Par annie strohem le dimanche 29 février 2004, 16:07 - Vol. 4 : Voyelle
Freudvoll und leldvoll, gedankenvoll sein;
Hangen und Bangen in schwebender Pein;
himmelhoch jauchzend, zum Tode betrûbt:
glücklich allein ist die Seele, die liebt!
Goethe, Klärchens Lieder
Être tout à sa joie et à sa douleur, à ses pensées ;
en proie au doute et à la crainte, figé dans le tourment ;
exultant jusqu'au ciel, dolent à en mourir :
seule est heureuse l'âme qui aime !
Goethe, trad. de M. Roubinet, Chansons de Klärchen
J'ai vu les photos de Sergey Sorokin, celles de la mer
Noire. Je partirai en voyage, je partirai à Yalta, en
Crimée. Pas au Mexique. Pas fin février, pas tout de suite. Dans un mois. Ou
deux. Le temps de tout préparer. Tout ça à cause de ce journal et d'un email
reçu le 26 février [extrait : Partir au Mexique, que vous connaissez,
tatata ! Quand quelque chose ne va pas, faire quelque chose d'inhabituel.
Pourquoi ne pas aller à Yalta, en Crimée, voir la douce et dernière maison de
Tchékhov ? Personne ne va en Crimée ! Allez-y donc, et racontez-moi], tout
ça à cause de ce lecteur « ordinairement laconique ». Et c'est la
faute à mon héroïne tchékhovienne. Ce petit mot reçu vendredi, c'est un coup de
pouce qui pourrait « me sauver la vie ».
J'irai donc en Crimée, à Yalta, pour le Théâtre dramatique qui porte le nom
de Tchekhov, pour la petite
maison où il a vécu et qui est devenue un musée littéraire
et historique. J'irai me baigner dans la mer Noire, loger dans un vieux
sanatorium rénové [ou pas], faire du vélo dans les montagnes, grimper sur les
collines avec un lunch dans mon sac à dos, m'y cacher pour écrire entre deux
rochers, me baigner toute nue dans la source d'un monastère abandonné, à 1250
mètres d'altitude. Y méditerai au pavillon des Vents [à 1545 m.], au bord du
Grand Canyon. Marcherai nu-pieds sur les cailloux du cap Martyan. Et visiterai
Yalta à pied, juste pour y vivre un peu à côté du temps suspendu. Et je vous
raconterai, monsieur J.-P., surtout la petite maison. Et l'odeur du vent fou en
haut des montagnes.
Par annie strohem le vendredi 27 février 2004, 16:05 - Vol. 4 : Voyelle
L'eau chaude coule en cascadant dans une montagne de minuscules bulles
parfumées au romarin. Je passerai le reste de ce vendredi soir en
apesanteur.
J'ai dix minutes pour écrire que j'ai passé la journée avec la belle Émilie
dans le quartier chinois. Nous avons refait nos réserves de thé vert, de riz,
de biscuits de fortune, de légumes et fruits exotiques, de poissons séchés,
d'ustensiles en bambous, et de petits bols en porcelaine. Nous avons pris le
temps de manger longtemps, plusieurs heures, les mets raffinés fumants et
odorants, avec des baguettes.
J'ai cinq minutes pour raconter que j'ai écrit, en fin d'après-midi, un
email fleuve à D, un trop long email - j'en avais perdu l'habitude depuis ma
correspondance avec Jack - j'ai donc écrit un long et très tendre email de 3000
km au moins. Un pavé. Bref, nous passons notre vie à écrire des emails ou
pendus au téléphone, et je songe à publier une partie de notre correspondance
dans le journal [si D. est d'accord].
Il me reste 30 secondes pour noter que j'ai envoyé tout à l'heure un [trop
long] email, mais pas tendre, à quelqu'un que vous ne connaissez pas. Moi non
plus. Aucun intérêt.
Par annie strohem le mercredi 25 février 2004, 15:59 - Vol. 4 : Voyelle

Je m'étais attachée à D. J'étais bien avec lui. Avec passion et simplicité.
