31. va où il te porte
Lus, en exergue du chapitre 24 de Seras-tu là, ces mots de Susanna Tamaro :
« Quand plusieurs routes s'offriront à toi et que tu ne sauras pas laquelle choisir, n'en prends pas une au hasard, mais assieds-toi et attends. Attends encore et encore. Ne bouge pas, tais-toi et écoute ton coeur. Puis, quand il te parlera, lève-toi et va où il te porte. »
C'est exactement ce que je fais. Attendre. J'attends. Et mon coeur ne parle pas. J'écoute. Ou peut-être je n'écoute pas. Pour écouter il faut se taire ? Mais pour se taire complètement et écouter, faut-il aussi arrêter d'écrire ?
Je crois que j'écoute mais il y a trop de routes et de chemins et de maisons et de villes. Et moi je dois être devenue tout à fait invisible.
Parfois le soir je lis à haute voix, toute seule dans la maison, je suis assise dans mon lit et je lis à haute voix les plus beaux passages des livres. J'entends et j'écoute ma seule voix meubler le silence lumineux de la nuit, je lis le coeur muet.
Je ne sais pas si ce sont les effets du virus, mais je me sens très accablée et comme abattue, et la tête trop lourde. Je prends des comprimés contre la fièvre et les céphalées et je sors. Je ne me sens pas assez forte pour chausser mes raquettes et partir dans les bois, mais je m'habille chaudement et je m'installe au volant de la voiture, l'après-midi, je mets de la musique et je roule sur les petites routes de campagne. Il m'arrive souvent de pleurer d'un seul coup quand je conduis. Je ne m'en rends pas toujours compte que des larmes chaudes roulent sur mes joues. Quelques sanglots longs et profonds et puis ça passe. Tout à l'heure je suis allée jusqu'à Saint-Pascal et Saint-Philippe-de-Néri, et puis en revenant j'ai vu une aurore boréale. Et le soleil brillant sur la neige, on aurait dit un lac de feu craché par un dragon dévorant le ventre de la plaine gelée. Ensuite à la radio la frêle et amoureuse voix de Chloé Sainte-Marie chantait la poésie de Gaston Miron : parle-moi parle-moi de toi parle-moi de nous j'ai le dos large je t'emporterai dans mes bras j'ai compris beaucoup de choses dans cette époque les visages et les chagrins dans l'éloignement la peur et l'angoisse et les périls de l'esprit je te parlerai de nous de moi des camarades et tu m'emporteras comblée dans le don de toi jusque dans le bas-côté des choses dans l'ombre la plus perdue à la frange dans l'ordinaire rumeur de nos pas à pas lorsque je rage butor de mauvaise foi lorsque ton silence me cravache farouche dans de grandes lévitations de bonheur et dans quelques grandes déchirures ainsi sommes-nous un couple toi s'échappant de moi moi s'échappant de toi pour à nouveau nous confondre d'attirance ainsi nous sommes ce couple ininterrompu tour à tour désassemblé et réuni à jamais. Tant de beauté en même temps, sur le coup j'en suis morte. C'était peut-être trop.
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