[un pied dans la fiction]

vendredi 27 février 2015

23. un peu de lecture [albert cohen]

J'ai presque terminé la construction de mon nouveau thème, baptisé Cursive, élaboré et testé sur le blog d'à côté, et fièrement activé sur ce journal depuis lundi en fin de journée. J'avais d'ailleurs écrit toute une page [à la main, sur une feuille mobile] mais j'ai oublié de la transcrire et de la publier. Pas trouvé le temps. Encore trop à faire.

Hé oui, ça à l'air tout beau comme ça, mais il reste encore plein de bouts de ficelles à boucler. Je ne m'étendrai pas indéfiniment sur les détails, les bugs, les bidules qui manquent ou vont manquer, bref sur les dessous de ce nouvel habillage qui touche autant la migration du xhtml1 vers le html5, que les css3. Satisfaite, même si les codes ne sont pas encore tout à fait à jour, je n'ai plus une seule erreur de validation. Possible de faire le test en cliquant sur le lien caché derrière le mot pré-cité. Quant aux css, sont pas finies, donc pas encore validées, je garde ça pour la fin.

Mais l'essentiel est là, bien visible pour les yeux : un style et un design simples, clairs et nets. Un thème qui se concentre principalement sur le contenu : l'écriture et quelques expérimentations avec la photo. Les menus et différents liens de navigation, je les aime simplifiés au maximum. Les commentaires sont encore partis, j'ignore encore s'ils reviendront. J'y pense.

Tout ça pour dire que je suis contente de mon beau travail et que, pour me récompenser, je suis allée à la bibliothèque hier et rapporté une tonne de livres, dont deux de Albert Cohen, pas encore lus. Lu le plus petit presque d'une traite entre hier soir et les premières lueurs de l'aurore. Encore toute chamboulée.

Albert Cohen : Le livre de ma mère

Le livre de ma mère, c'est de loin le livre le plus profondément triste que j'ai lu de toute ma vie. Un livre criant de nostalgie, d'une lancinante douleur. C'est l'histoire d'un homme qui pleure la mort de sa mère. Cherchez pas d'« histoire croustillante » dans ce livre, y en a pas. J'ai un fort penchant pour les livres autobiographiques sans histoires [ça donne la chance de se les écrire soi-même].

Dans Le livre de ma mère, publié chez Gallimard en 1954, Cohen écrit la mort de sa mère, son manque d'elle, de lui avec elle, de l'amour rempli d'abnégation de cette mère juive pour son fils, il écrit la vie et la mort, le besoin d'amour, l'inutilité de la vie, de la mort, de ce qui reste après, de rien, et de l'écriture qui le fait jouir.

Autant j'affectionne les livres sans histoire, autant je me délecte des livres d'écrivains qui écrivent sur l'écriture, la leur. Quand j'en trouve un nouveau, je me retrouve dans un état jubilatoire et orgasmique proche du délirium. Cohen, dans Le livre de ma mère, n'a pas réussi à étancher ma soif d'écrits sur l'écriture. J'en aurais lu des centaines de pages de plus. Ce qui m'a donné l'envie, à laquelle je ne peux résister, de recopier ici quelques trop longs extraits qui m'ont labouré le coeur.

Page 98 - 99 : Amour de ma mère. Jamais plus je n'aurai auprès de moi un être parfaitement bon. Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants ? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux ? Pourquoi adorent-ils se venger, dire du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir, les pauvres ? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, c'est incroyable. Et pourquoi vous répondent-ils si vite mal, d'une voix de cacatoès, si vous êtes doux avec eux, ce qui leur donne à penser que vous êtes sans importance, c'est-à-dire sans danger ? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant d'être méchants, pour qu'on leur fiche la paix, ou même, ce qui est tragique, pour qu'on les aime. Et si on allait se coucher et affreusement dormir ? Chien endormi n'a pas de puces. Oui, allons dormir, le sommeil a les avantages de la mort sans son petit inconvénient. Allons nous installer dans l'agréable cercueil. Comme j'aimerais pouvoir ôter, tel l'édenté son dentier dans un verre d'eau près de son lit, ôter mon cerveau de sa boîte, ôter mon coeur trop battant, ce pauvre bougre qui fait trop bien son devoir, ôter mon cerveau et mon coeur et les baigner, ces deux pauvres milliardaires, sans des solutions rafraîchissantes tandis que je dormirais comme un petit enfant que je ne serai jamais plus. Qu'il y a peu d'humains et que soudain le monde est désert.