Complicités. Et petits bonheurs en prime. C'est pas souvent dans une vie. J'ai
tout pris. Je l'ai aimé. Me suis laissé aimer, pour une fois. Ce fut trop
court. Il est parti. J'ai eu de la peine. J'ai pris sur moi, c'était pas sa
faute. Il ne m'abandonnait pas, c'était son travail. Il n'avait pas le choix.
Je suis restée. Courageuse[beurk], j'ai pas pleuré. J'aurais dû crier. J'aurais
pu lui demander qu'il reste, je ne l'ai pas fait. J'aurais pu partir avec lui.
J'ai pas voulu. Je me suis peinturée dans le coin. C'est le journal qui a
écopé. Payé la note. C'était pas sa faute. Ou peut-être un peu. Un journal
comme ça, quand on ne peut pas tout écrire, c'est moche. Et frustrant. Je ne
supporte pas l'abandon. Le sentiment d'abandon. Jamais pu. Il le faudra. Faudra
que je passe à travers ça. Je veux. Supporter l'absence. Attendre [re-beurk] le
retour de D. Attendre des mois [re-re-beurk]. Et tout ce que je peux pas
écrire, on the side. Tout ce qui brasse et se trame de plus ou moins
conscient entre le public et le privé, cette sorte de feinte étrange et pas
voulue. Ce maudit jeu de l'autofiction qui s'installe malgré toi, malgré ton
désir de crier fort la vérité. Pour m'en sortir, résoudre l'impasse, j'essaie
de m'organiser pour partir : une petite vacance au Mexique, sur mon île de
rêve. Ou à Cuba, quelque part où la mer et le soleil. Au plus vite.
Par annie strohem le mardi 24 février 2004, 16:03 - Vol. 4 : Voyelle
J'ai déniché des herbes magiques pour guérir mon mal partout [relents des
derniers grands froids, du stress et caetera]. Plus douces que drogues, mes
infusions et autres médecines parfumées à base de fleurs font du bien.
Par ailleurs, la panne du désir des derniers jours n'a pas progressé. Elle
est « dangereusement » en voie de se résoudre. Because ? Le
soleil, le corps et sa chaleur, le bulbe rougeâtre de l'église orthodoxe, la
neige fondante, et les quelques mots venus du hasard qui m'ont ramenée du bon
côté des choses : je n'ai pas fini de lire Tchekhov.
C'est tout. Et juste pour ça, pour le plaisir d'explorer, approfondir et
goûter, et replonger à la folie dans mon étude de l'héroïne tchékhovienne,
l'envie du journal m'a reprise en long, en large, et en couleur.
« La vie, à son avis, est effrayante, pensais-je, aussi ne faut-il pas
se gêner avec elle. Bouscule-la donc et, avant qu'elle ne t'écrase, prends tout
ce que tu peux lui arracher ». [L'effroi, de Tchekhov]
Et retrouver ce désir-là, c'est bon. Royalement délicieux. À qui j'envoie
des fleurs ?
Par annie strohem le lundi 23 février 2004, 15:58 - Vol. 4 : Voyelle
Retour des sons. Les images me boudent, sollicitent tout ce qui bouge. Et le
plaisir encore plus. Je perds ainsi le désir d'écrire en ligne. Je le fais à
froid, sans passion aucune. Cela me file entre les doigts comme le sable et
l'eau de la plage. Même pas un petit coquillage glacé ou une algue molle pour
étrangler l'écoulement, ralentir le débit de la fuite. Hasta luego. Hasta
siempre.
Les mots me font la grimace, langue sortie, yeux crochus, et des pieds de
nez dix pieds de long. J'endure. Je fais pénitence. Aurais-je perdu mes
pouvoirs de les attirer à moi, perdu mes folles et cruelles muses, mes divines
déesses ? Faudrait peut-être que je sois moins paresseuse. Que je leur offre
des cadeaux. Que j'use de la séduction et des mignardises rose bonbon drapées
d'archaïsmes édulcorés qui font chic recherché. Protégez-moi de l'horreur. Je
sombre dans la redondance.
