44. re.naissances

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Je pense que ma corneille a eu des petits bébés corneilles.

J'ai trop peu de temps devant moi pour écrire le journal cette semaine. Je viens d'apercevoir une de mes corneilles dans le champ derrière la maison, entourée d'une quinzaine de petits oiseaux noirs. Quel est le nom du petit de la corneille ? Pas le temps de chercher. Je pars dans quelques minutes pour la bibliothèque. Je crois que cette fois-ci je serai affectée au classement. J'aime beaucoup ranger les livres sur les rayons, cela me permet de les feuilleter un peu avant pour voir de quoi ils sont faits, de les sentir et de caresser les plus beaux. J'en trouve aussi, pour de nouvelles lectures. Je n'ai pas lu beaucoup depuis le 20 mars, presque pas de la semaine, sauf les journaux.

J'ai enfin trouvé un petit studio meublé, avec tout ce qu'il me faut et même l'internet, c'est parfait, et pas loin du marché Jean-Talon. Malheureusement il est déjà loué en mai, alors je l'ai pris pour avril et je continue mes recherches. J'ai signé le contrat de location mardi soir et je suis rentrée mercredi. Beaucoup dormi. C'est officiel, les érables ont commencé à couler. J'ai un appart. à visiter demain midi, alors je repartirai pour la ville dès huit heures demain matin, quelque chose de plus grand, sur le Plateau. Mes bagages sont prêts, sauf le sac avec le contenu du frigo, que je ferai au dernier moment. J'apporte des vêtements pour quatre jours, ma couette en duvet et une housse rouge à fleurs blanches, mes oreillers et différents objets pratiques pour décorer et une nappe jaune, des serviettes de table, des livres etc., et mon bol à café. Je devrai m'habituer à vivre temporairement dans deux maisons. Me voilà donc en garde partagée... J'ai hâte de commencer à travailler lundi matin. Et aussi de rentrer jeudi soir. C'est fou ce que j'ai de choses à écrire quand le temps manque. Déjà 13 heures 40, faut que je me sauve.

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43. tranquille dimanche

La campagne est belle tôt le matin. Encore plus belle vers six heures du soir. Je me dis qu'elle n'a peut-être jamais été aussi belle. La corneille noire n'a pas arrêté de virer-voleter et de se poser ici et là tout la journée en poussant alentour ses croassements rauques et ses froufroutages d'ailes bleu noir éblouissants. Le soleil allumait des grands lacs de lumière jaune pâle sur la neige dont la surface s'est changée ces jours-ci en une fine glace cassante et craquetante sous les pas.

Une campagne qui n'a jamais été aussi belle à part peut-être au plein mitan de l'été, quand les fleurs et les insectes s'en mêlent, quand les abeilles bourdonnent en butinant leur miel, et quand les cigales et les pic-bois envahissent les arbres et les branches avec leurs lancinants et glorieux concerts.

Ce fut un dimanche paisible, et heureux. Tranquille. Un peu de lecture, du rangement, de nombreux coups de fil et des échanges de courriels pour ma recherche d'un pied à terre en ville. Je n'ai encore rien signé. Mais il se trouve une petite perle rare [une reprise de bail] sur la rue des Érables avec une terrasse - et je la veux. Je l'aurai, vous pensez ? Qui peut savoir. Une de mes bonnes fées a couru la ville pour moi, elle en visité d'autres, elle a préféré celui-là. Comme elle sait très précisément ce que je recherche, elle a dit : cet appart. là, je sais que tu l'aimeras.

