3. je bois de l'eau

à la question du jour : comment tu vas, la réponse ne saurait s'inscrire ailleurs que dans le jeu. les modalités ainsi que les multiples détails, tenants et aboutissants seront décrits dans une page, bientôt.

donc. je plonge les deux mains dans la bibliothèque, sans regarder, et je tire deux livres au hasard, un dans chaque main. résultat ? main gauche : Lector in fabula, de Umberto Eco ; main droite : les Contes de Grimm.

la main gauche a gagné, elle gagnera toujours. j'ouvre le bouquin au hasard, là où deux feuillets veulent bien s'écartiller pour me bassement séduire. et puis que vois-je, sur la page de gauche [172] ?

S'il s'agit de vivre, tout simplement, alors vivons dans notre monde sans se laisser emporter par des doutes métaphysiques.

...ce qui nous renseigne sur comment je vais. je vais. parfois mal. parfois bien. je vis. ce qui veut dire que moi, je vis. et moi qui écris, je suis vivante. je vis dans le seul monde que je connaisse et la sensation d'être vivante n'est qu'une intuition. je peux vivre dans plusieurs mondes et modes narratifs. on pourra les qualifier, les comparer. s'en faire une idée.

Eco écrit : c'est comme quand je bois de l'eau. comment tu vas ? je vis, vivante. je suis une goutte d'eau. je suis douce. incolore. coulante, lisse, insipide, fraîche. et polluée, sale. chaude ou gazeuse. pure. je bois [de l'eau], tout simplement.

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17. ann.orexique

J'aimerais dire que ça va mieux ce matin, mais non. En me levant, je me suis retrouvée dans le 58e sous-sol, côté nord. Il ventait, et ça sentait bizarre. J'essaie de remonter. Le vieil ascenseur avec des portes en grillage toutes piquées par la rouille doit être en panne.

Je n'arrive pas à me faire à l'idée que je vais vraiment partir d'ici. Quand je pense à ça, les neurones ne se connectent pas, ça donne des erreurs 500 ou 404, comme quand on ne peut accéder aux pages du journal. Pourtant, le train est en marche et je ne reviendrai pas en arrière. Reste à trouver comment avancer par en avant.

Je deviens insomniaque : je lis jusqu'à l'aube, je dors une heure et quelque, et puis je me lève à l'aube. C'est ben l'fun. Je n'arrive plus à avaler plus que deux ou trois bouchers [sic. beau lapsus, lire "bouchées"...] J'ai déjà perdu sept kilos. Serais-je anorexique, garde ?

Je relis ce que j'écris et je constate que j'ai l'air de quelqu'un qui cherche absolument à faire pitié. Jouer à la victime diront-ils aimablement. Tant pis. J'étale ma triste réalité. Ma tartine de vérité.

Ne devrais-je pas plutôt me draper dans ma dignité et faire comme si tout allait bien aller ? Reste que j'ai la nausée. Que je ne mange pas et que je ne dors pas, en tout cas pas assez. Et que cette crainte d'être devenue anorexique n'est peut-être rien d'autre que les relents de ma vieille hypocondrie juvénile. Rien d'autre que de l'angoisse. Arrêter au plus vite avant qu'il me pousse des boutons. Et pas d'autoanalyse en ligne, please, ça doit être quelque chose comme l'enfer du transfert. Le piège à bobos mentaux.

Quoi qu'il en soit, l'anorexie se définit comme la perte ou la diminution de l'appétit, in le Petit Robert 2007. On y mentionne que l'anorexie mentale serait un refus de s'alimenter lié à un état mental particulier. Son contraire étant la boulimie. Alors on fait quoi après qu'on a dit ça ? On installe une sonde gastrique à demeure ? Avec perfusion aux quatre heures. Désinfections. Antibiotiques à titre préventif.

Pas question. Je ne suis pas anorexique puisque j'ai faim. C'est la nourriture qui ne passe pas quand j'essaie de l'avaler. Et ce n'est pas de l'anorexie mentale non plus car je ne refuse pas de manger ou d'avaler, j'en suis incapable. Mais ça va passer. Le corps réagit. Normal.

Pas de quoi fouetter un chat. Quelle locution cruelle !

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18. le point

Faire le point. Mettre de l'ordre en moi et autour de moi. Hier j'écrivais que je voulais m'abandonner aux mouvements de ma vie. Comme pour mieux me glisser dans un futur que j'ignore. On aime à penser qu'il sera meilleur que le présent.

En choisissant de vivre les émotions telles qu'elles se présentent, j'ai commencé par le plus difficile : traverser la peine. On dit aussi tristesse, chagrin, douleur, déception. Et bien d'autres synonymes pourraient s'appliquer. Vivre là-dedans sans savoir combien de temps cela durera, ni si je saurai le surmonter, et le dépasser. OK.

Hier et aujourd'hui, ce fut lourd. Pesant. Au moins, j'ai fait l'effort de préparer la maison pour les visiteurs éventuels en faisant du ménage, j'ai fouillé les petites annonces sur Montréal. Moi qui ai toujours préféré vivre en hauteur, je cherche maintenant un rez-de-chaussée avec un petit jardin, une corde à linge, des arbres. Une simple location pour un an et après, je verrai. Si possible en face d'un parc, ou pas trop loin.