Je sais, les mots ont toute une mémoire. Les sacripants, ils m'attendent au
tournant, et je sens vaguement que je ne m'en sortirai pas vivante si je les
laisse prendre le dessus. Me posséder. Et pourtant le pacte, mon pacte à moi
avec l'écriture, a toujours été de me placer docilement en toute humilité bien
en dessous des mots, comme le pianiste devant son clavier, je m'installais
confiante en bas de la langue pour lui laisser toute la place à jouer sans moi.
Ou à se jouer de moi qui n'étais pas l'instrument, qui n'étais rien de plus que
rien. Si tout cela se disperse et me déserte, ne serait-ce que sur l'internet :
désarroi et crucifixion. Je comprendrais la panne du désir d'écrire pour
moi-même, mes romans et poésies et nouvelles que personne n'attend, je
comprendrais. Mais publiquement, ici et maintenant, cela ne se fait pas, cela
ne se peut pas. Les mots ne peuvent pas m'abandonner maintenant, pas après que
je les aie tant vénérés, au détriment de maintes considérations morales bien
pensantes qui sentaient trop fort les boules [à mythes], les menteries des
arracheurs de dents, et les discours des petits comiques à l'humour farci de
jeux de mots pas drôles à faire bailler d'ennui les corneilles [noires].
Instinct. J'ai récupéré dès l'aube, et sine qua non, les couleurs
et les odeurs du ciel et de la terre. La neige commençait à fondre, les glaçons
à s'en aller en eau par en bas, goutte à goutte. J'avais un envie monstre
d'entailler les poteaux de téléphone dans la ruelle, de rire trop fort dehors.
Pour l'écho. J'ai entendu les concertos délirants des petits oiseaux nichés en
haut du vieil érable. Ce matin.
Avec cette impression imprimée sur mon front que je vis en noir et blanc.
Noir sur blanc. Faut que j'aille, que je vous laisse. J'ai du travail.
Par annie strohem le dimanche 22 février 2004, 15:55 - Vol. 4 : Voyelle

J'ai cru que je n'écrirais jamais la page 129. Bricolé une page pause,
une page avec ma lanterne [chinoise] l'autre soir. Et puis je l'ai publiée pour
marquer le temps, signifier que je n'abandonne pas, que je ne suis pas en crise
de tout fermer. Pas en crise. Pas en colère. S'il-vous-plaît, pas d'analyses,
pas de conclusions hâtives. Pas le moinde dégoût non plus, quoique. Rien de ce
qui concerne le diarisme online ne peut plus me mettre en beau diable,
ni dans tous mes états, ni en avoir marre au point de gueuler quelques pages,
ou faire un bras d'honneur à qui de droit avant d'aller vomir. Tout cela n'est
pas si important. Réfléchir, oui. Dans ce monde froid et mesquin, moralisateur
et envieux, mais qui peut être si chaud et tendrement délirant quand il veut,
je crois bien que j'ai tout vu et cela ne me fait plus aucun pli sur la
différence, comme disait ma mère dans un demi sourire. Moi, ça me fais parfois
quelques légers plis baroques et byzantins sur une indifférence apparente
folle... et totale. Je laisse glisser, donc.
Quoi qu'il en soit, je suis aux prises avec une panne majeure qui m'a
empêchée d'écrire ce journal depuis mardi. Pas une vulgaire panne d'ordinateur
; ça, ça arrive souvent et j'y trouve toujours une solution quasi immédiate. La
chose est plus grave, il s'agit d'une panne du moteur. Je suis en manque de
désir pour écrire ce journal. En manque. Du désir. En panne. Par ailleurs, le
roman avance bien. Je devrais être contente, jubiler. Je me suis dit en me
levant ce matin : si tu as une panne du désir, ma belle, eh bien le lecteur en
manque de jouissance souffrira peut-être bien que tu n'écrives que cela
aujourd'hui. C'est fait.