Par conséquent, demain, je complèterai le formulaire [il faut maintenant faire des demandes écrites et donner des tas d'informations personnelles pour louer des trous à rats qui bien souvent s'avèrent insalubres ou presque, quel monde avons-nous construit, dans quel monde acceptons-nous de vivre, qu'est-ce que je cautionne et perpétue comme folie bureaucratique en acceptant cette procédure paperassière qui générera une enquête de crédit et des demandes de références et tout, c'est l'horreur, je n'ose pas y penser. Mais oui me direz-vous, il faut bien que les propriétaires se protègent et vous aurez raison. Sauf que tout cela est tellement lourd et compliqué, et je persiste à croire que nous n'avons pas besoin de tout cela parce que ça s'étend et que ça prend des proportions interminables. Et l'interminable, c'est l'éternité. Ou une forme de. Certains disent que ça n'existe pas, l'éternité. En fait ça existe peut-être, parfois, et ça dure juste deux jours dans une vie, ou dix mille ans après une vie. Alors dans un cas comme dans l'autre l'éternité c'est très très long à traverser jusqu'au bout, si traverse il y a, pour voir de ses yeux vu de quoi cela est fait, surtout les derniers milles, on trouve toujours ça long sans bon sens une éternité. Mais bon], j'irai toutefois déposer le formulaire dument complété dans la boîte aux lettres du jeune homme qui cède son bail pour cause d'amour fou. Il quitte l'appart. de ses rêves pour s'en aller habiter avec sa nouvelle flamme _ . Pov'tit chien.

J'ai voulu tout planifier et préparer un départ pas trop stressant demain matin, pour arriver à Montréal reposée après quatre heures de route, ça se peut, ça ? Il a fait encore beau soleil toute la journée. Le fils de mes voisins d'en face, dix ans à peine, a entaillé la rangée de vieux érables à sucre abandonnés en bordure d'un vaste champ de maïs qui semble n'appartenir à personne, un grand champ en pente douce devant la maison. Je l'ai vu sortir de chez-lui, il était sept heures du matin et il courait déjà, le pied léger comme une biche, d'un érable à l'autre et il se penchait la tête au dessus des seaux en métal argenté qui brillaient au soleil, joyeux. Il courait pour voir si la sève avait commencé à couler, s'il y avait enfin de la bonne eau sucrée à cueillir.

Dans la région, ils ont annoncé la venue de l'eau d'érable pour le 26 mars. Pour une fois, l'eau ne tombera pas du ciel, mais elle montera, elle se fera un chemin dans ces arbres-là en partant de sous la terre. Mais le lundi 26 étant jour d'élection, les érables feront-elles pause électorale nationale ? J'espère que non. C'est pour ça [le jour d'élection] que je n'ai pas pu me rendre à Montréal pour visiter des appartements aujourd'hui, le dimanche étant là-bas le jour béni pour visiter les sous-locations ou les cessations de bail car les heureux locataires sont invisibles la semaine, puisqu'ils sont au travail [maudit que c'est compliqué la vie des fois]. Bref je suis restée ici parce que je veux aller voter avant de partir. Ils disent qu'on aura un gouvernement minoritaire. Je m'en doute, à force de l'entendre dire à toute heure du jour aux informations. Mais voilà. Chaque personne qui vote peut changer quelque chose à cette histoire-là, puisque les statistiques ignorent - forcément - ceux qui ne votent pas.

Les bureaux de scrutin ouvrent à 9h30, j'y serai. Une fois ma croix tracée dans la « bonne case » je prendrai le chemin de la ville en espérant que ce seul petit signe que j'ai tracé sur une feuille contribuera à construire un pays. Un vrai Québec libre ce n'est pas le rêve d'une poignée de poètes et d'intellectuels, ça se peut.

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42. bouger

Quand la vie se décide à bouger, elle se bouge pas à peu près. Alors je fonce et je décide moi aussi. Je bouge. Heureusement qu'il y a encore des bonnes fées qui veillent.

Tout ça pour dire que j'ai finalement choisi de garder ma dacha, et pour cela j'ai accepté un mandat qui m'est tombé tout droit du ciel jusque dans les mains ce matin. Il vaut toujours mieux garder les mains ouvertes, au cas où. J'ai donc accepté de faire ce travail à quatre jours par semaine, à Montréal, pour trois mois, avec possibilité de prolongation. Ils ont besoin de quelqu'un pour plus longtemps, mais je préfère ne pas m'engager trop loin devant. Tout ça grâce à une bonne fée qui a lu ce journal et qui a parlé de moi à sa patronne. La dame a dit : dis-lui qu'elle me téléphone aujourd'hui, ce que j'ai fait et une demi-heure plus tard, j'avais du boulot. Je commence officiellement le 2 avril. Ouf.

