21 juin 2001

Bonjour Jack,

Comment tu vas, Jack ? Seras-tu en vacances bientôt ? Ça serait bien que tu puisses venir à Montréal cet été.

Ta lettre m'a donné à réfléchir. Je comprends que tu aimes ce que j'écris, mais je trouve que tu tartines un peu épais. Enfin, chacun ses goûts. Moi le miel, tu vois, je le préfère dans les pots de miel. Et je l'aime bien sur des tartines avec beaucoup de beure salé, c'est mieux que dans un journal, surtout dans le mien.

Donc, me voilà, après deux bonnes semaines de réflexion à me demander ce que je pourrais bien te dire. J'y ai pensé tout le temps. En me levant le matin, dans le bus, en faisant ma sieste, en marchant sur la rue, et j'ai pas trouvé. Panne totale. Alors autant improviser ce soir.

Je crois que tu as mis exactement le doigt sur le bobo :

1) je ne suis plus seule ici et c'est à peu près temps que je m'en rende compte : tu es là pour rester, et j'adore ça que tu sois là, c'est très... et plus.

2) la disjonction. Tu veux mon avis? Je pense que la disjonction vient des pseudonymes. Je m'explique : certains jours, cela me pèse de n'être qu'un pseudonyme. J'aimerais moi-aussi avoir un vrai prénom comme elle, pas un tout petit surnom comme Script... Toi au moins ils t'ont donné un prénom humain, un vrai nom de personne. Enfin, j'ai pas trop à me plaindre, j'ai vu pire : Zorglub, par exemple, on a pas idée de s'appeler Zorglub.

Pour moi, la vraie disjonction elle se trouve là. La vraie disjonction c'est ne pas savoir qui est la personne qui écrit. Tantôt c'est Script, tantôt c'est Lady A. et cette semaine, elle a écrit «Auteure = Moi», tu te rends compte? Et elle m'a mise comme Muse : moi, une muse? j'en suis pas encore revenue. Pourquoi pas une mouse, une vraie souris avec son tapis de souris, tant qu'à vouloir cacher mon nom en bas de la page. Elle n'a qu'à signer de son vrai nom, qu'est-ce qui l'en empêche? Elle est vraiment... argh. Dis, Jack, tu penses pas qu'elle est un peu schizo ? Nah, je blague. C'est juste un jeu qu'on joue, un jeu avec le langage, une façon de couvrir un plus grand espace, pour se donner un espèce de regard extérieur, une distance critique. La vraie disjonction, il n'y en pas vraiment. De sérieuses tendances à disjoncter, parfois, je te le concède. Ça on aime ça. Aujourd'hui, je suis contente, j'ai mon nom dans le titre. Belle victoire. Qu'est-ce que j'ai fait pour remonter dans son estime comme ça? Aucune idée. Peut-être qu'elle voulait m'amadouer pour que je t'écrive, parce que je crois qu'elle aimerait bien que tu m'écrives plus souvent. Tu vois, siScript t'écrit pas, pas de lettre de Jack pour Lady A et pour Moi... C'est possible. Tu sais comment elle aime les détours, les petites routes, les trails... Et tu l'encourages en plus. Veux-tu bien me dire où tu t'en vas comme ça ?

Oui, j'avoue que les mots que j'écris peuvent te paraître déroutants. Si ce que j'écris est déroutant, imagine ce que je rêve : déroutant. Alors ce que je pense est déroutant et tout ce qui en découle est déroutant. Provoquant? Non, pas vraiment provoquant. En tout cas, je ne cherche pas à provoquer. Sauf que parfois, je m'exprime sans mesurer le côté politique parce que je m'en fous complètement. C'est peut-être ça qui semble provocateur. Sache que je ne mène aucune bataille contre rien ni personne. Je rêve au maximum et je survis et j'écris, point. Finalement, toi, tu ne fais que lire le déroutant, moi, tu vois, je vis avec : je suis en marge, en dehors de la route, dans le champ, comme on dit. Parce que pour écrire, je n'ai pas le choix que de sortir de la route, de Dé-router; logique, c'est là que je vis. Tu me suis? Écrire selon la route déjà tracée, c'est ne pas être soi, c'est faire comme les autres et je l'ai écrit cette semaine dans le journal, « je ne suis pas une autre » non, c'est pas moi, c'est R.B. qui a écrit ça). Mais il avait vu juste. C'est peut-être la seule chose sensée qu'il a écrite dans toute sa vie. [Aïe, je sens que Lady A. sera pas de bonne humeur, elle l'aime bien, R.B., mais moi, je le trouve plate à mort, drabe à force, chacun ses goûts, moi je préfère Bataille, elle c'est Barthes]. Tu vois bien ? Disjonction entre Script, Lady A. et Moi, me diras-tu? Parfaitement. Et tu as raison. Parfois, les deux ou trois aiguilles de l'horloge sont tordues, mais on ne perd jamais le Nord. Jamais. C'est parce qu'elle est en céramique, la belle horloge qui indique en même temps toutes les heures des capitales sur les carreaux froids. Donc, tu as bien vu Jack, bien vu une fois de plus. Et ta définition tombe à pic. Et je te remercie.

Maintenant, va voir dans le Lexique. Grâce à toi, il vient de s'enrichir d'une nouvelle Définition. Alors tu peux détacher «disjonction» du bord droit de ton bureau. Comme ça, plus personne va te tirer la langue. Sauf moi !

Bisous sur les deux joues,

Script


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