______________
Note : une fois la page en ligne, je me suis relue
attentivement et j'ai trouvé la fin peut-être un peu dure. Et alors le
« Écrire désire. Lire jouit » de Quignard m'est
revenu en mémoire pour la cent millième fois. Je ne crois pas que cette page
fera jouir qui que ce soit, et surtout pas moi comme première lectrice. Il ne
s'agit pas de mépris. Estimer assez haute l'intelligence et la sensibilité des
lecteurs pour partager le doute. L'annoncer. L'énoncer. Le doute insupportable
que je dois moi-même assassiner jusqu'à la prochaine attaque sournoise. Pour
l'occasion, j'ai exhumé du Journal de Script mon samouraï à moitié nu de
Kiyomasu qui à l'air de vouloir terrasser le dragon avec son grand sabre en
bambou [la manie des estampes japonaises, ça a commencé à l'hiver 2000-2001,
cela ne nous rajeunit pas]. Et Pascal Quignard, dans Le sexe et
l'effroi, citait, traduisait et argumentait, de Septumius, l'énigmatique :
Amat qui scribet, paedicatur qui leget. [chapitre xii : «Liber»].
Impossible donc d'être à la fois celle qui écrit [désire] et celle qui lit
[jouit]. Pour la page 129, je n'éprouve ni l'un ni l'autre. Une page sans désir
serait donc une page nulle. Je songe à l'arracher, à l'effacer, et à tout
recommencer. Le problème, c'est que je ne suis même pas en colère.
Par annie strohem le mardi 17 février 2004, 15:53 - Vol. 4 : Voyelle

Envie de la mer. Besoin de soleil et de ciels cléments. Restent les images,
et ce qui pousse en avant.
Restent les rues glacées et les tender loving heures des petits
matins doux à écrire jusqu'au bout du dernier mot, sous la couette, fenêtre
ouverte et nez gelé, et à parler au téléphone avec ma belle Emma qui écoute
pointer ses premières jonquilles en février, et bruisser les feuilles de ses
bambous. C'était hier matin.
Je passais des larmes au rire, colères aussi. Pour rien. C'est pas sa faute
à D., il doit travailler, il fait ce qu'il peut. Je dors beaucoup. Au moins
j'en ai fini avec les insomnies. Failli acheter la maison à l'Île aux Chats.
Changé d'avis, ça aurait été pure folie [thank god].
Par annie strohem le lundi 16 février 2004, 15:51 - Vol. 4 : Voyelle
Tremper. Épurer. Nettoyer. Gratter. Je baigne dans l'eau chaude bouillante
de longues heures. La mousse parfumée avec la cannelle, le ylang-ylang et le
ginseng a la réputation [dit-on] d'utiliser la synergie des trois plantes pour
les faire agir comme tonifiant, stimulant, et aphrodisiaque. Fait étrange, ce
bain du matin à l'aube m'a rendormie. Finie l'insomnie. J'ai emprunté hier la
baignoire de Laurence Rizk. Pensé faire quelques images de la mienne, entourée
de voilages violets. Flous les clichés. Ils disent qu'une image vaut mille
mots. Ils écrivent mille milliards de mots sur mille pages. Et ils ne cessent
de se vanter, de balancer des horreurs capables d'écraser les chiens sous leurs
tonnes de briques insipides. Je photographiais la fleur rouge, la jacinthe en
est morte. Je ne vaux pas mieux que ces salauds. Pas envie de tuer la baignoire
aussi. Je range la webcam de nuevo. Fin de l'épisode.
Par annie strohem le dimanche 15 février 2004, 15:46 - Vol. 4 : Voyelle

Laurence Rizk :
Al-Ubur
Tout un long week-end pour retomber sur mes pattes. Pris congé jusqu'à
mercredi. J'en avais plus que besoin. Mal partout. Mais pas malade. Pas le
temps. Toute une maison à remettre sur pieds, et moi avec. Je n'aime pas ça.
Cette immense fatigue-là, envie que ça me lâche. Mais ça s'agrippe et avec mes
idées un peu embrouillées, engluées, c'est comme si je n'étais plus informée de
ce que je veux, de ce qui m'arrive, et même de ce que je suis ou ai envie
d'être.
