71. avec des ailes dorées

Peu écrit cette année. Le maigre volume sept commencé le vingt-six septembre deux mille six se termine aujourd'hui, à moins que je ne change d'avis et ne grimpe sur le cheval blanc ailé pour arracher deux ou trois derniers billets au temps qui s'enfuit.
Le maigre septième volume d'un journal qui m'a connue plus volubile butera sur son point final ce jour, faisant moins de cent vingt pages.
Alors à moins que je ne change d'avis, l'année deux mille sept avec ses soixante-et-onze pages n'aura donné qu'un opuscule, une brochure, que dis-je, une plaquette, un fascicule, un recueil de mes jours pliés et déchirés, pillés par un travail qui me ronge, mais nourris et maintenus en vie par la littérature, le fleuve, la montagne et les jardins.
Alors à moins que je ne change d'avis, cette page sera la dernière d'un carnet couleur de chair blanche, issu de mes nuits secouées d'orages venteux, de mes lunes noires et roses, de mes fleurs en papier japonais, de mes oiseaux jaunes, verts et blancs, de mes corneilles aux ailes noires et de mes délires limbiques distillés au vin rouge.
On dira de mon année deux mille sept qu'elle en fut une de vaches maigres for love, sexe & writing. Personne à blâmer dans l'histoire, ni vous ni même pas moi, ni mon reflet au miroir en miettes. Mais je suis libre au moins, calice de vie faut que je te boive jusqu'à l'hallali avant que je ne refuse pas de me métamorphoser en renard rusé et moqueur.
Et mon journal en ligne commencé en septembre 2000 ne se terminera pas avec le volume sept ; et moi, surtout pas avec une fin d'année en mode vaches maigres. Il continuera un jour de janvier de l'an deux zéro zéro huit avec la première page d'un huitième volume encore plus voulu que fouillu, décousu et dysjoncté tordu.
Les vaches deux mille sept avaient beau être maigres, ce n'étaient jamais que des ruminants et je n'en dirai pas plus en ce vingt-neuf décembre deux zéro zéro sept, faut que je fasse mon nouveau design [héhé et puis que je trouve un huitième titre], que je fasse mon bilan, mon budget, mon ménage, que je ramasse le courrier, que je donne quelques coups de pelle pour déneiger l'escalier et ma toyota noire, que j'aille chercher quelques bouteilles de champagne, et de la farine de sarrasin pour faire des blinis que je servirai avec des oeufs de poisson, de la crème sûre et une salade de betteraves au réveillon de la saint-sylvestre. Et si je préparais une soupe à l'oignon, avec du porto et du foie. Gras.
70. et noël...

