24. ce journal n'est pas un blog

En décembre, je fermais mon journal publié dans l'Internet depuis presque sept ans, et je retirais toutes les pages regroupées sous sept volumes avec autant de titres et quelques pseudos, reliquats de mes premières années où j'imaginais l'anonymat indispensable voire même nécessaire à la survie du projet, et j'étais loin de me tromper.

Le geste de tout balancer faisait suite à une remise en question et au fait de rencontrer en même temps plusieurs difficultés, qui sur le moment m'apparaissaient insolubles : le doute, la pression, l'impossibilité de tout dire, le poids sur moi de tous ces écrits dont je ne garde aucune mémoire, la confusion, la crise, et une peine folle pour des évènements plutôt violents survenus dans ma vie personnelle, le tout assaisonné d'une certaine tendance à l'autodestruction.

Le seul point positif dans tout cela c'est que lorsque tout va mal, ce n'est pas moi que je suicide, c'est ce maudit journal. Jamais mon journal papier. Jamais le et les manuscrits en chantier non plus.

En fermant le journal donc, je me sauve. De qui ? De quoi ? Pourquoi ? Si je savais la réponse à cette torturante interrogation, lecteur, je ne serais pas ici en train d'écrire cela. Le geste de tout arrêter au lieu de m'éloigner simplement pour une pause de quelques jours, semaines, mois ou années, pourrait être interprété de bien des façons. J'en ferai l'analyse en temps et lieu.

Ma situation actuelle n'est pas des plus faciles et ce n'est pas aujourd'hui que je dévoilerai ce que tout lecteur a toujours voulu savoir sur moi sans jamais avoir osé le demander.

Je ne me mettrai surtout pas à jouer à ces jeux que l'on se relaie de blog en blog. Je n'ai pas de temps pour ça. Je n'appartiens pas au monde des blogs.

Cependant j'aime tenir un journal en ligne et je ne vois pas pourquoi je devrais le faire disparaître. Ce journal est celui d'une femme qui écrit des romans qualifiés de trop littéraires. Que les éditeurs sollicités ont tous refusé de publier à ce jour. Et en même temps, paradoxe, ce journal n'est jamais, jamais inscrit dans les liens avec les sites dits littéraires et qui ne sont pour plusieurs d'entre eux que des écrivains déguisés en boutiquiers avec des vitrines pour se vendre et vendre leurs livres en se faisant mousser l'égo.

Mon journal, même s'il a voulu se montrer raisonnable et entrer dans le jeu du blog, est et restera donc en marge de la littérature tant et aussi longtemps que tout le monde s'imaginera que si tu n'as pas publié un livre en papier tu n'es pas un écrivain. Ce qui ne m'empêchera pas pour autant d'écrire, et d'être fière et respectueuse de mon travail.

Par ailleurs, ce que je comprenais à retardement, après la fin de mes délires de fermeture, c'est que la disparition du journal du web signifiait également la disparition de mon expérimentation avec une forme d'écriture qui est nouvelle [moins de dix ans, c'est très jeune] et toujours en train de se définir et de se redéfinir. Mes fermetures et réouvertures étaient en fait des signes de ruptures et des mutations. Des crises de croissance ?

Et cette expérience de « sortir » du papier et des sentiers battus de l'écriture et de la littérature, j'ai envie de la poursuivre. C'est plus fort que moi. Ce désir de la vivre jusqu'au bout. Même si c'est fou. Sonder ses limites, tracer ses contours que je veux mouvants plutôt que statiques et débilitants. Je sais maintenant que je ne suis pas toute seule ni la seule à vivre quelque chose de semblable dans ma relation avec ce journal, et avec son lectorat.

Quoi qu'il en soit, j'y suis, j'y reste. Pour le plus grand malheur de ceux et celles qui ne souffrent pas la compétition, de ceux qui ne vivent que dans le but de se comparer, d'envier, de désirer ce que l'autre semble posséder et qu'ils n'ont pas. Et pour le grand bonheur de mes amis, et des amis de cette aventure.

Il reste que cette fois j'avais tenté une transformation complète du journal en un vrai blog, et j'appelais de tous mes voeux une véritable métamorphose ainsi que tout ce qui vient avec : un ton plus léger et ludique, les dix ou quinze billets sur la même page, un échange nourri et riche de commentaires, des liens, beaucoup de liens, des notifications, etc., bref tout le mode d'emploi, croyant ainsi avoir trouvé un remède efficace. Faire comme tout le monde serait-il enfin la solution ?

Ce fut une grave erreur. Comme les petites tortues qui retournent à la mer, j'ai peu à peu et à mon insu glissé vers la forme, et surtout vers le choix renouvelé d'un genre que d'autres avant moi ont défini comme étant « la maladie du journal ».

Et que ce journal soit intime ou pas est sans importance aucune. Je sais que ce que j'écris est un « journal » et non pas un « blog » ni un « carnet ». Je l'ai toujours su [je parle de la période avant janvier 2007]. Cela me suffit. Et que les des lecteurs n'y voient aucune différence, ce n'est pas mon problème.

J'ai une connaissance, que je peux qualifer d'interne, de ce que signifie l'acte de tenir un journal personnel, puisque j'écris un journal papier depuis que j'ai appris à tenir un crayon et à relier entre elles les lettres de l'alphabet pour en faire des mots.

Accompagner, jumeler ce journal privé d'un journal public, ouvert à tous, je crois savoir également tout à fait intimement de ce que c'est puisque j'en ai fait l'expérience depuis l'an deux mille. Journal public auquel j'ai mis un point final un nombre incalculable de fois de manière tout à fait impulsive et que je croyais mûrement réfléchie. Cela ne signifiait pas un arrêt de l'écriture. Écrire, je n'ai jamais cessé. Ralenti, réfléchi et mûri, décanté oui, mais le processus une fois déclenché en moi ne saurait s'interrompre.

Le mot même de « journal » serait-il devenu tabou ? Choisirait-on la voie du « blog " pour appartenir à l'hypothétique « blogosphère » ? Écrire un journal, dans ma tête et dans mon coeur est pour moi un acte indépendant du besoin d'appartenance. Écrire dans le seul but de satisfaire au besoin d'appartenir est une activité dangereuse qui risque de contaminer sinon de saboter ma liberté d'expression. Cela pourrait être une négation ou un éloignement de ma propre identité et de mon noyau créateur.

Cela dit, refuser d'affirmer que les écrits que l'on publie dans Internet relèvent de la littérature personnelle et sont donc un journal dissimule fort probablement une bonne dose d'ignorance, de la peur, ou l'incapacité de s'affirmer, et peut-être d'une forme de mépris du « journal » en faveur du « blog ». Je n'ignore pas la grande confusion qui règne dans le monde des blogs, c'est devenu tout et n'importe quoi, incluant la récupération économique, politique et médiatique.

Ce que je tente d'expliquer n'est pas nouveau. C'est l'affirmation et la réaffirmation que cette chose, à laquelle je ne renonce pas, et que vous devez aimer lire puisque vous ne l'abandonnez pas, est la suivante : ce journal n'est pas un blog

|

« 23. est-ce que ça va ? | accueil | 25. que du vent »