Tout ça parce que D. est parti pour longtemps et que l'envie de vivre à la
campagne m'a reprise. Mais avant, depuis longtemps, ça couvait. Je couve cette
envie de partir depuis trop longtemps, il faudra bien que je passe à l'acte un
de ces quatre jeudis. Ce matin, j'ai visité une maison au bord d'une rivière au
nord de Lachute, dans un patelin qui s'appele l'Île aux Chats [juste pour le
nom, j'ai eu le coup de foudre] : il y a un grand terrain, une rivière, un
étang avec des poissons dedans, pas de voisins avant des kilomètres, et ce sont
des fermiers, et il y a des écuries pour les chevaux. Le problème c'est que la
maison est un peu petite, sauf qu'elle est ouverte sur l'extérieur, et il y a
un foyer, et surtout beaucoup d'étagères à même les murs pour mes livres, et
une baignoire à pattes au grenier, je pourrais même y vivre à l'année. Sauf
qu'il n'y a pas beaucoup de place si je veux recevoir du monde à coucher [une
seule chambre], et moins de confort qu'ici. Cela donne à réfléchir. Et
justement, c'est la confusion. Je veux garder la maison en ville. Pas les
moyens d'avoir les deux. Et la campagne me manque trop. Une fois revenue de ma
visite là-bas, j'ai fait une grosse marmite de soupe aux légumes d'inspiration
vaguement minestrone. J'ai pris le temps de couper en petits dés de 5mm carrés
les carottes, le navet, des oignons, des pommes de terre et puis j'ai ajouté
des fèves de Lima. Mijoté le tout plus de trois heures. Ce qui m'a permis de me
calmer un peu, le temps de humer, d'écrire cette page, et puis de savourer.
Vivement le bain.
Par annie strohem le samedi 14 février 2004, 15:44 - Vol. 4 : Voyelle
Blanchie par les insomnies. Encore cette nuit. Je sors chaque soir, et je
bois du vin rouge avant le concert, tout un ballon, vêtue de noir et les lèvres
rouge rubis. Sortir, même - et surtout - quand ça vous vide les poches comme le
petit pingouin qui mangeait des montagnes de crêpes : une fois qu'il avait le
ventre bien bourré, il n'avait jamais, mais jamais d'argent pour payer, et pour
le prouver il tournait ses poches à l'envers : vides. Et toc. Et donc, quand
c'est comme ça, je traverse la montagne de crêpes, et après je m'installe
quelque part sur le coin d'un bar ou dans un café et j'écris. Juste pour moi.
Parfois, c'est pour nous.
Un peu perdue, je me suis retrouvée hier dans une église pleine de monde et
vous n'y étiez pas et je vous sentais là, avec moi, si tendrement attentif, et
quand j'ai glissé mon poignet recourbé comme une virgule sous la manche de
votre anorak, j'ai pu m'évader jusqu'aux bancs et banquises de glace du grand
nord, jusqu'à notre soif d'être ailleurs, jusqu'à l'envie soudaine de tout
quitter pour aller vivre avec vous là-bas. Et puis j'ai laissé l'esprit ému
s'occuper à dériver et à divaguer autour des funérailles imposantes, mais pas
tristes. Nos derniers hommages à un être plus que cher.
Par annie strohem le jeudi 12 février 2004, 08:45 - Vol. 4 : Voyelle
Je n'arrête pas de penser à vous et moi ensemble. Je vous cherche et ne
trouve que moi prenant toute la place.
Puisque vous êtes parti, je reste. Pas le choix. La nuit je ne dors presque
pas. Et pourtant je rêve, je sais que je rêve. Comment je le sais ?
Parce que le mal. La douleur. Quand je me retourne dans mon lit comme une
girouette, j'ouvre un oeil et j'ai mal aux mains, aux bras, et aux épaules, aux
reins. Partout.
Parce que la nuit, dans mes rêves d'insomnie, toute la nuit, je travaille à
parcourir les forêts pour ramasser et tresser ensemble de longues fibres
végétales, du sisal ou un truc piquant, quelque chose de rude en tout cas,
quelque chose de long et rèche qui me rougit les doigts et la paume des deux
mains. Au sang. Mes nuits font mal, je me lève le matin et je suis épuisée.