Je vous souhaite plein de bisous doux et des cadeaux enrubannés de satin blanc, rouge, vert, doré, et du vin de Champagne, du chocolat et un grand feu de cheminée. Un petit matin de Noël avec des croissants chauds et de la confiture (ou ce que vous voulez). Et une grande tempête de neige blanche, pour la paix.
Je passe les fêtes avec ma famille, loin de ma campagne mais néanmoins heureuse et légère. Il manque quelques êtres qui me sont plus précieux et chers que tous les trésors en or pur et cela pourrait m'attrister mais rien ni personne ne m'empêchera de les porter dans mon coeur, toujours.
Pour vous, mon collage du jour bricolé pour mémoires et bébés joufflus. Et un joyeux Noël.
69. comme un beau rideau blanc...
Qu'est-ce que c'est que ...la poudrerie ?
Je devrais savoir que tout le monde ne connaît pas la poudrerie. Il faut vivre au Québec. Ou s'y être retrouvé en plein hiver, entre mars et novembre pour avoir entendu ce mot-là (mais qu'est-ce qu'ils ont à inventer des mots, ils sont fous ces québécois), ou vivre ailleurs dans un autre pays nordique et donner à la poudrerie un autre nom comme blowing snow ou drifting snow car c'est bien évident qu'en anglais, tout le monde comprend.
Ainsi donc par ici, pour obtenir une belle poudrerie, il faut de la neige, et du vent. De la neige qui tombe. Ou qui est déjà tombée. Et du froid. Et le vent du nord qui mord, siffle, souffle et tourbillonne.
La poudrerie, dans mon beau pays qui n'en est pas encore un, c'est de la neige poussée par le vent, c'est quelque chose de blanc et poudreux qui cisaille la peau avec mille petites lames fines, qui vous coupe la respiration au sens littéral du terme. Et puis ça rend aveugle. En plein milieu d'une grosse poudrerie, on ne voit rien devant soi. La poudrerie, c'est aussi très doux parfois, comme un beau rideau blanc qui vole au vent.
Mais le mot poudrerie, au sens où je l'entends, a-t-il acquis ses droits de fréquenter les grands dictionnaires ? Comme le Petit Robert 2007 par exemple ? ben oui, mais en tant que régionalisme, si j'ai bien compris :
poudrerie n.f. – 1695, ancien français pouldrerie, de poudre. Régional (Canada). Neige chassée par le vent (souvent en rafales, cf. Blizzard).
Pour Petit Robert, l'étiquette « régional » signifie :
mot ou emploi particulier au français parlé dans une ou plusieurs régions (France, pays francophones), mais qui n'est pas d'usage général ou qui est senti comme propre à une région.
Le Québec, une région ? On aura tout vu.
J'ai consulté le grand dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française (http://www.granddictionnaire.com), on y mentionne également les termes de « poudrerie au sol » ou de « poudrerie basse » quand la neige déjà au sol, sous l'effet du vent, est soulevée et poussée à une hauteur inférieure à deux mètres. Par ailleurs, on dira « poudrerie haute » ou « poudrerie élevée » quand la neige déjà au sol, sous l'effet du vent, est soulevée et poussée à une hauteur supérieure à deux mètres.
Le dico de l'Office donne toutes ces explications en ajoutant que le nom féminin chasse-neige a été adopté par l'Organisation météorologique mondiale. Et que les abréviations anglaises BLSN et DRSN (blowing snow et drifting snow) sont aussi employées en français. M'en doutais.
Mais alors, qu'est-ce que c'est que ...la chasse-neige ? De la poudrerie ? ok...
68. je vous souhaite la poudrerie
Un avertissement de poudrerie pour Kamouraska, Rivière-du-Loup et Trois-Pistoles a été émis à 4h31 le lundi 17 décembre 2007. Irai-je ou n'irai-je pas travailler ce matin ? Il est déjà presque 8 heures et je tergiverse.
Ira, ira-pas ? Les écoles sont fermées. Je consulte météo média. Il fait un beau moins 9° C tout rond mais la température ressentie est de moins 18. Humidité relative de 85%, brrr. Les vents viennent du Nord à 28 km/heure avec des rafales de 41 km/heure.
Cette nuit c'était bien pire, je n'ai presque pas dormi, croyant que le vent réussirait à souffler ma maison au loin comme le loup dans les Trois petits cochons. J'avais peur mais j'ai choisi de rester dans mon lit et de dominer cette peur au lieu de descendre me réfugier en bas en me disant si le vent emporte la maison il m'emportera avec, et je ferai une jolie culbute dans la nature et puis c'est tout. Sauf que la maison tremblait et craquait de partout, et cette absence du calme et du grand silence auxquels je suis habituée chassait le sommeil.
Le soleil qui brille par son absence s'est levé à 7h21. Toujours caché sous les nuages, il se couchera tout à l'heure à 15h46.
La neige abondante, les vents violents et la poudrerie seront avec moi tout la journée. Les vent forts combinés à la neige réduiront la visibilité à presque nulle. Je crois qu'il serait plus sage de ne pas aller travailler. Aujourd'hui, je devrais me rendre à quelques 30 km d'ici. Trop risqué. Je resterai à la maison, j'allumerai un feu et je lirai Odette Toulemonde, bien au chaud.
Mais, irai-je ou n'irai-je pas faire de la raquette ? Et puis, c'est quoi cette histoire de souhaiter la pluie aux gens, et maintenant la poudrerie ?
Je vous souhaite la pluie, c'est le titre du roman de Élizabeth Tchoungui, un livre que j'ai beaucoup aimé. Quelque part dans l'histoire, Ngazan épouse un blanc et elle part en safari-lune de miel dans les réserves du Nord-Cameroun avec son nouveau mari et Toumaï, le pisteur bororo. La veille du retour à Yaoundé, juste avant le grand départ pour vivre à Paris, Toumaï le taciturne leur fit cuire une cuisse d'Antilope et leur tint un petit discours qui se terminait ainsi :
Tu es blanc, elle est noire, on vous le reprochera sans cesse. Ignorez les vautours, soyez forts et fertiles. Chez nous les peuples du désert, l'eau est ce qu'il y a de plus précieux. Alors je vous souhaite la pluie. Qu'elle vienne à bout de la sécheresse des coeurs, et qu'elle irrigue votre foyer.
Et maintenant que j'ai écrit comment ça va par ici, je boirai mon café, au lait. Le café est bien meilleur quand on se retrouve en congé forcé pour cause de poudrerie.
67. ...et des ciels roses
C'était le 13 décembre 2007 et le ciel était rose quand je regardais par la fenêtre de la cuisine, derrière la maison.

Et devant aussi il y en avait, mais plus pâle, au-dessus du fleuve.

On voudrait toujours garder le rose du ciel de l'aube. Mais tout de suite après, il disparaît. Et je n'ai même pas noté l'heure qu'il était.
66. je vous souhaite la pluie ?
Lors de ma dernière tournée de bouquinage à la petite librairie du village, je suis tombée tout à fait par hasard sur le livre d'un écrivain que je ne connaissais pas, Élizabeth Tchoungui.

Je cherchais un autre livre et je l'avais d'ailleurs trouvé, j'avais également déniché - toujours par le plus grand des hasards, j'aime ça - un super bouquin à offrir à l'un de mes amours chéris à Noël et je faisais le pied de grue dans la mini file d'attente pour passer à la caisse avant de repartir dans ma montagne mordue par le froid glacial du premier décembre le plus enneigé de ma vie quand je me suis mise à bouger et à regarder partout et puis en me retournant je me suis trouvée face à face avec le rayon des livres de poches et juste sous mes yeux, ce visage brun mangé par deux grands yeux noirs et l'un de ces rarissimes titres en jaune : Je vous souhaite la pluie.
J'ai regardé le bel objet, je l'ai touché et hop, je l'ai capturé. J'ai lu la quatrième de couverture, feuilleté, lu quelques passages ici et là. Il s'en dégageait une grande douceur, comme une lumière chaude et des mots, des tournures de phrases teintées par la langue fière et forte des sorciers, soeur jumelle de celle parlée par mes amis Franco-Camerounais de Montréal, des rires et du soleil, des odeurs.
Quand mon tour est arrivé de passer à la caisse, je lisais l'incipit du deuxième chapitre :
« La nuit tomba à la manière d'une nuit africaine, comme un couperet. »
J'ai mis le livre de Tchoungui dans ma pile. J'ai payé et je suis rentrée à la maison. Le livre était à moi, tagada.