J'ai rédigé les modalités de mon contrat en fin de matinée, ce n'est qu'une proposition d'entente, un point de départ. Et j'ai posté le tout avec mon cv. Je devrai me rendre à Montréal la semaine prochaine pour les signatures et tout, et aussi pour louer un petit studio où je pourrai dormir la semaine et j'espère être capable de revenir ici les week-ends. Enfin, le plus souvent possible. J'ai réservé mes vendredis, que je garde pour moi, car je ne veux pas abandonner mon bénévolat à la bibliothèque ni l'animation du cercle de lecture (mes 5 à 7 littéraires du vendredi soir, deux fois par mois).

Tous ces allers et retours seront peut-être un peu fatigants, mais payants, et c'est le principal. L'idée, c'est de continuer d'avancer avec courage. Et avancer c'est retrouver la sécurité dont j'ai besoin pour écrire.

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41. brûler

Enfin, la vie commence à bouger. J'ai eu des nouvelles de l'entrevue, et de la seule démarche que j'ai faite pour trouver du travail. On m'a offert un poste temporaire pour un remplacement à deux jours par semaine, tout près d'ici. Quelques mois seulement, enfin, quelque chose comme six ou huit mois, peut-être davantage.

Et je n'ai pas accepté, mais il y a plus d'une raison à cela. Trop long de tout expliquer en long et en large et dans tous les détails. Bref je veux demeurer travailleur autonome et ils s'obstinent à vouloir me mettre sur leur liste d'employés. J'avais dit plus jamais, je vais demeurer cohérente au moins dans cet aspect-là de mes choix.

La côté intéressant de la chose c'est que j'aurais eu beaucoup de temps pour moi, du temps pour écrire, lire, cultiver mon jardin. Cependant, le revenu aurait été insuffisant pour payer les factures de l'impôt, mais au moins j'aurais pu en payer une bonne partie. Même dans mes plus extravagants scénarios, je n'avais pas prévu ce dénouement qui me déroute.

Moi qui ne voulais pas décider, la situation me met au pied du mur. Évidemment, ça flatte l'égo et j'avais peut-être besoin de ça. Même si c'est tout à fait débile d'attacher quelque valeur au fait de décrocher un emploi quand on ne veut plus travailler, je me suis sentie soulagée et même contente d'avoir pu trouver du travail si vite, bien sûr. Rassurée aussi qu'un employeur veuille bien de moi. Par moments, à force de me voir à l'extérieur du monde du travail, je me considérais presque comme incompétente, et pas utile à grand chose. Ce qui n'est pas vrai. Pas besoin d'être un rouage dans le monde du travail pour se sentir exister, pour être quelqu'un.

Je m'étais pourtant convaincue que je pourrais facilement sacrifier une autre année et retourner travailler à Montréal, tout faire pour garder la maison. Mais j'avais laissé courir le contrat de courtage, la maison était toujours à vendre. J'attendais sans bouger. Pourquoi cet entêtement à ne pas décider ?

Heureusement qu'il a fallu attendre la réponse de cet employeur de par ici. Heureusement qu'ils ont mis du temps avec leurs comités de sélection et leur procédures compliquées, et une chance qu'ils n'étaient pas pressés, parce que sinon, il y a deux semaines, j'aurais eu cette réponse et j'aurais dit non et j'aurais vite couru à Montréal, décroché un contrat à quatre jours par semaine et je serais peut-être déjà en train de faire un travail qui me brûle corps et âme. Ce n'est pas de ce travail dont j'ai besoin pour réaliser ce que je veux réaliser et me réaliser moi-même, c'est d'argent. Triste à dire, triste à regarder en face, mais c'est la vérité.

Je découvre que j'étais encore une fois en mode fuite. J'ai réagi en me cachant. Et si je me suis cachée, si j'ai fui en disant « je ne décide pas, je laisse le hasard décider pour moi et blablabla », je suppose que c'était parce que je voulais reculer l'échéance le plus loin possible devant moi. Reculer le deuil de la maison, reculer l'échec de mon projet de vivre à la campagne entourée de mes livres et d'écrire en étant totalement libérée de toute préoccupation matérielle, affranchie des contingences du quotidien qui m'ont toujours empêchée de consacrer tout mon temps et mes énergies au seul travail que je veux désormais accepter et c'est de loin le moins facile.