Malgré tout, je veux continuer. Tout le jour je me répète : je vais tout
empoigner avec l'espoir pour sortir du spleen de ne plus vous voir ni vous
toucher le corps, je crois vous apercevoir dans le moindre reflet des vitres,
des vitrines, du soleil, sur le siège de la voiture, et à table, bien droit sur
votre chaise, et dans le lit et sur la neige, et aussi sur votre cheval noir
chevauchant près de ma belle jument. Sans larmes, il ne peut pas y avoir de
larmes entre vous et moi, mais une formidable envie de vivre.
La nuit, la part de moi qui vous désire essaie sans doute de construire des
ponts de cordes comme dans les vieux films de guerre. Des ponts qu'elle pourra
jeter sur la fissure qui se creusera inévitablement entre vous et moi.
Par annie strohem le samedi 07 février 2004, 09:41 - Vol. 4 : Voyelle
J'aime le mot « huis » qui évoque les rondeurs, comme un beau huit
doublé d'un charme secret, un double secret noué autour du cou.
Huis est un vieux mot que l'on n'utiliserait plus jamais
s'il n'y avait cette expression tenace du « huis clos » qui
signifierait, selon les dictionnaires en usage, « à portes
closes ».
Mais il y a plus. Chacun portant le poids de son propre dictionnaire, je ne
peux que vous parler du mien dans lequel les portes closes
sont faites pour s'ouvrir après avoir parlé à coeurs ouverts, sans autres
témoins que soi et la ou les autres personnes présentes. Les portes closes et
les secrets n'existent pour rien d'autre que pour être fendus à coup de hache
comme le lac gelé des angoisses qui nous serrent le coeur. Et comme les mots
d'amour brûlants que l'on refuse de laisser sortir parce qu'on a peur de
souffrir après.
Et puis il y a encore l'hiver et la neige sans répit. Dire qu'au nord de la
Russie, il y a des gens qui élèvent des rennes, le Nenetses, et dans leur
langue, ils ont plus de deux cents mots pour décrire la neige. Deux cents.
Par annie strohem le vendredi 06 février 2004, 14:38 - Vol. 4 : Voyelle

D. est mon ami depuis fort longtemps, des années, et il m'aime. Il m'a
souvent consolée de plusieurs peines inconsolables, toujours soutenue, et je
crois bien l'avoir toujours aimé sans m'en rendre compte, tant j'étais occupée
à vivre à corps perdu la poursuite de mes amoureuses chimères. D. voyage
beaucoup pour son travail. Je l'ai donc quitté et retrouvé un nombre
incalculable de fois. Depuis son dernier retour, nous sommes plus que proches.
De nous deux, il n'est plus le seul à dire je t'aime dans toutes les langues.
Mais il va repartir et je sais que je me retrouverai sans doute un peu
déstabilisée. Peut-être pas. La vie est un labyrinthe, un grand remou dans quoi
il n'est pas toujours facile de se retrouver. Pour tout ce qui concerne nos
jours et nos nuits, nos matinées lumineuses, nos conspirations intimes, et nos
chevauchées torrides dans la neige, jour après jour et jusqu'à son départ, rien
ne peut et ne pourra se vivre autrement qu'à huis clos.
Par annie strohem le mardi 03 février 2004, 14:36 - Vol. 4 : Voyelle

Je suis désolée pour les lecteurs de ce journal qui ne lisent pas l'anglais.
Parce que je vais transcrire ici une chanson de Cat Stevens que je connais par
coeur tant je l'ai chantée, et je la chante encore parce qu'elle me fait du
bien. Pour l'entendre, il faut cliquer sur le gramophone qui sait jouer les
mp3, sauf que ça griche un peu.
Pensé ce soir à Gatsby le Magnifique, et à situer mon roman dans
cette époque folle. Et puis une autre idée, incongrue, celle de faire subir à
ma belle héroïne tchékhovienne - comme il ne s'en fait plus -, une
transplantation cardiaque. Rien de moins, et avec tous les détails chirurgicaux
et les complications et tout. Avant. Et après. Et ça, c'est rien. Si je
racontais ici tout ce qui se présente, du farfelu, du meilleur ou carrément du
n'importe quoi, je n'aurais pas assez de mégabytes sur mon serveur pour tout
entreposer. J'exagère. Je sais, je ne peux pas tout écrire dans ce livre ; il
me faut écarter les brillants, le clinquant, les fausses pistes, élaguer,
choisir. Et humblement, continuer l'exploration, en constatant une fois de plus
à quel point je me laisse facilement distraire, mais pas influencer. Comme s'il
était plus facile de suivre plusieurs petits projets d'écriture plutôt que d'en
retenir un plus consistant et de le mener à terme. Conclusion : ce journal et
mon travail avec les malades m'éloignent de mon écriture autant qu'ils m'en
rapprochent et raccrochent au plus près. Match nul ?