Page 101 : Jamais plus elle ne me soignera, elle, la seule. La seule qui jamais n'aurait été impatiente, ma maladie aurait-elle duré vingt ans et aurais-je été le plus insupportable des malades. Elle est la seule qui ne m'aurait pas soigné par devoir ou par affection. Mais par besoin. Ainsi était-elle. Toutes les autres femmes ont leur cher petit moi autonome, leur vie, leur soif de bonheur personnel, leur sommeil qu'elles protègent et gare à qui y touche. Ma mère n'avait pas de moi mais un fils. Peu lui importait de ne pas dormir ou d'être lasse si j'avais besoin d'elle. Que me reste-t-il à aimer maintenant, de ce même amour sûr de n'être jamais déçu ? Un stylo, un briquet, ma chatte.

Page 116 : Ce que les morts ont de terrible, c'est qu'ils sont si vivants, si beaux et si lointains. Si belle elle est, ma mère morte, que je pourrais écrire pendant des nuits et des nuits pour avoir cette présence auprès de moi, forme auguste de mort, forme allant lentement auprès de moi, royalement allant, protectrice encore qu'indifférente et effrayamment calme, ombre triste, ombre aimante et lointaine, calme plus que triste, étrangère plus que calme. Dénoue tes sandales car ceci est un lieu sacré où je dis la mort.

Page 124 : Je lève la tête, je me regarde dans la glace et, tandis que parle le bonhomme de la radio, je me regarde écrire, doux, sage comme une image, avec une figure soudain presque gentille, absorbé et tranquille comme un enfant occupé par un jeu très sot et défendu, absorbé, privé de poids, souriant un peu, tirant légèrement la feuille de la main gauche tandis que la droite trace enfantinement. Ce type qui écrit avec tant de soin et d'amour et qui va mourir bientôt, j'ai un peu pitié de lui.

Page 128 : De grâce, ne vous moquez pas. Que ma mère soit morte, c'est en fin de compte le seul drame de ce monde. Vous ne croyez pas ? Attendez un peu, quand votre tour viendra d'être l'endeuillé. Ou le mort.

Page 148 : Tous ses grands désirs de plaire, ses innocentes coquetteries, ses enthousiasmes, ses petites fiertés, ses joies, ses susceptibilités, tout est mort pour toujours, n'a soudain pas existé, a été vain. De même que les pages que j'écris en ce moment, les nuits que je passe à les écrire, tout cela est si vain, si pour rien. Je mourrai. Plus de je bientôt. Et quelqu'un peut-être, après ma mort, se demandera aussi pourquoi je suis venu, pourquoi j'ai vécu et si absurdement joui d'écrire et pourquoi je me suis ridiculement tant réjoui de ce qui me paraissait vérité écrite, réussite, trouvaille. Et même d'écrire ce que je viens d'écrire sur ma mort et sur l'inutilité d'écrire me donne une joie de vie et d'utilité.

Page 163 : Voilà, j'ai fini ce livre et c'est dommage. Pendant que je l'écrivais, j'étais avec elle. Mais Sa Majesté ma mère morte ne lira pas ces lignes écrites pour elle et qu'une main filiale a tracées avec une maladive lenteur. Je ne sais plus que faire maintenant. Lire ce poète moderne qui se gratte les méninges pour être incompréhensible ? Retourner au dehors, revoir ces singes habillés en hommes, tous fabriqués par le social, qui jouent au bridge et ne m'aiment pas et parlent de leurs micmacs politiques dans dix ans périmés ?