Bon ok, ce projet-là a échoué, mon projet de vivre près du fleuve sur la terre de mes ancêtres a échoué, mais je pourrai en construire un autre. Me trouver un autre refuge aussi inspirant que celui-ci. Une maison plus petite, plus modeste, moins confortable. Sans savoir où. Sans savoir quand. Le point de départ étant la vente de ma maison en bois toute blanche. Et il n'y a toujours pas d'acheteur. Les quelques rares visiteurs l'adorent, mais ils ont tous une bonne raison de ne pas la vouloir à eux : trop chère, trop loin de la ville et des magasins, trop grande, etc.

Ce que je fuyais le plus, c'est le ne pas savoir, l'incertitude. Faut-il à ce point abandonner tout besoin de contrôle sur sa propre vie ?

Et si cet employeur me rappelait et me disait qu'il accepte de me confier ce boulot à titre de travailleur autonome, je dirais quoi ? Cela peut paraître fort contradictoire, mais là, ce matin, je crois que j'accepterais. Et la raison est simple : je suis fatiguée de déménager tout le temps. Fatiguée de partir. Fatiguée de fuir. Alors fatigue pour fatigue, autant se brûler un peu plus.

Non.

Il faut au contraire prier qu'ils refusent cette histoire de contrat et qu'ils ne me rappellent jamais. Prier pour ça. Sauf que je ne prie plus depuis belle lurette. Alors que faire ?

Je commence seulement à comprendre que ce que je fuis, c'est l'affirmation de ce que je suis. De qui je suis. Mon identité. L'identité c'est l'idée que l'on a de soi-même, de qui l'on est. C'est ce que l'on dit et fait en son propre nom.

Ne pas décider, c'est ça, c'est lâche, c'est refuser d'être soi. Refuser de dire je veux. Ou je ne veux pas. Ai-je le droit d'être lâche ?

Non.

Et puis assumer qui je suis avec dignité et intégrité, cela veut dire accepter ce qui va avec cette réalité-là de l'indépendance intellectuelle. Faire des choix difficiles, mais nécessaires. Supporter les situations précaires et le manque de confort et d'argent. L'incertitude.

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40. après la tempête

Qu'est-ce que c'est un journal, si ce n'est pas pour se confier. Certains jours, certains matins, la tentation est forte. Très forte. L'envie de se raconter soi-même au monde entier pour le prendre à témoin de toute cette vie-là qui vous marche sur les os, qui nettoie les montagnes et le fleuve et vos plus beaux arbres avec des nuages de poudre blanche pendant trois jours et trois nuits, cette vie qui farine et souffle et brasse des nuées de lait en poudre sur vos trois vieux érables, vos trois jeunes érables, vos sept pins gris, vos deux sapins et les pommiers, les pieds de vigne et les cerisiers et la haie de merisiers, la remise et la maison et la route, et en même temps votre coeur fragile.

La tempête a tout enseveli dans la neige blanche. J'ai souvent mis le nez dehors et ça sentait fort, il y avait une forte odeur de teinture d'iode, froide et glacée. Ça sentait fort et si bon. Le vent hurlait. J'ai survécu en nourrissant le feu. J'ai regardé l'orage faire son ouvrage. J'ai lu. Je lis tout le temps. Je survis tout le temps. Et ce matin je suis sortie faire les courses. Il neigeait encore un peu, les routes sont à moitié déblayées. Il faisait doux. Il y avait un mètre de neige par-dessus la petite Toyota. Je l'ai déseneigée avec un petit balai violet. Pelleté les marches de la galerie avec une pelle bleue. Le temps revient si doux, si vite après les vents glacés.

