25 mai 2001

Chère Script,

Nous sommes noyés dans ce bleu. Je suis noyé dans ce bleu délavé, le bleu de la mer, l'eau est salée. On imagine les sanglots étouffés qui épongent la noyade, l'acte de noyade. L'acte de noyade est volontairement horrible mais garantit son salut face aux spectateurs de la mer, du bateau, de la côte. La noyée se débat à peine, avant de sombrer dans le grand Tout. Les remous l'absorbent et elle ne sent déjà plus rien. Un tourbillon de bulles la protège pendant qu'elle descend tout en bas, vers le fond. Un fond noir et bleu, tout détrempé et pur. Les sons s'estompent alors que la haut, la vie n'est faite que pour écouter et parfois même chanter. Le bleu délavé descend vers le fond, avec ce plongeur d'un instant pour assurer sa fonction : renforcer le noir du fond de la mer pour effrayer ce passager clandestin.

Quelques coquillages se sentent une envie de donner de la voix. Ils se mettent à tisser des ondes dans l'eau, vers cet être à demi-inconscient. Les petites vagues lui rentrent par les yeux, par la bouche parce qu'on écoute toujours avec tout ce qu'il est posssible d'avoir, lui donnent l'envie d'ouvrir les yeux à nouveau, d'arrêter de faire corps avec l'eau qui est autour d'elle. Ses poumons voudraient répondre aux appels mais l'interface est noyée : les petites molécules ne savent pas se parler : elles font des signes d'un monde à l'autre, les molécules organiques se sentent oppressées et font des grands gestes avec des drapeaux de couleur pour les petites molécules minérales qui nagent à la frontière du contact.

Et parce que ces deux mondes sont si différents, et parce que le contact du monde organique avec le monde minéral ne se fait plus, pour ces deux raisons, le bleu de la mer fait remonter la noyée doucement. Son corps se tortille sous le flux de la force de poussée. L'eau a peur de la briser. La vitesse accélère cette montée vertigineuse. On aimerait imaginer le phénix pour une telle résurrection, si soudaine, si inattendue. Si attendue.

Le contact de l'air est proche.

Les molécules d'air veulent reprendre leur rôle d'interface entre les deux mondes. L'interface s'était réduite à zéro mais souhaite croître à nouveau.

Immensité,

Jack


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