes entre vous et moi, mais une formidable envie de vivre.

La nuit, la part de moi qui vous désire essaie sans doute de construire des ponts de cordes comme dans les vieux films de guerre. Des ponts qu'elle pourra jeter sur la fissure qui se creusera inévitablement entre vous et moi.

123. huis clos [bis]

J'aime le mot « huis » qui évoque les rondeurs, comme un beau huit doublé d'un charme secret, un double secret noué autour du cou.

Huis est un vieux mot que l'on n'utiliserait plus jamais s'il n'y avait cette expression tenace du « huis clos » qui signifierait, selon les dictionnaires en usage, « à portes closes ».

Mais il y a plus. Chacun portant le poids de son propre dictionnaire, je ne peux que vous parler du mien dans lequel les portes closes sont faites pour s'ouvrir après avoir parlé à coeurs ouverts, sans autres témoins que soi et la ou les autres personnes présentes. Les portes closes et les secrets n'existent pour rien d'autre que pour être fendus à coup de hache comme le lac gelé des angoisses qui nous serrent le coeur. Et comme les mots d'amour brûlants que l'on refuse de laisser sortir parce qu'on a peur de souffrir après.

Et puis il y a encore l'hiver et la neige sans répit. Dire qu'au nord de la Russie, il y a des gens qui élèvent des rennes, le Nenetses, et dans leur langue, ils ont plus de deux cents mots pour décrire la neige. Deux cents.

122. huis clos

le baiser

D. est mon ami depuis fort longtemps, des années, et il m'aime. Il m'a souvent consolée de plusieurs peines inconsolables, toujours soutenue, et je crois bien l'avoir toujours aimé sans m'en rendre compte, tant j'étais occupée à vivre à corps perdu la poursuite de mes amoureuses chimères. D. voyage beaucoup pour son travail. Je l'ai donc quitté et retrouvé un nombre incalculable de fois. Depuis son dernier retour, nous sommes plus que proches. De nous deux, il n'est plus le seul à dire je t'aime dans toutes les langues. Mais il va repartir et je sais que je me retrouverai sans doute un peu déstabilisée. Peut-être pas. La vie est un labyrinthe, un grand remou dans quoi il n'est pas toujours facile de se retrouver. Pour tout ce qui concerne nos jours et nos nuits, nos matinées lumineuses, nos conspirations intimes, et nos chevauchées torrides dans la neige, jour après jour et jusqu'à son départ, rien ne peut et ne pourra se vivre autrement qu'à huis clos.

121. it's not a gift, just relax, take it easy

vieux gramophone qui lit pas les mp3

Je suis désolée pour les lecteurs de ce journal qui ne lisent pas l'anglais. Parce que je vais transcrire ici une chanson de Cat Stevens que je connais par coeur tant je l'ai chantée, et je la chante encore parce qu'elle me fait du bien. Pour l'entendre, il faut cliquer sur le gramophone qui sait jouer les mp3, sauf que ça griche un peu.

Pensé ce soir à Gatsby le Magnifique, et à situer mon roman dans cette époque folle. Et puis une autre idée, incongrue, celle de faire subir à ma belle héroïne tchékhovienne - comme il ne s'en fait plus -, une transplantation cardiaque. Rien de moins, et avec tous les détails chirurgicaux et les complications et tout. Avant. Et après. Et ça, c'est rien. Si je racontais ici tout ce qui se présente, du farfelu, du meilleur ou carrément du n'importe quoi, je n'aurais pas assez de mégabytes sur mon serveur pour tout entreposer. J'exagère. Je sais, je ne peux pas tout écrire dans ce livre ; il me faut écarter les brillants, le clinquant, les fausses pistes, élaguer, choisir. Et humblement, continuer l'exploration, en constatant une fois de plus à quel point je me laisse facilement distraire, mais pas influencer. Comme s'il était plus facile de suivre plusieurs petits projets d'écriture plutôt que d'en retenir un plus consistant et de le mener à terme. Conclusion : ce journal et mon travail avec les malades m'éloignent de mon écriture autant qu'ils m'en rapprochent et raccrochent au plus près. Match nul ?

Cat Stevens : Father and Son

It's not time to make a change
just relax, take it easy
you're still young, that's your fault
there's so much you have to know
find a girl, settle down
if you want you can marry
look at me, I am old, but I'm happy.

I was once like you are now, and I know that it's not easy
to be calm when you've found something going on
but take your time, think a lot
why, think of everything you've got
for you will still be here tomorrow, but your dreams may not

How can I try to explain, when I do he turns away again
it's always been the same, same old story
from the moment I could talk I was ordered to listen
now there's a way and I know that I have to go away
I know I have to go.

It's not time to make a change
just sit down, take it slowly
you're still young, that's your fault
there's so much you have to go through
find a girl, settle down,
if you want you can marry
look at me, I am old, but I'm happy.

All the times that I cried, keeping all the things I knew inside
it's hard, but it's harder to ignore it
if they were right, I'd agree, but it's them you know not me
now there's a way and I know that I have to go away
I know I have to go.

120. as usual

2004.02.02_jacinthe

Je m'étais pourtant promis juré que je ne toucherais plus au design de ce journal avant longtemps et j'ai rechuté la semaine dernière. Le résultat est en ligne depuis hier. J'aime mieux le nouveau style : plus simple, rien autour du texte. Cette fois-ci, c'est pas touche avant un an au moins.

Par ailleurs, cette jacinthe est bien la preuve vivante que les fleurs ça pousse partout, même sans lumière [ou presque], même enterrées sous des montagnes de mots.

119. tendres esquisses

terrarium1

terrarium2

terrarium3

Déjà février. Je crois avoir trouvé la musique que je cherchais. Comme si le fait d'écrire cela dans le journal hier avait fait que je tombe dessus aujourd'hui, comme par hasard.

Il s'agit de la Symphonie numéro 6 de Beethoven, « la scène au bord du ruisseau » : Andante Molto Moto. Me reste plus qu'à dénicher un bon enregistrement et le reste suivra.

Trop de soleil. Le givre fond doucement dans les vitres pendant que D. s'active à monter le terrarium. J'ai pris quelques clichés juste à temps. Dommage pour le flou, la distorsion des couleurs, et le voile doux en avant, quoique cela ait un certain charme. On peut voir le bleu du ciel.

Et il y a trop de soleil, on dirait que la petite webcam a voulu capturer quelques rayons et arranger les couleurs à son goût. Je n'ai pas retouché les images qui sont davantage des esquisses que de vraies photos.

Je ne suis pas photographe et n'ai aucune prétention à le devenir. Je capture des images, ce n'est pas pareil. J'aime les images. C'est tout. C'est ma petite maison de verre encore vide qui sera bientôt habitée par des fleurs et des plantes tropicales.

Avant, il y avait un lézard dedans. Un gecko jaune d'Indonésie, tout petit. Il mangeait des criquets vivants et ça sautait partout. Il fallait que j'en achète et parfois dans les animaleries du quartier ils n'en avaient plus et c'était un vrai problème pour en trouver et je devais aller à l'autre bout de la ville faire des kilomètres pour trouver des criquets. Je ne pouvais pas en acheter trop à la fois sinon ils mouraient et parfois ils se sauvaient dans la maison, vu que le lézard n'en mangeait pas plus que trois ou quatre par jour. Finalement j'en ai eu assez d'acheter des criquets vivants et je l'ai donné à Félix, un jeune voisin qui adore les lézards. Mais pourquoi je vous raconte tout ça ?