Des gens se sont annoncés pour visiter la maison à 10h30, ce matin. Je suis partie. La jeune femme qui fait visiter d'habitude ne pouvait être là, envolée vers les chaudes îles du sud avec sa petite famille. Une autre femme est venue. Il y aura tout de même des visites en son absence, une autre femme de l'agence la remplace. Ils seront dans ma maison, dans mes affaires et, contrairement à la maison de la rue Hutchison, je me dis que ça ne fait même pas mal. Mais si, un peu. J'essaie d'ériger aux alentours des châteaux forts avec des palissades, des tourelles avec des dents de scie carrées et des gros ponts levis avec des dragons qui crachent du feu pour me défendre, et des grosses tortues de mille ans avec des carapaces vertes et des têtes dodues avec des gros yeux ronds, et des alligators aux crocs aiguisés et pointus qui me protégeraient, mais cela ne fonctionne pas ; pas les trois quart du temps.

Quoi qu'il en soit, je ne travaille toujours pas. Je n'ai rien cherché d'autre que ce boulot pour lequel j'ai posté un cv et passé une entrevue l'autre jour. Toujours pas de réponse. Téléphoné jeudi ; ils ont dit : nous prendrons une décision la semaine prochaine. Je reste là à attendre. Si j'ai la job, avec un contrat d'un an, je reste pour toujours. Si j'ai un acheteur pour la maison, je vends. Je laisserai le hasard décider. Je fais comme si j'étais détachée de tout, sans désir. La vérité c'est que je ne veux pas décider, pas travailler non plus. Mais j'aimerais bien garder cette maison. Alors je fais comme si je n'y étais pas attachée, pas trop. Pour ne pas souffrir si je la perds. Je fais ça aussi avec ceux que j'aime.

Et si cette maison voulait, attendait que je me batte pour elle, que je m'attache à elle, franchement. J'ai déménagé combien de fois dans ma vie ? Je n'ose pas compter. Chaque fois je me dis c'est la dernière. Et puis je repars. Ving-cinq, trente fois ? Je ne compte plus. La fatigue.

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39. quand tu liras

Quand tu liras la maison sera silencieuse. Et tu liras la tête penchée, silencieuse. Quand tu liras, je te verrai tout entière. Et tu seras tout pour moi. Et la maison ne sera jamais vide, ni toi.

Il y a tout en nous. Il y a quelqu'un. Il y a en nous une attente de toutes les couleurs et de toutes les formes du ciel et de la mer, de la terre et des forêts, une attente de toutes les couleurs des yeux et de la peau et des cheveux et de tous les pelages et plumages. Elle est l'attente de toutes les choses et des mondes et des autres. Elle est en nous, patiente comme les pierres et les glaciers. Impatiente comme l'air, le vent, les éclairs et les étoiles filantes. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l'extrême pointe d'un désir. Cette attente a toujours été là. Nous avons toujours porté en nous l'autre et le monde, quelqu'un. Dans l'enfance nous n'étions rien et la mère était le maître de nos domaines – quelque chose comme un champ d'herbe verte ondoyant au soleil.

C'est avec le début de l'enfance que l'attente a commencé. C'est après notre mort que nous avons fini d'attendre.

Quand tu liras cette page du journal, j'aurai relu plusieurs fois la page 83 d'Une petite robe de fête, de Christian Bobin *. J'aurai refermé le livre, et j'aurai recopié la page 83, après l'avoir d'abord réécrite à mon idée et à mon désir. Pour toi.

Je crois que nous avons tout à fait le droit de réécrire et corriger les textes qui nous semblent faux. J'aurais pu m'inscrire en faux [expression que j'ai toujours trouvé archi comique], et le faire en élaborant toute une thèse. J'ai plutôt choisi l'exercice de style, selon un procédé littéraire qui n'est pas nouveau et que je n'ai pas inventé. Mais pas facile. Si l'auteur avait remplaçé son nous par un moi ou un je, j'aurais peut-être mieux compris et accepté son point de vue. Il a tout a fait le droit de penser qu'il n'y a rien en lui.

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* Il n'y a rien en nous. Il n'y a personne. Il n'y a en nous qu'une attente sans couleur et sans forme. Elle n'est l'attente d'aucune chose. Elle est en nous comme de l'air mélangé à de l'air. Elle ne ressemble à rien, sinon peut-être à l'extrême pointe d'une lassitude. Cette attente n'a pas toujours été là. Nous n'avons pas toujours été rien, personne. Dans l'enfance nous étions tout et dieu n'était qu'une part infime de nos domaines – quelque chose comme un brin d'herbe dans un pré.