Cat Stevens : Father and Son
It's not time to make a change
just relax, take it easy
you're still young, that's your fault
there's so much you have to know
find a girl, settle down
if you want you can marry
look at me, I am old, but I'm happy.
I was once like you are now, and I know that it's not easy
to be calm when you've found something going on
but take your time, think a lot
why, think of everything you've got
for you will still be here tomorrow, but your dreams may not
How can I try to explain, when I do he turns away again
it's always been the same, same old story
from the moment I could talk I was ordered to listen
now there's a way and I know that I have to go away
I know I have to go.
It's not time to make a change
just sit down, take it slowly
you're still young, that's your fault
there's so much you have to go through
find a girl, settle down,
if you want you can marry
look at me, I am old, but I'm happy.
All the times that I cried, keeping all the things I knew inside
it's hard, but it's harder to ignore it
if they were right, I'd agree, but it's them you know not me
now there's a way and I know that I have to go away
I know I have to go.
Par annie strohem le lundi 02 février 2004, 15:12 - Vol. 4 : Voyelle

Je m'étais pourtant promis juré que je ne toucherais plus au design de ce
journal avant longtemps et j'ai rechuté la semaine dernière. Le résultat est en
ligne depuis hier. J'aime mieux le nouveau style : plus simple, rien autour du
texte. Cette fois-ci, c'est pas touche avant un an au moins.
Par ailleurs, cette jacinthe est bien la preuve vivante que les fleurs ça
pousse partout, même sans lumière [ou presque], même enterrées sous des
montagnes de mots.
Par annie strohem le dimanche 01 février 2004, 10:58 - Vol. 4 : Voyelle



Déjà février. Je crois avoir trouvé la musique que je cherchais. Comme si le
fait d'écrire cela dans le journal hier avait fait que je tombe dessus
aujourd'hui, comme par hasard.
Il s'agit de la Symphonie numéro 6 de Beethoven, «
la scène au bord du ruisseau » : Andante Molto Moto. Me reste plus
qu'à dénicher un bon enregistrement et le reste suivra.
Trop de soleil. Le givre fond doucement dans les vitres pendant que D.
s'active à monter le terrarium. J'ai pris quelques clichés juste à temps.
Dommage pour le flou, la distorsion des couleurs, et le voile doux en avant,
quoique cela ait un certain charme. On peut voir le bleu du ciel.
Et il y a trop de soleil, on dirait que la petite webcam a voulu capturer
quelques rayons et arranger les couleurs à son goût. Je n'ai pas retouché les
images qui sont davantage des esquisses que de vraies photos.
Je ne suis pas photographe et n'ai aucune prétention à le devenir. Je
capture des images, ce n'est pas pareil. J'aime les images. C'est tout. C'est
ma petite maison de verre encore vide qui sera bientôt habitée par des fleurs
et des plantes tropicales.
Avant, il y avait un lézard dedans. Un gecko jaune d'Indonésie, tout petit.
Il mangeait des criquets vivants et ça sautait partout. Il fallait que j'en
achète et parfois dans les animaleries du quartier ils n'en avaient plus et
c'était un vrai problème pour en trouver et je devais aller à l'autre bout de
la ville faire des kilomètres pour trouver des criquets. Je ne pouvais pas en
acheter trop à la fois sinon ils mouraient et parfois ils se sauvaient dans la
maison, vu que le lézard n'en mangeait pas plus que trois ou quatre par jour.
Finalement j'en ai eu assez d'acheter des criquets vivants et je l'ai donné à
Félix, un jeune voisin qui adore les lézards. Mais pourquoi je vous raconte
tout ça ?