J'ai marché deux fois dans la neige vers la fin de l'année 2003. Et j'y retournerai mettre les pieds dans le froid qui mord la chair chaude pour marquer le commencement de la 2004. Pieds nus.
J'ai préparé plus de dix douzaines de blinis pour le dîner demain. J'ai ouvert la maison à mes plus vieux amis pour cette nuit, afin que nous puissions traverser ensemble la nouvelle année, notre première sans Judith. Ils passeront faire un petit tour les uns après les autres ou par grappes de deux ou trois et nous parlerons jusqu'à midi demain, et nous nous tairons en paix à la lueur des bougies.
Le silence et la nuit s'installèrent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
Et, quand il s'en allait s'en rien voir, à travers
Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose usée,
Il faisait des enfants la joie et la risée. Baudelaire *
La pleine clarté du jour a succédé aux flous violets de la veille, et c'est ainsi que j'ai pu mener à son terme une dure journée de travail sans douleur [mais sans épidurale] ce qui fait qu'en rentrant j'ai opté pour une douce soirée à la lueur de ma Lanterna Magica.
Aveu : les jours que je préfère, mes plus beaux, sont les derniers de l'année et ceux de toutes les années. Ce sont surtout les ultimes bonheurs de la fin de ma belle 2003, les longs et ronds et coulants, les remplis d'imprévus qui touchent au sacré, à la fiction. À déguster avec une mini cuillère en argent pendant qu'ils se fondent les uns dans les autres comme les morceaux de verre colorés dans l'oeil d'un kaléidoscope géant. Jusqu'au dernier tic tac.
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* Dans « Châtiment de l'orgueil ».
O muse de mon coeur, amante des palais,
Auras-tu, quand Janvier lâchera ses Borées,
Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
Un tison pour chauffer tes deux pieds violets ? Baudelaire *
Envie de partir à la campagne pour quelques jours. Mais je ne sais pas si je pourrai le faire avant deux ou trois semaines. Je dois retourner au travail demain jusqu'à mercredi. Ou peut-être vendredi. Pas envie. Personne n'a envie de travailler ces temps-ci. Il y a tellement de belle neige blanche. J'ai sorti mes vieux skis de fond de Norvège en bois. J'irai faire une petite randonnée au parc Maisonneuve tout à l'heure. Histoire de réchauffer un peu les pieds de la muse.
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* Dans « La muse vénale ». * Borée : Vent septentrional, bise, vent du Nord. Selon le Dictionnaire de l'Académie française, 5e édition, 1798.
Curieux samedi. Légère nausée vaguement euphorique. Angoisse et vertige mitigés. J'ai croqué des noix. Mangé du chocolat noir, des truffes. J'ai rien fait d'autre, enfin pas grand chose.
J'ai notamment bricolé un petit formulaire pour vous. Si vous avez envie de m'écrire. Je vous lis toujours attentivement. Et je réponds [si je veux, arf] le plus rapidement possible, même si parfois je laisse décanter, passer du temps, ou que j'en oublie. Il ne faut pas croire que je n'ai pas d'intérêt ou que vous me « dérangez ». Je prends énormément de plaisir à recevoir et lire mon courrier. J'y découvre parfois d'étonnants phénomènes de synchronicité et des coïncidences fort étranges et des affinités sur le plan des lectures, des pensées ou même de l'écriture. Et sur le plan humain, aussi. Il semble exister un réel phénomène de communication profonde [télépathie ?], enfin tout un brassage de neurones entre les gens qui se rencontrent sur le web. Le formulaire est plus facile que le traditionnel e-mail et il vise surtout à limiter les spams [eh oui, malgré le filtre anti-machin, j'en reçois encore tout plein, les vendeurs de teenage girls toutes nues et de pénis rose bonbon qu'il faut élargir à tout prix sont tenaces comme la teigne et puis je dois bien avoir encore des adresses e-mail qui traînent un peu partout, mea culpa, je vais faire mon petit ménage bientôt].
J'ai bien travaillé hier soir : écrit un court poème dans mes Carnets d'hiver, « danse au soleil ». Je sais, j'avance pas vite, j'espérais écrire un poème par jour. Déception. Tant pis, je continue. Le soleil m'a fait un bien fou. Flâné dans le kimono vietnamien, offert par D., tout la sainte journée. Ce soir, c'est couscous merguez et vin rosé, gâteau au chocolat et grand repos.
Et je sentais la vie monter en moi comme un lac intérieur qui s'enfle et qui déborde ; mon sang battait avec force dans mes artères ; ma jeunesse, si longtemps comprimée, éclatait tout d'un coup comme l'aloès qui met cent ans à fleurir et qui éclôt avec un coup de tonnerre.
Théophile Gautier, La morte amoureuse
Relu Gautier.
Hier et aujourd'hui, le calme s'est réinstallé au travers des repas du soir pris en famille et des petits matins qui s'étirent aussi paresseusement qu'un chat — sous la neige — et moi avec.
Ça m'a donné l'envie de composer un petit conte dans lequel je ferais galoper un cheval blanc que je monterai en amazone. Je porterai une longue cape en velours grenat. Il y aura ce cheval ailé, avec vous et moi assis dessus. Et des violons et des roses que vous aurez pris soin de natter dans la longue crinière de l'animal. Comme dans les tableaux de Chagall, le cheval volera dans le ciel et il aura une couverture sur le dos avec des broderies et des franges. Et vous porterez un habit noir avec une veste longue qui se divise en deux dans le dos. Et autour il y aura l'immensité. L'éternité toute blanche. Il y aura le soleil, de grands marais avec de l'eau vert émeraude. Des nénuphars. Et des bouleaux. Et nous traverserons les pays inconnus des Dieux et nous entendrons des alleluias. Il y aura des chansons de Cohen. Des cantiques anciens. Profanes. J'inventerai des lieux loin de la ville juste pour nous deux. Et des milliers de chevaux sauvages feront un cercle pour nous isoler. Nous entendrons toutes les guitares et les gens de tous les mondes les exterminés les génocidés seront consolés, apaisés. Libérés vous les entendrez crier de joie dans la chevauchée. Il y aura un cheval blanc. Vous m'emmènerez défier le soleil et l'éternité. L'immensité. J'ai bien peur que tout ceci ne soit qu'un rêve. J'ai envie d'écrire un conte avec les milliers de chevaux blancs qui sera un hymne à l'amour. Je l'entends déjà...
Et envie aussi de vous faire entendre le Noël huron. Vieux cantique écrit vers 1640 par le père Jean de Brébeuf, l'une des premières chansons écrites au Canada. Probablement un remake d'un Noël du XVIe siècle dont la musique avait été empruntée à une vieille chanson d'amour [Une jeune pucelle]. Source : D'où viennent nos chants de Noël. J'aime particulièrement cette version du Cantique Huron, magnifiquement interprété en wendat, en français et en anglais par Heather Dale :
Muses : Claude Léveillée et sa chanson : Légende du cheval blanc. Chagall. Gautier. Vermeer. Clio. Et vous.