C'est avec la fin de l'enfance que l'attente a commencé. C'est après notre mort que nous avons commencé à attendre.

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38. ma dacha

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maison de Boris Pasternak, à Peredelkino

J'ai eu la chance de découvrir, avec le moteur de recherche search.com, la dacha de Boris Pasternak, à Peredelkino, petit village situé au sud-ouest de Moscou. N'est-elle pas magnifique, cette demeure dans la neige ? La photo, libre de droits, est de Bolesław Niemen. D'autres informations sur Peredelkino, et des images de l'intérieur de la dacha.

Coincée dans la lecture de mon gros roman russe, je n'avance pas, je m'enlise. Je m'entête. Avec une seule intention, celle de passer au travers. Relire au complet le Le docteur Jivago de Pasternak. Ne pas l'abandonner à son triste sort de vieux livre de poche magané que plus personne veut lire et qui m'a couté une piastre et quart sans taxe à la bibliothèque municipale. Pourquoi ils ont rejeté ce livre, je l'ignore. Peut-être l'ignorent-ils eux-même d'ailleurs. L'exemplaire a peut-être été jugé surnuméraire, inutile ou inintéressant.

En 1958, Boris Pasternak obtenait le Prix Nobel de littérature pour son roman, mais sous la pression soviétique il n'a pu l'accepter. J'avais lu Le docteur Jivago vers quatorze ou quinze ans et je réalise aujourd'hui que je n'y avais pas compris grand-chose mais ce n'est pas grave, je l'avais aimé et ça m'a donné l'envie de le relire maintenant. L'histoire est à suivre quand j'aurai fini.

Étant officiellement en recherche d'emploi, je n'avance pas très vite à mon goût non plus. J'ai passé une première entrevue vendredi, pour du travail dans la région, et je crois que je ne suis pas tout à fait la candidate qu'ils veulent. Simple impression que le courant n'a pas passé et je n'ai pas envie et ne suis pas trop à l'aise d'en raconter plus long publiquement.

Sauf à dire que j'ai peut-être eu tort de parler de moi comme personne parce que j'y vois un lien avec ce travail et eux sans doute que non. Ils ne m'ont donné aucun feed back, mais après l'entretien ils ont photocopié mes diplômes, pris ma liste de références et fait compléter un questionnaire contenant des info. personnelles et médicales hyper détaillées ; et pour conclure la secrétaire est venue me dire que j'aurais un appel téléphonique si c'est oui et une lettre si c'est non. Elle m'a laissée seule dans une petite pièce pour compléter cette paperasse que je devais laisser là dans une enveloppe et repartir sans personne pour me raccompagner. N'ayant aucun sens de l'orientation dans les hôpitaux, je me suis perdue dans les dédales de couloirs étroits et drabes. J'avais tout de même envie de rire tout le long de cette rocambolesque aventure en souhaitant silencieusement la bienvenue à notre chère madame strohem dans le merveilleux univers kamouraskafkaïen avec bien de sssss à la fin.

Je me demande encore si je les ai intéressés ou si je les ai ennuyés profondément. Ils ont peut-être eu de la difficulté à placer mes expériences et compétences dans les petites cases du questionnaire d'entrevue que je connais pas coeur. Bof. J'ai l'impression que si le fameux « courant » n'a pas passé, c'est que j'aurais sans doute dû me taire avec mes propos sur la place à faire à la littérature dans ma vie, comment concilier écriture et boulot, l'art, etc. On m'a tellement dit que j'étais secrète, et réservée, j'ai opté pour la transparence et je crois que ce n'était pas souhaité ni attendu. Que j'ai passé pour une hurluberlue, voire même une illuminée.

Bref, j'arrive à mardi midi et je n'ai pas encore de réponse. Si le téléphone ne sonne pas aujourd'hui, demain je ferai des appels pour me booker des entrevues la semaine prochaine à Montréal. Là-bas, ça ne traîne pas, quand ils te veulent, ils te le disent tout de suite. J'ai parfois décroché des contrats par téléphone, les gens me connaissent et c'est tellement plus facile.