C'est dur de quitter la campagne. Mais j'accepte. J'ai eu du bon temps, j'ai appris beaucoup. Malgré tout, je n'y étais pas à ma place. Une petite voix me souffle : y a-t-il une place pour toi quelque part en ce monde ? Et sans hésiter, je réponds oui. Je ne veux pas en douter : ma place se trouve auprès des personnes que j'aime.

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19. apologies

Je regrette un peu de m'être laissé aller à vous tartiner mes lamentables états d'âmes des derniers jours. Je reconnais humblement que cela m'a fait un bien fou, mais en même temps je me dis que je n'avais pas à vous infliger cette chose-là. Alors je remercie tous et chacun de la compassion, de la tendresse et des mots d'encouragements exprimés ou pas.

Je suis à peu près retombée sur mes pattes ce matin, j'ai pris un bon déjeuner et l'humeur est bonne. Autant apprécier et profiter des jours et des semaines qui me restent à vivre dans cette belle maison, en plein milieu d'un hiver trop chaud et avare de neige. Je suis sortie marcher sous le clair de lune hier soir. Ne jamais oublier que les clairs de lune ont le pouvoir de lécher certaines plaies que je qualifierais d'inéluctable.

En mangeant mes toasts et mes confitures, un petit air me trottait dans la tête. Le voici. Ça changera le mal de place, comme on dit par chez-nous :

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23. est-ce que ça va ?

Comme tu vois, je ne sais pas répondre à la question. J'ai longtemps cherché une image qui témoignerait, juste pour toi, exactement et le mieux possible, de la difficile traversée d'une vie qui ne me fait plus beaucoup danser, aimer, chanter, sourire. Il y a ce film de Mikio Naruse, When a woman ascends the stairs.

la femme dans l’escalier

C'est ça. La réponse au comment tu vas du quatre février de l'an deux mille sept à neuf heures vingt-huit et quarante-trois secondes du matin le lendemain.

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68. je vous souhaite la poudrerie

Un avertissement de poudrerie pour Kamouraska, Rivière-du-Loup et Trois-Pistoles a été émis à 4h31 le lundi 17 décembre 2007. Irai-je ou n'irai-je pas travailler ce matin ? Il est déjà presque 8 heures et je tergiverse.

Ira, ira-pas ? Les écoles sont fermées. Je consulte météo média. Il fait un beau moins 9° C tout rond mais la température ressentie est de moins 18. Humidité relative de 85%, brrr. Les vents viennent du Nord à 28 km/heure avec des rafales de 41 km/heure.

Cette nuit c'était bien pire, je n'ai presque pas dormi, croyant que le vent réussirait à souffler ma maison au loin comme le loup dans les Trois petits cochons. J'avais peur mais j'ai choisi de rester dans mon lit et de dominer cette peur au lieu de descendre me réfugier en bas en me disant si le vent emporte la maison il m'emportera avec, et je ferai une jolie culbute dans la nature et puis c'est tout. Sauf que la maison tremblait et craquait de partout, et cette absence du calme et du grand silence auxquels je suis habituée chassait le sommeil.

Le soleil qui brille par son absence s'est levé à 7h21. Toujours caché sous les nuages, il se couchera tout à l'heure à 15h46.

La neige abondante, les vents violents et la poudrerie seront avec moi tout la journée. Les vent forts combinés à la neige réduiront la visibilité à presque nulle. Je crois qu'il serait plus sage de ne pas aller travailler. Aujourd'hui, je devrais me rendre à quelques 30 km d'ici. Trop risqué. Je resterai à la maison, j'allumerai un feu et je lirai Odette Toulemonde, bien au chaud.

Mais, irai-je ou n'irai-je pas faire de la raquette ? Et puis, c'est quoi cette histoire de souhaiter la pluie aux gens, et maintenant la poudrerie ?

Je vous souhaite la pluie, c'est le titre du roman de Élizabeth Tchoungui, un livre que j'ai beaucoup aimé. Quelque part dans l'histoire, Ngazan épouse un blanc et elle part en safari-lune de miel dans les réserves du Nord-Cameroun avec son nouveau mari et Toumaï, le pisteur bororo. La veille du retour à Yaoundé, juste avant le grand départ pour vivre à Paris, Toumaï le taciturne leur fit cuire une cuisse d'Antilope et leur tint un petit discours qui se terminait ainsi :

Tu es blanc, elle est noire, on vous le reprochera sans cesse. Ignorez les vautours, soyez forts et fertiles. Chez nous les peuples du désert, l'eau est ce qu'il y a de plus précieux. Alors je vous souhaite la pluie. Qu'elle vienne à bout de la sécheresse des coeurs, et qu'elle irrigue votre foyer.

Et maintenant que j'ai écrit comment ça va par ici, je boirai mon café, au lait. Le café est bien meilleur quand on se retrouve en congé forcé pour cause de poudrerie.

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