Je me demande si je ne vais pas procéder dès aujourd'hui, et refuser d'attendre un appel qui ne viendra peut-être jamais. Je n'ai jamais aimé attendre. Jamais pu. Ça me tue d'attendre. Combien de temps faut-il attendre ? C'est peut-être à moi de choisir si je veux travailler avec ces gens-là ou pas. Je veux bien travailler, mais qu'on me laisse au moins écrire et rêver.

Je suis très consciente que si je pars travailler dans la grande ville, ma maison deviendra une dacha. J'y reviendrai de temps en temps les week-ends, et pour les vacances. Je ne vis pas cette réalité comme une catastrophe. Bien au contraire. Parce que ainsi, je ne serai pas obligée de la vendre et j'aurai mon coin de nature bien à moi pour cultiver des fruits et des légumes. Ma dacha.

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37. rouge forêt

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Comme la neige est belle et chaude. Si bleue par endroits. Ouatée.

Un autre hiver de ma vie s'achève et j'ai l'impression de ne pas en avoir vu la couleur.

Et pourtant les couleurs sont là, généreuses et vivantes, à l'âme comme dépliée de sons rouges-gorges.

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36. pour la suite d'hier

Impossible d'importer les pages du journal, et encore moins les quelques mille et un « milliards » [je nous épargnerai le smiley qui rit quand c'est pas drôle] de commentaires, de wordpress vers movable type. J'ai donc entrepris de tout recopier à la main. Quand même pas au mot à mot, bénie soit la fonction copier/coller.

Mais ce n'est pas facile car le texte se trouve à être en version xml [back up exporté de wp, avant de jeter le bidule avec l'eau du bain] et donc encodé de balises tarabiscotées. Il me faut l'en extraire, avec titre, date, image, etc., et surtout ne pas en oublier des miettes ici et là.

Heureusement, je peux publier mes pages à la date exacte où elles ont été écrites. Je ne pourrai pas en faire autant pour les commentaires avec lesquels il n'y a pas moyen de modifier la date. Enfin, je n'ai pas trouvé comment ; il me faudra donc les recopier un par un au bas de chaque billet ou encore me les poster moi-même en ajoutant une note pour indiquer quelque chose comme : « : commentaire écrit le ..., par untel. » Tout cela devient carrément surréaliste.

J'ai à peu près terminé les modifications de la feuille de style et des pages « modèles » et le journal reprend peu à peu son aspect minimaliste de l'heure, et que je veux lui conserver ad vitam aeternam : amen et alleluia.

J'ai pour finir carrément éliminé toute la base de données de wp afin que les craqueurs craqués ne fassent pas de grabuge sur le serveur.

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35. encore des problèmes techniques...

Je suis désolée pour l'apparence actuelle du journal. En début d'après-midi j'ai découvert une alerte de sécurité émise par Wordpress, à l'effet qu'un « craqué » avait « craqué » la version 2.1.1.

À ce que j'ai pu comprendre (It was determined that a cracker had gained user-level access to one of the servers that powers wordpress.org, and had used that access to modify the download file. We have locked down that server for further forensics, but at this time it appears that the 2.1.1 download was the only thing touched by the attack. They modified two files in WP to include code that would allow for remote PHP execution.) on demandait de jeter les fichiers pourris de la version 2.1.1 et d'installer la version 2.1.2 le plus rapidement possible.

J'aimais beaucoup utiliser Wordpress, mais j'ai choisi de revenir à mes premières amours. Tant qu'à être obligée de faire des mises à niveau à tout bout de champ, autant jeter la plateforme de publication à la poubelle et en réinstaller une autre. Durant toutes les années où j'utilisais MT, jamais je n'ai eu à faire des manoeuvres pareilles.

Alors voilà l'histoire et le pourquoi du comment j'ai réinstallé Movable Type en ce beau samedi d'hiver. Résultat, ça fonctionne, même si c'est très laid. Il me reste à reconstruire le design et à importer mes 34 premières pages et le courrier.

Ça m'a attachée à ce clavier pour presque tout l'après-midi, et obligée à laisser le journal en panne durant quelques heures. Mille excuses.

Une heure plus tard : ça va plutôt mal. Je n'arrive pas à importer les entrées, commentaires, bref, tout ce qui se trouvait sur Wordpress.

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34. ma maison neige

ma maison, vue arrière sous la neige, le 1er mars 2007

Quelle merveilleuse journée d'hiver. Le soleil brille. L'air est encore frais et la neige lumineuse. Il doit rester encore quelques semaines de bon hiver et j'ai choisi d'en profiter au lieu de me morfondre en tirant des plans embrouillés pour l'avenir. On aura facilement deviné mon éternelle ambivalence : vendre ou ne pas vendre, partir ou rester.

J'ai exploré toutes les solutions possibles, tous les plans qui me permettraient de garder la maison tout en vivant tranquille ici pour écrire, j'ai tourné l'histoire dans tous les sens et je n'ai rien trouvé. La banque refuse de me prêter de l'argent soi-disant parce que je n'ai pas des revenus suffisants pour l'année 2006 et, comme que je n'ai pas de job ni de salaire, ni de boss, je suis en dehors de leurs petites cases, alors rien à faire : ni pour l'augmentation de mon prêt hypothécaire qui n'est pourtant que le tiers de la valeur de la maison, ni pour une marge de crédit ou un prêt ordinaire, rien, c'est non et non, et ils ne veulent rien prêter si je n'ai pas un emploi ou un bon gros contrat. Dans cette société gravement malade de son fric, si tu as le malheur de déroger un peu de la norme, de ne pas suivre toutes les règles des petits, moyens et gros consommateurs, on ne te fait pas confiance et on te le dit carrément : mais vendez donc cette maison. Je m'étais résignée. La pancarte est là.

Un mois plus tard, il n'y a eu que deux visites. Aucune offre d'achat. Le téléphone ne sonne même pas chez l'agent immobilier. Pendant ce temps-là, moi la niaiseuse, je fais mon deuil, et les zélés fonctionnaires de l'impôt font leur travail et exercent toutes les pressions possibles sur moi afin que je ne mette pas des années à les rembourser. Ils m'ont donné neuf mois, pas un de plus, pas un de moins. Ils refusent de baisser le montant des paiements mensuels qu'ils ont fixé et que je ne peux absolument pas payer avec mon tout petit budget.

Et puis le temps file. Si aucun acheteur ne se présente dans les deux prochains mois, ils vont envoyer le huissier, et ça va être la saisie : meubles, maison, tout. Je déteste me voir rester là sans rien faire, je ne peux pas laisser arriver le pire, et tout perdre parce que j'aurai vécu en me nourrissant de l'espoir de vendre cette maison.

C'est comme ça que j'ai décidé de chercher du travail. Je sais. J'avais dit qu'il n'en était pas question. Mais j'ai réfléchi et je crois bien que je n'ai pas le choix. Autant travailler et gagner des sous et les payer pour qu'ils me laissent enfin en paix. J'ai beaucoup de chance malgré tout, car j'ai posté un cv mercredi midi par email. Et j'ai eu un appel hier matin. Je passe ma première entrevue d'embauche demain à 14h15 pour un poste assez intéressant. J'ai calculé que si je travaille trois ou quatre jours par semaine durant un an, je pourrai tout rembourser et en mettre un peu de côté, peut-être même me payer un voyage et rénover le grenier où je rêve d'installer mon bureau. Par la fenêtre de la lucarne, la vue sur le fleuve et les montagnes de Charlevoix est époustouflante.

Si je n'obtiens pas cet emploi, je chercherai encore un peu dans la région et s'il n'y a rien, je retournerai à Montréal. Là-bas, je louerais un petit studio et je trouverais facilement un emploi à temps partiel pour un an. Je pourrais revenir habiter ici dans ma belle maison blanche neige les week-end.

Et en ce qui concerne mon roman, je commence à croire qu'il me faudra peut-être l'écrire de nuit. J'approche la centaine de pages. Pas question que je laisse tomber. Mais avec ces questions d'argent, je suis tellement stressée que l'écriture bloque deux jours sur trois, alors je n'avance à rien. Autant me libérer la tête de ces problèmes matériels. Je suis sortie tout à l'heure faire une longue randonnée en raquettes dans les sentiers tracés par les skidous dans le champ en arrière de la maison. C'est elle.

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